Ren­con­tre avec Bertrand Mandi­co alors que sort ce 2 sep­tem­bre Hor­mona, un pro­gramme imag­iné par le cinéaste autour de ses trois derniers courts-métrages, soit Pre­his­toric Cabaret (2013), Notre Dame des Hor­mones (2014) et Y a‑t-il une vierge encore vivante ? (2015). Un bel avant-goût de son ciné­ma, avant son pre­mier long métrage, Les Garçons sauvages, qu’il tourn­era cet automne à La Réu­nion.

Vous sen­tez-vous un cinéaste français ?

Oui, peut-être… En tout cas, j’assume de plus en plus cette notion. Mais au début, pas vrai­ment, l’idée de fron­tière m’est insup­port­able, peut-être la présence de con­tre­bandiers chez cer­tains ancêtres. Je sens la forte influ­ence du ciné­ma français dans mon rap­port aux dia­logues qui sont de plus en plus présents dans mon tra­vail, très influ­encés par des textes liés à un Sur­réal­isme (Pop) comme ceux de Jean Genet, Jacques Stern­berg, Pierre Louÿs… Et Blutch dont j’aime énor­mé­ment la part dia­loguée dans ses albums de BD. Quand j’ai com­mencé à réalis­er mes pre­miers films, je lorgnais ailleurs, surtout vers l’Est, l’Europe en général, le Japon.… Je ne fai­sais pas mes films con­tre un cer­tain ciné­ma français, mais avec la volon­té de faire des films libres, hybrides, intem­porels et apa­trides… Des films que je voudrais décou­vrir en tant que spec­ta­teur, appar­tenant à la fil­mo­gra­phie d’un cinéaste mys­tère. C’est ma pre­mière pul­sion ! Mais je déteste les con­tre­façons… Je fais par­tie d’une généra­tion de cinéastes qui digèrent des défer­lantes d’images ani­mées et films en tout genre. Inévitable­ment per­méable donc. Mon style m’est venu par défaut, je fab­rique comme je peux, con­tour­nant un cer­tain académisme, pour libér­er mes obses­sions, dans un rit­uel de fab­ri­ca­tion qui me porte. Quand un film est ter­miné, je l’observe comme une mue aban­don­née sur une branche, je finis par me sen­tir étranger à mon pro­pre tra­vail. Et pour revenir à votre ques­tion les per­son­nes qui voient mes films pensent que je viens d’ailleurs… Tout comme les gens qui me décou­vrent physiquement…Cela m’amuse beau­coup d’être un étrange étranger. L’ironie c’est qu’il y a 6 ans, à Tri­este, on m’avait invité pour une rétro­spec­tive, pen­sant que j’étais un cinéaste d’Europe ori­en­tale… Évidem­ment je n’ai pas démen­ti et j’y suis allé bien con­tent de présen­ter un flo­rilège de films (on m’enterrait déjà). J’ai vrai­ment pris con­science que je n’avais pas l’étiquette du cinéaste français…

Ce rap­port faussé à la France dit aus­si quelque chose de la place de vos films – et de leur orig­i­nal­ité – dans le paysage français con­tem­po­rain.

Mon moteur, c’est d’essayer de faire des films libres ; l’originalité c’est fuir les con­ven­tions. Les con­ven­tions engour­dis­sent le ciné­ma. Un film peut se périmer très vite, j’essaye donc d’enlever les élé­ments que je juge périss­ables, je tra­vaille sur une idée d’étourdissement, m’essayant au mes­mérisme. Les films que j’aime, je peux les revoir à l’infini, ils sem­blent tou­jours garder leur part de mys­tère. J’essaye de tra­vailler dans ce sens là. Espérant que ce sera vu et revu. Mais je ne suis pas seul à cul­tiv­er cette orig­i­nal­ité de forme et fond en France, dans la jeune généra­tion : Yann Gon­za­lez, Benoit Forgeard, Shan­ti Masud ou Quentin Dupieux… ils nav­iguent dans les mêmes eaux mar­ginales.

