Si le ciné­ma de Bruno Dumont s’est déjà aven­turé en dehors de son ter­reau orig­inel, le Nord de la France, jamais un décen­trage géo­graphique n’avait eu un tel impact sur son esthé­tique que dans Les Roches rouges. Le début est un éblouisse­ment plas­tique : Dumont filme la Côte d’Azur comme un pein­tre décou­vri­rait une nou­velle con­trée dont les couleurs et la lumière lui saut­ent à la fig­ure, dans un mélange de mag­nif­i­cence et de vio­lence sen­sorielle. L’impression de dépayse­ment est ren­for­cée par le fait que Dumont et son chef opéra­teur Car­los Alfon­so Cor­ral (révélé par son tra­vail chez Rober­to Min­ervi­ni) adoptent deux paramètres que l’on n’associerait pas intu­itive­ment à la fil­i­a­tion « bres­sono-drey­e­ri­enne » du cinéaste : le grand angle et la caméra portée. Les doutes que pou­vait sus­citer ce virage formel s’estompent en une poignée de sec­on­des, alors que Dumont filme en con­tre­bas un train, puis un enfant sous la lumière dure du soleil. C’est comme si le cinéaste opérait une révo­lu­tion coper­ni­ci­enne (le Sud, le trem­blé de la caméra, le grand angle) pour revenir à l’essence même de son ciné­ma, mais aus­si du ciné­ma tout court : filmer des trains, des enfants, des vis­ages jamais regardés, des corps s’animer dans des plans étirés – tels ceux où Géo (Kay­lon Lan­cel), un blondinet chétif de cinq ans, fait éta­lage de ses tics et de ses con­vul­sions per­ma­nentes. Révo­lu­tion, là encore : Les Roches rouges adopte le réc­it le plus minus­cule et épuré de la fil­mo­gra­phie de Dumont. L’intrigue suit deux ban­des d’enfants, une locale, une de touristes, dont deux mem­bres tombent amoureux – led­it Géo et la petite Ève. Et c’est à peu près tout ; les enjeux pro­fonds du film ne perceront que par la mise en scène, qui organ­ise un chapelet de séquences tan­tôt inquié­tantes (les enfants sont sou­vent filmés comme une présence mutique et menaçante, façon Le Vil­lage des damnés), tan­tôt à la recherche d’une élégie aux accents mys­tiques. Le film s’articule notam­ment autour des fameuses roches rouges, du haut desquelles les enfants s’amusent à sauter, en dépit du dan­ger que représente ce décor escarpé. Ici, le film vise une forme de « spec­tac­u­laire doc­u­men­taire », en alter­nant des plongées, con­tre-plongées et plans de loin qui nous mon­trent les enfants réduits à des points de couleurs (leurs mail­lots de bain), escal­adant telles des araignées les bor­ds de mer den­tés.

