Où va le ciné­ma français ? Cette ques­tion, elle se pose de plusieurs manières dans le cadre de cette édi­tion du Fes­ti­val de Cannes ; on serait même ten­té de dire, à l’aube de son lance­ment, qu’elle est au cœur du tableau dressé par son pro­gramme. Tout d’abord, au regard de l’importance de la délé­ga­tion française en com­péti­tion, qui con­cerne huit titres sur vingt-deux, si l’on compte trois met­teurs en scène étrangers ayant tourné en France – Ryū­suke Ham­aguchi (Soudain), Lás­zló Nemes (Moulin) et Asghar Farha­di (His­toires par­al­lèles). Ce con­tin­gent se dis­tingue aus­si par le fait que les cinq Français « offi­ciels » sont tous, fait excep­tion­nel, des cinéastes rel­a­tive­ment jeunes et des pri­mo-pos­tu­lants à la Palme d’or : Arthur Harari (L’Inconnue), Léa Mysius (His­toires de la nuit), Jeanne Her­ry (Garance), Emmanuel Marre (Notre salut) et Char­line Bour­geois-Tac­quet (La Vie d’une femme). Les sélec­tions par­al­lèles ne sont pas en reste et témoignent là encore d’une pré­dom­i­nance inédite pour le ciné­ma hexag­o­nal ; la qua­si-inté­gral­ité des films pro­jetés hors com­péti­tion et en séances de minu­it sont français, tan­dis que l’on retrou­vera en dehors de la sélec­tion offi­cielle de nom­breux auteurs recon­nus. Ce sera le cas à la Quin­zaine des cinéastes, avec Bruno Dumont, Alain Cav­a­lier, Quentin Dupieux et Radu Jude, qui présen­tera une nou­velle adap­ta­tion (tournée à Bor­deaux) du Jour­nal d’une femme de cham­bre d’Oc­tave Mir­beau. La Semaine de la cri­tique et l’ACID dévoileront quant à elles des pre­miers films précédés d’une bonne rumeur, La Gravi­da de Marine Atlan et Barça Zou de Paul Nouhet, ain­si que le deux­ième long-métrage du doc­u­men­tariste Guil­laume Mas­sart (La Déten­tion), qui avait mar­qué les esprits avec La Lib­erté.

Cette con­cen­tra­tion pour­rait être lue comme la preuve de la vital­ité écla­tante d’un sys­tème de pro­duc­tion. Mais une ombre plane ; un non-dit qui vient noir­cir le « cocori­corisme » esquis­sé par ce panora­ma. Car la 79e édi­tion du fes­ti­val pour­rait mal­heureuse­ment être, plutôt qu’un cri du coq, un chant du cygne, à un an d’une prési­den­tielle à haut risque pour le pays en général et le ciné­ma français en par­ti­c­uli­er, régulière­ment attaqué ces derniers mois par l’écosystème médi­a­tique de Bol­loré (qui est désor­mais par ailleurs con­join­te­ment le prin­ci­pal argen­tier du ciné­ma français avec Canal +[1] et le poten­tiel futur action­naire prin­ci­pal du groupe UGC) ou dans le cadre de la com­mis­sion sur l’audiovisuel pub­lic, au sein de laque­lle le sin­istre Charles Allon­cle a pilon­né le con­trat liant France Télévi­sions au fes­ti­val. La sélec­tion de Thier­ry Fré­maux offre un con­tre­point au nar­ratif de l’extrême droite, en met­tant en avant non seule­ment des films français réal­isés par des cinéastes jeunes et des auteurs inter­na­tionaux, mais aus­si un nom­bre record de copro­duc­tions. Sta­tis­tique là encore ver­tig­ineuse : seize titres en com­péti­tion béné­fi­cient de fonds français – à titre de com­para­i­son, on en retrou­vait seule­ment huit en 2024. Et cette volon­té de mar­quer une forme de « résis­tance » s’exprime égale­ment dans les sujets des films : si Cannes est un fes­ti­val par­fois para­dox­al dans sa volon­té de con­cili­er le glam­our avec des vel­léités poli­tiques, la présence de deux films sur l’Occupation, Notre salut et Moulin, est la trace sup­plé­men­taire d’un zeit­geist qui tra­vaille l’imaginaire des cinéastes, retour­nant vers un passé funeste pour mieux com­menter le temps présent[2]. Cannes, à sa petite échelle, sera donc peut-être une étape dans la bataille cul­turelle qui se joue à l’heure actuelle – en témoigne la récente tri­bune pub­liée dans Les Inrocks prô­nant la for­ma­tion d’un « front cul­turel anti RN ». Reste aux films de se mon­tr­er à la hau­teur du moment et d’être con­séquents s’ils déci­dent de ques­tion­ner les maux de la société française. La pre­mière salve de répons­es arrive bien­tôt dans les salles, où vous pour­rez décou­vrir, en même temps que les fes­ti­va­liers, deux films non encore cités qui nour­riront le grand réc­it col­lec­tif pro­duit par le ciné­ma français en 2026 : L’Abandon de Vin­cent Garancq, film-dossier retraçant les derniers jours de Samuel Paty, et L’Ob­jet du délit d’Agnès Jaoui, comédie sur les scan­dales de VSS dans la cul­ture et les con­séquences de #MeToo.

Notes

Notes
↑1 Mais avec une par­tic­i­pa­tion à la baisse de 35% par rap­port aux années précé­dentes.
↑2 À ces deux films s’ajoute un troisième, sur un ver­sant toute­fois plus spec­tac­u­laire et patri­o­tique : la pre­mière par­tie de La Bataille de Gaulle, pro­jetée hors com­péti­tion.