Tournage de

Est-ce que votre manière de réalis­er un film cor­re­spond aus­si à un rap­port hors-date du ciné­ma qui fait fi des moyens mod­ernes ? Auriez-vous pu faire les mêmes films il y a 20 ou 30 ans ?

Peut-être… Mais je crois être le fruit de mon temps, mes films sont faits de bou­tures tech­niques, je tra­vaille de façon empirique, mêlant les out­ils qui me con­vi­en­nent. J’essaye de faire le max­i­mum de choses au tour­nage pour ne pas à avoir à subir la post-pro­duc­tion-image et tout ce qui va avec. J’aime les trucages vis­i­bles dit « mag­iques ». J’adore utilis­er la rétro-pro­jec­tion par exem­ple, avec les nou­veaux pro­jecteurs numériques de pointes, très légers qui peu­vent se met­tre en place partout, je peux directe­ment tra­vailler dans la nature, trans­former un extérieur en stu­dio. Le sys­tème de rétro-pro­jec­tion ou trans­parences était util­isé par grand nom­bre de cinéastes comme, par exem­ple, Hitch­cock et c’était tout un bar­num à met­tre en place avec le 35mm. Léos Carax (pour les séquences de lim­ou­sine de Holy Motors) ou Michel Gondry utilisent aus­si ces rétro­pro­jec­tions numériques. Ce procédé est égale­ment repris avec des moyens gigan­tesques dans des pâtis­series cos­miques comme Grav­i­ty… Pour acteurs et tech­ni­ciens, c’est beau­coup plus grat­i­fi­ant que de s’en remet­tre à un fond vert nauséeux… Cette mise en abyme de la pro­jec­tion a un effet enivrant. La fusion tech­nique est assez sal­va­trice, il faut détourn­er l’outil ou du moins le ques­tion­ner. Pour le son en revanche, je recrée tout en post-pro­duc­tion avec des out­ils numériques par­fois très bas de gamme… C’est la lib­erté que m’offrent les tech­niques actuelles.

Il sem­ble que vous misiez effec­tive­ment tout sur le temps du tour­nage.

Oui, je vis les tour­nages comme une per­for­mance, un acte païen. Je voue un vrai culte à la pel­licule et sa spé­ci­ficité sen­si­ble, mon sup­port exclusif, je m’en remets au dieu ciné­ma… C’est un vrai rit­uel. Il m’arrive sou­vent de faire des surim­pres­sions, filmer plusieurs fois sur le même bout de pel­licule pour com­pos­er des images super­posées, je cal­cule mon coup espérant que le résul­tat sera probant, il y a une part d’aléatoire, des acci­dents sou­vent très plas­tiques et par­fois ça rate. Quand ça prend, les spec­ta­teurs ne voient pas le truc et pensent que je l’ai fait en post-pro­duc­tion, peu importe. Il n’y a que mon équipe et moi qui con­nais­sions ce procédé et son enjeu. J’ai dévelop­pé une façon de faire qui m’amène à avoir une rel­a­tive effi­cac­ité par rap­port à mes ambi­tions artis­tiques : je répète beau­coup avec les acteurs, je fais peu de pris­es. C’est beau­coup plus léger pour les fini­tions d’images et cela rend étrange­ment mes films économique­ment viables. Mais je dois solu­tion­ner en amont cer­tains prob­lèmes, en imag­i­nant par exem­ple des plans col­lages qui syn­thé­tisent une séquence que je voudrais spec­tac­u­laire.

Vous utilisez le mot « per­for­mance » con­cer­nant vos tour­nages. Quel est votre rap­port aux arts con­tem­po­rains ou au ciné­ma expéri­men­tal ?

