L’enchaînement des séances can­nois­es invite inévitable­ment à repér­er les échos entre les films. Ils peu­vent être par­fois très nets, comme ici l’utilisation du tube de Theodo­ra « Kon­golese sous BBL », égale­ment enten­du dans Shana, d’au­tant que dans les deux cas les paroles sont repris­es en chœur (avec la cathar­sis de pou­voir hurler : « et mes gros seins me font sou­vent mal au cou »). Mais ils sont occa­sion­nelle­ment plus souter­rains ; La Gradi­va con­stitue ain­si une sorte de pen­dant grave de Barça Zou. À la mélan­col­ie allè­gre du film de vacances d’1h24 à Barcelone répon­dent ici deux heures et demie d’un voy­age sco­laire à Naples, empreint de pesan­teur. Ce sont deux visions de l’adolescence qui, plutôt que de s’op­pos­er, se com­plè­tent : d’un côté, le bon­heur de l’amitié sim­ple, sous la ban­nière d’une pas­sion com­mune (le skate), et de l’autre, le tumulte de la fin de « l’âge ingrat ».

La durée des scènes est prob­a­ble­ment ce qui per­met au film de tran­scen­der son pro­gramme romanesque. Aux tra­jec­toires indi­vidu­elles de trois ado­les­cents, le can­cre Toni (Colas Quig­nard), le beau James (Mitia Capel­li­er-Audat) et la soli­taire Suzanne (Suzanne Gerin), qui s’observent mutuelle­ment dans l’ouverture située dans un train (Suzanne regarde Toni, qui lui-même regarde James), s’additionne la quo­ti­di­en­neté du voy­age sco­laire, notam­ment lors des vis­ites en groupe. Les petits cours impromp­tus don­nés par madame Merci­er (Anto­nia Bure­si), la pro­fesseure de latin et organ­isatrice du séjour, sont l’occasion de blocs de durée où la cinéaste se révèle por­traitiste, chaque élève ayant droit à son plan lorsqu’il ou elle prend la parole. La drô­lerie des répons­es et les efforts de l’enseignante pour pas­sion­ner son audi­toire dépeignent alors très bien la teneur imprévis­i­ble d’un cours, tou­jours prêt à entr­er en érup­tion. Mag­nifique per­son­nage que celui de cette « bonne prof » qui croit en son tra­vail, dont les failles (elle ne peut s’empêcher d’avoir des chou­c­hous et des souf­fre-douleur), ain­si que l’épuisement, racon­tent la réal­ité d’une voca­tion bien mieux que n’importe quel film à dis­cours (Un méti­er sérieux, L’Abandon, etc.). Face à son audi­toire, madame Merci­er per­forme son rôle de pro­fesseure telle une actrice, mais elle n’est pas la seule à jouer : dans La Gradi­va, tout le monde est plus ou moins pris dans une logique de représen­ta­tion. Les per­son­nages changent de com­porte­ment selon le nom­bre d’interlocuteurs (avec la classe, à qua­tre, à deux, seul), témoignant de l’hyper con­science que les ado­les­cents peu­vent avoir de l’image qu’ils ren­voient. Atlan filme par ailleurs ces jeunes per­son­nages à un moment charnière, celui des derniers mois de la classe de Ter­mi­nale, avant que cha­cun emprunte une voie dif­férente, ce qui entérine la fin de l’idéal égal­i­taire de l’école. La séquence des résul­tats Par­cour­sup, juste avant la fête du dernier soir, est pour cette rai­son ter­ri­ble : l’asymétrie com­mence à ce moment-là ; il ne reste plus qu’à faire sem­blant en dansant ensem­ble une dernière fois.

La Grazia

« Ah, c’est lyrique ! », s’exclame ironique­ment la pro­fesseure après avoir lu la pre­mière ligne de la dis­ser­ta­tion que Toni lui rend en retard. On pour­rait en dire autant du film, qui sub­stitue aux chroniques ado­les­centes qu’affectionne le ciné­ma français une recherche de la grâce. Out­re la manière dont la cinéaste (et cheffe opéra­trice : elle s’est notam­ment illus­trée avec la pho­to de L’Engloutie) recourt à la lumière naturelle pour envelop­per ses acteurs, cette quête prend par exem­ple la forme d’une choré­gra­phie muette (dans une salle du musée archéologique de Naples où James et Suzanne se tour­nent autour autant qu’ils nav­iguent entre les stat­ues) ou d’une sim­ple course à tra­vers la ville des deux garçons (court moment de félic­ité au sein d’une rela­tion par ailleurs chao­tique). Pour Toni, amoureux de son meilleur ami (qui le sait), ce voy­age en Ital­ie est aus­si l’occasion d’une enquête sur ses racines : sa grand-mère était napoli­taine, mais a quit­té le pays suite au trem­ble­ment de terre de 1980, au cours duquel le grand-père de Toni aurait soi-dis­ant trou­vé la mort. Si le film ne con­va­inc pas tou­jours lorsqu’il mul­ti­plie ain­si les couch­es nar­ra­tives, la place qu’Atlan accorde au puz­zle iden­ti­taire de ses per­son­nages paumés est com­pen­sée par une croy­ance absolue en ces derniers – leurs élans ne sont pas réductibles à de sim­ples tra­jec­toires de scé­nario, cha­cun a la place d’exister en dehors du car­can du réc­it. La Gradi­va ressem­ble à ce titre à un grand film roman­tique, au sens werthérien du terme : les souf­frances des ado­les­cents sont exac­er­bées par leur jeunesse, le film s’adaptant à leur inten­sité, quitte à injecter un peu de grandil­o­quence. C’est pré­cisé­ment à l’intersection entre la banal­ité d’un voy­age sco­laire et l’importance qu’il prend dans la vie de ces jeunes per­son­nages que la dis­crète majesté de La Gradi­va se déploie.