Il y a bien du « mon­tage inter­dit », qui révèle que les enfants ne sont pas réelle­ment mis en dan­ger au tour­nage, mais les séquences tra­vail­lent une incer­ti­tude en la matière en même temps qu’une forme de sus­pense qua­si méta­physique, les per­son­nages con­tem­plant l’abîme avec grav­ité, tan­dis que leurs com­pagnons, le vis­age fer­mé, assis­tent aux sauts comme s’il s’agissait d’un rit­uel occulte. Je devine qu’à la lec­ture de ces lignes, des détracteurs de Bruno Dumont fron­ceront les sour­cils : indu­bitable­ment, Les Roches rouges ne con­va­in­cra pas celles et ceux qui con­sid­èrent que le cinéaste se repaît de la bizarrerie des pro­los qui passent devant sa caméra, ou que sa mise en scène recourt à une froideur aux accents sadis­ants. Il y a en effet quelque chose d’écrasant dans la manière dont la caméra filme Géo pour la pre­mière fois, comme un fasci­nant petit phénomène de foire en train de rôtir sous le soleil. Mais le mon­tage racon­te aus­si autre chose : l’articulation d’une échelle gigan­tesque (le panora­ma de la ville, les arcs du pont sous lequel se tient le gringalet) avec la pro­fondeur infinie d’un vis­age con­tem­plant le monde et qui est irradié en retour. Dans la pre­mière par­tie, cette logique tourne à plein : la mise en scène ne cesse de téle­scop­er des panora­mas avec des plans col­lés de près aux enfants, pour accentuer leur dimen­sion lil­lipu­ti­enne ou, au con­traire, ren­vers­er ce rap­port hiérar­chique entre l’humain et le paysage. Dans un beau plan où Géo et Ève bafouil­lent leurs sen­ti­ments, la caméra saisit les enfants dans les hau­teurs de la région, avec en arrière-plan le pont de l’ouverture, réduit à la taille d’une minia­ture. Cette élas­tic­ité, on la retrou­ve aus­si dans de nom­breuses séquences où l’on sent que Dumont, a con­trario de sa méth­ode habituelle, qui joue certes sur de l’improvisation mais aus­si sur une direc­tion d’acteur poussée (en guidant ses inter­prètes via des oreil­lettes), essaie cette fois-ci de se caler sur l’imprévisibilité d’un corps enfan­tin ou le bon vouloir d’un chien que l’on appelle dans le champ.

Essaie, car, et c’est ce qui fait autant l’intérêt que la lim­ite du film, le ciné­ma de Dumont ne sem­ble plus tout à fait relever de l’évidence. La ligne de partage dans la fil­mo­gra­phie du cinéaste ne s’organise peut-être finale­ment pas autour de son virage vers la comédie (P’tit Quin­quin) et des embardées fan­tai­sistes qui ont suivi, mais davan­tage à par­tir d’un hori­zon con­sti­tu­ant la final­ité de son esthé­tique – la grâce. Avant, les films étaient ici et là frap­pés par elle (exem­plaire­ment, L’Humanité) ; désor­mais, depuis dis­ons Jean­nette, Dumont la cherche. Elle ne s’impose plus naturelle­ment, mais advient au fil d’un labeur, d’une maïeu­tique qui voit le cinéaste tri­t­ur­er la durée et les vis­ages (celui de Léa Sey­doux dans France) pour faire émerg­er un ver­tige. Les Roches rouges cherche beau­coup et ne trou­ve pas tou­jours. On sent par­fois que le cinéaste s’attarde sur ses jeunes inter­prètes pour met­tre au jour un élan prim­i­tif, mais aus­si la trace d’un « Satan en dedans » qui, comme dans Hors Satan, serait à exor­cis­er par une con­fronta­tion, voire un fra­cas ici lit­téral de l’humain con­tre le paysage. Ce proces­sus expéri­men­tal touche ceci dit régulière­ment à son but de manière insoupçon­née : l’un des plus beaux plans est ain­si celui où Ève, con­tem­plant un train pass­er, voit soudain son vis­age auréolé par un reflet lumineux d’une beauté aus­si somptueuse qu’imprévue. Dumont nav­igue de la sorte entre foi dans les fonde­ments prim­i­tifs du ciné­ma et volon­té presque théorique de retrou­ver cette source per­due. À la fin du réc­it, lorsque Géo remonte sur les roches, deux fan­tômes de ciné­ma sont alors con­vo­qués : le petit Edmund d’Alle­magne année Zéro de Rosselli­ni et Matahi, le pêcheur de per­les amoureux de Tabu de Mur­nau. La beauté du film tient à cette volon­té de touch­er du doigt le ciné­ma de ces illus­tres aînés tout en adop­tant une échelle beau­coup plus petite, quitte à per­dre en ampleur émo­tion­nelle. S’il y a doré­na­vant chez Dumont une étrangeté à moitié féconde de bricoleur com­pul­sif, elle s’accompagne d’épiphanies dont lui seul est capa­ble dans le ciné­ma français. C’est parce qu’il est un cinéaste-chercheur qu’il reste un grand cinéaste.