Je n’ai pas l’impression d’expérimenter grand-chose. On utilise sou­vent le mot expéri­men­tal pour met­tre le l’autre côté de la fron­tière un ciné­ma sub­ver­sif ou non con­ven­tion­nel. J’ai plutôt le sen­ti­ment de pro­longer ce que cer­tains ont fait avant moi, ou plutôt de créer des pas­sages d’un courant à l’autre, pour trou­ver ma pro­pre voie. La nar­ra­tion est mon moteur con­stant, même si le réc­it sem­ble pro­fondé­ment enfoui. J’ai tou­jours racon­té des his­toires. Faire un film pure­ment visuel ne m’intéresse pas du tout. La forme pour la forme, j’en ai rien à foutre ! Je pars tou­jours de l’écrit et d’ailleurs, je passe plus de temps à écrire qu’à fab­ri­quer des films, un comble pour un cinéaste quand on y pense, même si tout le monde trou­ve cela assez logique… Chaque for­mat, chaque durée me per­met de tra­vailler un cer­tain type de réc­it, d’essayer de me renou­vel­er : c’est là que se situe le cœur de mon expéri­men­ta­tion. Je suis très sen­si­bles à ce qu’ont pu faire Jack Smith ou Ter­aya­ma dans ce sens-là. Si on ne se per­met pas de remet­tre en ques­tion le réc­it dans le for­mat court, on ne le fera nulle part ailleurs. L’académisme s’immisce partout, il ras­sure… Il y a curieuse­ment, un ciné­ma expéri­men­tal qui est devenu offi­ciel : il faut grat­ter la pel­licule comme Len Lye l’avait fait… Ce sont des fig­ures de style, on est dans l’idée académique du maître et des dis­ci­ples. Per­pétuer une tra­di­tion, c’est assez para­dox­al. Un autre para­doxe, ce sont cer­tains vidéastes-plas­ti­ciens qui devi­en­nent des cinéastes académiques : c’est extrême­ment triste de con­stater que quelqu’un comme Steve McQueen pro­duise des films d’un tel clas­si­cisme, certes effi­cace… Mais je n’arrive pas à com­pren­dre son inter­mit­tence artis­tique. L’efficacité ou adap­ta­tion prag­ma­tique, me fait froid dans le dos. Pour moi l’artiste qui s’empare d’un médi­um doit le sec­ouer, le ques­tion­ner, le tor­dre… Être vision­naire. Mais il y a un grand nom­bre d’artistes qui me nour­ris­sent et me fasci­nent, comme les frères Chap­man dont je suis très curieux de voir la série télé – je n’ai vu qu’un épisode qui m’a émoustil­lé… Je reste très atten­tif à l’art con­tem­po­rain que j’aime embrass­er (sans en être).

Mais cer­tains de vos travaux ne flir­tent-ils pas avec des instal­la­tions ? Nous pen­sons notam­ment à Liv­ing Still Life, que vous avez réal­isé en 2012, avec ces ani­maux morts en décom­po­si­tion.

Mon but a tou­jours été de faire du ciné­ma, je me défi­nis comme cinéaste, même lorsque j’écris, j’esquisse ou je pho­togra­phie. Tout con­verge vers le film qui va se con­cré­tis­er ou devenir fan­tôme… Je conçois mes films pour qu’ils soient pro­jetés dans une salle avec des spec­ta­teurs qui s’assoient et qui le regar­dent dans la chronolo­gie pro­posée… C’est ain­si que j’imagine les choses. On m’a sol­lic­ité pour pass­er mes films dans des musées ou mon­tr­er mes recherch­es. J’ai tou­jours été ravi de ces propo­si­tions, mais égale­ment un peu frus­tré aus­si, parce que les sys­tèmes de pro­jec­tions ne sont pas tou­jours au top. Con­cer­nant Liv­ing Still Life, je ne l’ai vrai­ment pas conçu comme une instal­la­tion – même si il a été aus­si mon­tré ain­si. Ce film devait être le troisième volet d’une série de trois films. J’ai voulu com­mencer par la fin, car c’était le plus spec­tac­u­laire et mys­térieux des trois. Il s’agissait d’une trilo­gie sur la con­t­a­m­i­na­tion d’un ter­ri­toire et sur le retour d’une femme sur cette terre malade. Je n’ai finale­ment pas réal­isé les deux autres volets, comme si ils étaient con­tenus dans le seul film vis­i­ble. Alors peut-être que Liv­ing Still Life souf­fre d’être soli­taire…

Vos films ont quelque chose d’un chaos organ­isé, tout en ayant un rap­port fort à leur économie, du fait de vos man­ques de moyen. Est-ce qu’être pro­duit par Ecce Films a mod­i­fié votre façon de tra­vailler ?

