Lorsque le vent se lève chez Ken Loach, c’est pour évo­quer une mélan­col­ique chan­son tra­di­tion­nelle irlandaise. Chez Miyaza­ki, le vent se lève pour citer Paul Valéry et son « Cimetière marin » : « Le vent se lève !… Il faut ten­ter de vivre ! » Vaste pro­gramme, et tout aus­si mélan­col­ique : le réal­isa­teur, qui a annon­cé sa retraite après ce film – gare aux annonces de retraites de Hayao Miyaza­ki, cepen­dant : il a fait la même annonce à l’oc­ca­sion de tous ses films depuis Princesse Mononoke –, voudrait célébr­er l’ur­gence d’ex­is­ter.

Un réalisateur dans le vent

Quiconque s’est un peu penché sur l’u­nivers d’Hayao Miyaza­ki sait que le vent y tient une place toute par­ti­c­ulière : sym­bole de lib­erté et d’idéal, il est le corol­laire indis­so­cia­ble du vol, une thé­ma­tique cen­trale chez le réal­isa­teur. D’avi­a­tion, il en est bien ques­tion dans ce film dont le per­son­nage prin­ci­pal est inspiré par Jiro Horikoshi, ingénieur de génie dans l’avi­a­tion des années 1930, et par l’au­teur Tat­suo Hori. Après les excès oniriques du Château ambu­lant et de Ponyo, Miyaza­ki réalise un film dont l’ar­gu­ment et la nar­ra­tion se situe dans un univers résol­u­ment tan­gi­ble, crédi­ble – une nou­veauté dans un univers le plus sou­vent tourné vers la fan­taisie.

Non que le rêve ne soit pas présent – mais il est claire­ment délim­ité, isolé du monde réel par la fig­ure tutélaire qui veille con­stam­ment sur le jeune Jiro : le con­cep­teur d’avions ital­ien Gio­van­ni Caproni. À l’autre bout du spec­tre thé­ma­tique, le cauchemar est égale­ment présent : on assiste ain­si à l’épou­vantable trem­ble­ment de terre de Kan­tô, qui fit entre 140.000 et 400.000 morts, en 1923. Le tra­vail sur le son, à l’oc­ca­sion de cette scène, est ter­ri­ble­ment impres­sion­nant, et les vagisse­ments mon­strueux de la terre en révolte pla­cent immé­di­ate­ment la scène dans le domaine du ciné­ma d’hor­reur. L’in­ten­sité et le lyrisme pro­pres au ciné­ma de Miyaza­ki affleurent, dans ces scènes, selon une gamme qu’on lui con­naît. Ce qui est plus sur­prenant, c’est la façon dont elles s’ex­pri­ment dans les scènes plus réal­istes.

Tenter de vivre

Le per­son­nage de Jiro est un rêveur, un idéal­iste, mais il est loin d’être extrav­a­gant, friv­o­le. Il donne l’oc­ca­sion à Miyaza­ki de con­stru­ire un réc­it déli­cat, par toutes petites touch­es nar­ra­tives, anec­dotes et moments piochés dans une vie dont ne nous sont présen­tés que quelques instants. Sans jamais forcer le trait, Miyaza­ki mon­tre à quel point il sait saisir le mer­veilleux, le gracile d’un moment ; com­ment la suite de ces moments est aus­si effi­cace, aus­si évo­ca­trice que ses réc­its les plus échevelés. Atten­tif aux détails, aux expres­sions de ses pro­tag­o­nistes, Miyaza­ki prend le chemin d’un réc­it proustien, où chaque plan procède d’un inten­tion de con­stru­ire, avec une pré­ci­sion pais­i­ble, un moment d’his­toire réelle où situer la vie d’un rêveur.

Le Japon du Vent se lève ressem­ble à l’Eu­rope fan­tas­mée de films plus anciens du réal­isa­teur : ces mon­des inspirés de Jules Verne, à la dolce vita si pais­i­ble. Kiki, Por­co Rosso, Le Château ambu­lant n’ont jamais pré­ten­du être des films his­toriques – pour­tant, l’his­toire transparaît entre les lignes, dess­inée par un nar­ra­teur navré des excès et des erreurs humaines dont ses films se font l’é­cho. Le per­son­nage prin­ci­pal du film étant inspiré de l’ingénieur qui créa le Zéro, la cri­tique japon­aise a forte­ment cri­tiqué Miyaza­ki, qui n’abor­de absol­u­ment pas son sujet d’une façon his­torique moral­isatrice. La tem­pête frappe là-bas le réal­isa­teur, qui voit donc son chant du cygne bien mal accueil­li. Vu d’Eu­rope, Le vent se lève laisse sub­tile­ment transparaître cette mélan­col­ie : Miyaza­ki n’est nulle­ment incon­scient des impli­ca­tions his­toriques de son per­son­nage, mais peu lui importe. Le Japon voit se déchaîn­er la tem­pête, nous ne voyons que les bâti­ments graciles et déli­cats des ailes du papil­lon.