Le rap­port aux finances est fluc­tu­ant, je m’adapte au bud­get. Sur Boro in the Box et Liv­ing Still Life, j’ai eu des aides, ain­si que sur Notre Dame des Hor­mones… Mais comme j’ai tou­jours ten­dance à réalis­er des films qui sont rel­a­tive­ment ambitieux et que j’ai tou­jours moins d’argent qu’il en faudrait, j’ai dévelop­pé des parades et un cer­tain savoir-faire. Je suis surtout bien entouré, la com­pé­tence et l’implication des gens qui tra­vail­lent avec moi vaut tout l’or du monde. Ce qui est intéres­sant dans le rap­port aux pro­duc­tions, c’est que chaque pro­duc­teur m’aide à dévelop­per une facette de ma per­son­nal­ité : ma col­lab­o­ra­tion avec Ecce Films, par exem­ple, cor­re­spond à une étape de mon tra­vail où j’active ouverte­ment une part humoris­tique, en assumant pleine­ment mon côté baroque et Camp. J’ai tra­vail­lé longtemps (et je con­tin­ue à col­la­bor­er) avec Philippe Bober de Copro­duc­tions-Office qui a co-pro­duit beau­coup de films comme ceux de Lars Von Tri­er ou des films européens « art-house »… Nous avons eu un rap­port dif­fi­cile au scé­nario, surtout avec l’intervention des auto­proclamés script-doc­tors, qui vien­nent con­t­a­min­er les scripts qu’ils sont cen­sés guérir. On a per­du un temps infi­ni sur des réécri­t­ures, notam­ment en pas­sant par les lab­o­ra­toires comme le Tori­noFilm­Lab pour un pro­jet de long-métrage qui ne s’est pas fait… Même si le scé­nario a été primé au Tori­no, j’ai la cer­ti­tude que ces lab­o­ra­toires ne me cor­re­spon­dent pas du tout, ils sont devenus des machines à pro­duits label­lisés. Avec Emmanuel Chaumet, d’Ecce Films je tra­vaille dans une autre dynamique, le scé­nario est un out­il désacral­isé, nous allons directe­ment au film, au cœur du pro­jet.

Ce long métrage, est-ce un pro­jet que vous avez aban­don­né ?

Non, j’espère tou­jours le réalis­er. Le scé­nario est écrit… mais le film n’est jamais ren­tré finale­ment en pro­duc­tion. Cela s’appelle L’Homme qui cache la forêt, un riv­er-movie qui se déroule durant la Per­e­stroï­ka. C’est l’errance d’un réal­isa­teur qui reçoit la com­mande d’un musée d’art mod­erne : mon­tr­er des œuvres d’art à une com­mu­nauté d’individus coupés du monde… Cela m’avait valu de faire des repérages en Sibérie, dans des lieux insen­sés, forêts vierges et zones extrême­ment sauvages où j’ai fail­li y pass­er. J’ai dû sauter d’un train, j’ai survécu à deux attaques… Je me trou­vais dans une par­tie de la Sibérie où il y a peu de gens, chercheurs d’ors et prison à ciel ouvert. J’en suis revenu très mar­qué en me dis­ant que je n’allais finale­ment pas tourn­er là-bas mais plutôt en Fin­lande. C’est un pro­jet qui m’a fait longtemps voy­ager et qui m’a demandé beau­coup de tra­vail, mon « Au cœur des ténèbres ». Au bout d’un moment, j’ai com­pris que le film n’entrerait pas en finance­ment… On a changé de pro­jet avec Phillipe Bober et tra­vail­lons tou­jours sur un autre film moins coû­teux mais très atyp­ique. Mais c’est avec Emmanuel Chaumet d’Ecce Films, que les choses se sont accélérées, nous col­laborons ensem­ble depuis 3 ans, de façon assez sim­ple et immé­di­ate. Nous pré­parons actuelle­ment un long-métrage pour lequel nous avons obtenu les aides suff­isantes pour lancer le film, et nous avons d’autres pro­jets pal­pi­tants en cours…

Souvenir de Sibérie. Le CHAOS.

Vous insistiez sur l’importance de l’écriture de vos scé­nar­ios. À quoi ressem­ble un scé­nario de Bertrand Mandi­co ?

Comme je l’ai dit, l’endroit où j’expérimente le plus, c’est à l’écrit. Pour Notre Dame des Hor­mones, c’est la pre­mière fois que j’écrivais pour un duo d’actrices, soit Eli­na Löwen­sohn et Nathalie Richard. J’ai com­mencé à écrire une con­ti­nu­ité dia­loguée sans pré­cis­er le lieu et l’action. Puis j’ai fait un mon­tage dans ces dia­logues, j’en ai sup­primé une grande par­tie par ailleurs. Dès qu’il m’a sem­blé avoir une ligne de dia­logues qui con­stru­i­sait un réc­it, j’ai com­mencé à morcel­er en plans et à décrire l’action, les images. Pour des scé­nar­ios plus longs, je pro­duis une sorte de nou­velle fiévreuse et ensuite je me lance dans l’écriture. Un scé­nario est un roman dis­gra­cieux… Un mon­stre que l’on cache dans les films… Mais je remar­que que tous mes scripts tour­nent autour des notions de désir, de frus­tra­tion et de pul­sion.

L’idée de cet organe informe qu’elles trou­vent dans la forêt était-elle là dès le départ ?

Oui et non. Elles trou­vaient une masse de chair que je décrivais sans ori­fice. C’était très flou… presque con­ceptuel. Ce sont les dia­logues qui m’ont per­mis de définir la créa­ture. Avant, j’ignorais com­plète­ment à quoi elle fini­rait par ressem­bler. Les per­son­nages l’ont dess­iné par touch­es, au fil des scènes dia­loguées.

Il y a une phrase que l’on entend dans Sou­venirs d’un mon­treur de seins et qui revient dans Notre Dame des Hor­mones : « Cette nuit, mes seins / la CHOSE s’est ouverte comme un fruit trop mur. C’était mag­nifique, j’ai vu à l’intérieur de sa chair, un paysage hor­mon­al, enivrant. »

C’est une phrase qui syn­thé­tise mes obses­sions pro­fondes, mon rap­port à l’organique et qui peut aus­si s’appliquer au long-métrage que je suis en train de pré­par­er et que je dois tourn­er cet automne. Il y sera ques­tion d’une île trop­i­cale avec une végé­ta­tion par­ti­c­ulière. Sur cette l’île, échoue une bande de garçons vio­lents qui abusent des fruits et se trans­for­ment en filles. Dérè­gle­ment hor­mon­al, et fruits trop mûrs, paysage enivrant… donc. Mais il est dan­gereux de se pencher au dedans dis­ait Buñuel. Je ne peux pas expli­quer cette phrase récur­rente… Elle m’a été sans doute été souf­flée par William Bur­roughs ou Jules Verne qui sont les influ­ences majeures de ce pro­jet de long, une greffe improb­a­ble pour une Robin­son­nade déviante. Il y a curieuse­ment un vrai lien entre ces deux hommes : le voy­age au cen­tre de le terre, le voy­age au cen­tre de l’artère… Bur­roughs et son com­pagnon ont cher­ché pen­dant sept mois dans la jun­gle ama­zoni­enne une plante hal­lu­cinogène qui don­nait le don de télé­pathie… Cette his­toire me fascine com­plète­ment, une aven­ture utopique d’un Jules Verne under­ground.

Paysage hormonal. Recherches Polaroids.

Croquis de recherches pour un projet de film en préparation

Ces écrivains, et par­ti­c­ulière­ment Bur­roughs, avaient un rap­port sin­guli­er à la langue. Vous avez fait des films en islandais, langue que vous ne con­nais­sez pas.

L’idée du cut-up, hérité du mon­tage ciné­ma. Je suis très sen­si­ble à la musi­cal­ité des into­na­tions, aux res­pi­ra­tions et à la mélodie des mots, d’autant plus quand je ne com­prends pas la langue. Je dirige beau­coup mes acteurs à l’oreille en écoutant la dic­tion… Même si je ne fais qu’une cap­ta­tion de son sym­bol­ique pen­dant le tour­nage. Tout est dou­blé, ensuite je recon­stitue toute la bande sonore en post-pro­duc­tion, strate par strate. Une fois que la base image est posée, on passe beau­coup de temps sur la fab­ri­ca­tion de la par­ti­tion sonore du film. Avec les acteurs qui se post­syn­chro­nisent, on peut ain­si appro­fondir les inten­tions de jeu et apporter des nuances, per­ver­tir cer­taines into­na­tions. Chose que je n’aurai pas le temps de faire au tour­nage, ou alors au détri­ment de l’image. Ce qui est trou­blant, c’est que tout le monde peut avoir un avis ana­ly­tique sur l’image d’un film, mais per­son­ne ne s’exprime vrai­ment sur la bande son d’un film (mise à part la musique), la bande son est plus ressen­tie qu’analysée. Michel Chion est à ma con­nais­sance le seul à avoir analysé la bande son. Les pos­si­bil­ités sonores sont rel­a­tive­ment délais­sées… alors que les com­bi­naisons sont infinies. C’est sans doute dans la par­tie sonore que mon ciné­ma est le plus organique. C’est une matière extrême­ment vivante où je peux faire inter­venir des sons incon­grus. Dans Le vent se lève de Miyaza­ki, j’ai été frap­pé par la bande-son extra­or­di­naire, les bruitages des moteurs ou des explo­sions se super­posent à des vocalis­es, c’est vrai­ment mag­nifique.

Con­cer­nant votre col­lab­o­ra­tion avec Eli­na Löwen­sohn, vous avez un pro­jet par­ti­c­ulière­ment ambitieux autour de votre rela­tion de 21 films en 21 ans.

Oui, il s’agit de 20 + 1 films pro­jec­tions, soit 21 films auto-pro­duits en 21 ans avec un dis­posi­tif min­i­mal. Il y a un tra­vail évidem­ment sur le vieil­lisse­ment et la per­sis­tance du désir dans cette série, un tra­vail sur Eli­na et sur mon regard. C’est comme une fil­mo­gra­phie rêvée, des frag­ments de fic­tions, com­posant des réc­its hétéro­clites. Il y a 6 films tournés à ce jour dont 4 ter­minés. S… Sa… Salam… Salamm­bô est le pre­mier film de cette série, il syn­thé­tise le con­cept en quelque sorte. Peut être de façon frontale et brute, tout en ayant un raf­fine­ment dans sa forme… Une con­ven­tion qui m’exaspère dans un cer­tain ciné­ma d’auteur, c’est le bon goût qui serait défi­ni par une raideur appelée retenue. Je préfère un ciné­ma rabelaisien prenant des risques vis­i­bles, un grotesque mag­ique comme révéla­teur du monde.

Vous avez aus­si réal­isé Boro in the Box en 2011, un court métrage présen­té comme une fausse biogra­phie du cinéaste fran­co-polon­ais Waler­ian Borow­czyk qui était à l’honneur cette année au Fes­ti­val du Film de Fess­es.

J’ai décou­vert le tra­vail de Borow­czyk lorsque j’étais étu­di­ant en ciné­ma d’animation aux Gob­elins. J’étais trop déviant pour présen­ter une école de ciné­ma comme la Fémis. J’ai eu un pro­fesseur de ciné­ma, Pas­cal Vimenet, qui nous a ouvert sur le ciné­ma expéri­men­tal et le pré-ciné­ma. Lorsque j’ai décou­vert Borow­czyk, cela m’a énor­mé­ment touché. C’était quelqu’un qui util­i­sait l’animation avec parci­monie, comme un procédé de trucage agi­ta­teur. Il pas­sait allè­gre­ment du vol­ume, à la pho­to, des objets éro­tisés aux actri­ces… Cela cor­re­spondait à ma vision. J’ai alors appris qu’il avait quit­té le monde de l’animation pour réalis­er des films en pris­es de vue réelles, ce qui était mon but pre­mier. Borow­czyk avait crée un style post-sur­réel, ouvrant la voie à Švankma­jer, le réal­isa­teur d’Alice… Son rap­port à l’érotisme m’intriguait beau­coup : il fai­sait écho avec ma libido ciné­matographique. Je me suis procuré ses long-métrages que l’on me décrivait comme mau­vais ou dou­teux et j’ai décou­vert une œuvre incroy­able­ment cohérente ! Quand j’ai réal­isé mon pre­mier court-métrage, on m’a don­né une carte blanche dans un ciné­ma, j’ai choisi de pro­gram­mer les films de Borow­czyk. Il l’avait su et avait pro­posé une ren­con­tre… Lâche­ment, je n’y suis pas allé, trop impres­sion­né… C’était une con­ner­ie… Je voulais faire plus de films, pour lui mon­tr­er… J’ai telle­ment atten­du qu’il est mort. Et ensuite, par un con­cours de cir­con­stances, j’ai eu la pos­si­bil­ité en 2007 de lui ren­dre hom­mage via l’Institut Français à Varso­vie avec une rétro­spec­tive inté­grale en Pologne ain­si qu’une expo­si­tion dont nous fûmes les cura­teurs avec Pas­cal Vimenet.

Et c’est ain­si que vous avez réal­isé Boro in the Box, comme une réponse à ce ren­dez-vous man­qué.

Exacte­ment. J’ai fait Boro in the Box sous la forme d’un abécé­daire parce que Borow­czyk aimait beau­coup les listes ou les inven­taires. J’ai aus­si décidé de ne pas mon­tr­er son vis­age, car je ne l’avais pas vrai­ment ren­con­tré. Dans le film, la boîte per­cée du voyeur ren­voie aus­si à l’enfermement omniprésent dans son ciné­ma. Boro in the Box est ain­si un hom­mage à son ciné­ma mais par­le surtout de mes pro­pres obses­sions. Je me suis per­du dans ce réc­it organique : je par­le de mon rap­port au ciné­ma, à la créa­tion. Puis ce fut surtout ma pre­mière col­lab­o­ra­tion avec Eli­na Löwen­sohn.

Eli­na Löwen­sohn joue d’ailleurs les deux rôles prin­ci­paux du film : Waler­ian Borow­czyk et sa mère.

Je me dis­ais que ce serait un comble pour un cinéaste éro­tique, d’être inter­prété par une actrice qu’on ne perçoit pas comme telle à l’écran. Il y avait là un véri­ta­ble éro­tisme dans le non-dit puisque ce n’est jamais révélé sauf dans le générique de fin.

Vous sou­venez-vous de la décou­verte de ses films ?

J’ai décou­vert Con­tes immoraux en pre­mier. J’ai dit récem­ment, pour le site Chaos Reigns, que le film pou­vait se voir comme le doigt de Rohmer dans les lèvres de Breil­lat. J’ai util­isé cette for­mule pour la présence des deux acteurs : à la fois Fab­rice Luchi­ni qui était très rohmérien à l’époque et Char­lotte Alexan­dra qui jouera deux ans plus tard dans Une vraie jeune fille de Cather­ine Breil­lat. Con­cer­nant l’érotisme, Borow­czyk a franchi une ligne que n’a jamais dépassé Rohmer mais il n’est jamais allé aus­si loin que Breil­lat. Con­tes immoraux se situe dans cet entre-deux.

Vous avez égale­ment un amour par­ti­c­uli­er pour Doc­teur Jekyll et les femmes que Borow­czyk a réal­isé en 1982.

Oui, c’est un film qui est très mal aimé par ailleurs. Je l’ai décou­vert tout d’abord par un livre acheté aux Puces et pré­facé par André Pieyre de Man­di­ar­gues affir­mant qu’il s’agissait du meilleur film de Borow­czyk, son plus sur­réel. J’ai donc beau­coup fan­tas­mé sur Doc­teur Jekyll avant de le voir… Puis quand je l’ai décou­vert en VHS, j’ai été dérouté, puis com­plète­ment fasciné par ce réc­it men­tal et le rap­port à l’espace clos, la perte des repères. On a l’impression d’assister à une pièce de théâtre com­plète­ment déréglée à l’instar du cerveau du doc­teur. Les méta­mor­phoses alternées de Jekyll sont extrême­ment décon­cer­tantes, elles se passent d’ailleurs lit­térale­ment dans un bain révéla­teur qui exac­erbe les pul­sions… métaphore du ciné­ma ! Par ailleurs, Borow­czyk s’est tou­jours défendu d’avoir été influ­encé par d’autres cinéastes, il pré­tendait ne jamais aller au ciné­ma… il était sur son île, ce que con­tin­u­ent à affirmer son entourage et les gar­di­ens du tem­ple. Je pense que c’est faux : comme tout cinéaste, il était atten­tif et per­méable au ciné­ma con­tem­po­rain. Pour moi, Doc­teur Jekyll et les femmes con­tient des liens évi­dents avec les films de Kubrick. Out­re la présence de Patrick Magee, il crée une ambiance lumineuse proche de Bar­ry Lyn­don, les pul­sions nihilistes de Hyde et son sexe har­pon­neur évo­quent la vio­lence des héros d’Orange mécanique et le final du film est un écho du trip de 2001, l’Odyssée de l’espace… Je vois Jekyll comme une Odyssée mécanique. Je décèle aus­si les traces de Céline et Julie vont en bateau de Riv­ette, la vil­la des fan­tômes et le dérè­gle­ment du réc­it. Il y a une vraie prox­im­ité entre Borow­czyk et Riv­ette, ce dernier lui avait con­sacré un long entre­tien dans les Cahiers lors de la sor­tie de Goto l’île d’amour… Et comme chez Riv­ette, on est vrai­ment dans un film qui par­le des psy­chotropes, de la dépen­dance à la drogue, des états de per­cep­tion qui s’effilochent et des pul­sions amorales qui en découlent. On est aus­si dans l’amour fou le plus com­plet. Il y a quelque chose de pro­fondé­ment punk dans ce film, punk au sens de post-dada. Pour moi, le secret des films de Borow­czyk réside dans son rap­port à l’infanticide ou à l’avortement. C’est présent dans tous ses films. La perte de l’enfant est une de ses obses­sions majeures. Borow­czyk n’a pas eu d’enfant et je pense pour finir à la phrase d’un des pro­tag­o­nistes de L’Âge d’or de Buñuel : « Quelle joie d’avoir assas­s­iné nos enfants ! »

Une dernière chose, une phrase de Pacôme Thielle­ment qui résonne en moi comme un adage :

« Les grands films de ciné­ma sont ceux qui ont for­cé le spec­ta­teur à regarder à l’intérieur de lui-même, dans l’espace sans dimen­sion qui sépare l’œil de la paupière, pour mon­tr­er les fan­tômes de la mélan­col­ie et du rêve que son regard, depuis tou­jours, por­tait. »