En com­plé­ment du top 10 de l’année, retour sur quelques films de 2023 rat­trapés ou revus pour la pré­pa­ra­tion de notre liste.

La couleur du jogging (Chien de la casse)

Au début de Chien de la casse de Jean-Bap­tiste Durand, un plan-séquence emboîte le pas de Miralés (Raphaël Que­nard), qui traîne sa paire de TN et sa gouaille dans les rues médié­vales du Pouget, une com­mune de l’Hérault. Impos­si­ble, dans cette déam­bu­la­tion, de ne pas remar­quer l’improbable jog­ging rose pâle que porte le jeune homme : si le vête­ment ne le dis­tingue pas du reste des vil­la­geois qu’il côtoie, ce pas de côté col­orimétrique (par la suite répété) souligne en revanche sa flam­boy­ance. Au milieu de ses com­pars­es effacés – tel son meilleur ami, le mutique Dog (Antho­ny Bajon) –, Miralès se présente comme un guide, cul­ti­vant un raf­fine­ment dis­cret mais affir­mé dans ses goûts (ves­ti­men­taire donc, mais aus­si culi­naire ou lit­téraire) que recoupe un code moral dont il se fait l’exigeant défenseur. Sa parole fleurie, nour­rie de références philosophiques, lui con­fère un ascen­dant dans les dis­cus­sions. Si Chien de la casse était un con­te pour enfants, Miralès serait un magi­cien venu de loin pour veiller sur les bonnes âmes du vil­lage (il n’est d’ailleurs pas né dans la région, comme le laisse enten­dre l’étrange accent grenoblois de l’acteur). Mais le cadre réal­iste cir­con­scrit par le film ne l’assigne toute­fois qu’à un rôle d’enchanteur désen­chan­té, une grande gueule dont la tragédie est de voir s’amenuiser son emprise sur son entourage. Car c’est pré­cisé­ment son pou­voir de séduc­tion que la mise en scène s’attache à faire vac­iller à mesure que ses log­or­rhées répétées révè­lent la dimen­sion retorse du per­son­nage. Dén­i­grant l’inculture des uns et les pro­jets des autres, il se fait l’apôtre, au fond, d’un cer­tain immo­bil­isme ; nour­ris­sant le désir de vivre ailleurs, il s’enferme pour­tant dans une sorte de cir­cuit fer­mé (cf. la ronde inau­gu­rale évo­quée plus haut). Le déracin­e­ment qui car­ac­térise le jeune homme (tout en étant une fig­ure du vil­lage, il n’y appar­tient jamais pleine­ment), va jusqu’à brouiller son rap­port à la viril­ité : il se présente comme un mâle alpha pro­tecteur mais chaste, à l’inverse de Dog (lit­térale­ment déshu­man­isé par son surnom) qui tombe amoureux d’Elsa (Galatea Bel­lu­gi) et quit­tera bien­tôt le vil­lage. C’est par ces détails – la couleur d’un jog­ging ou l’étrangeté d’un sobri­quet – que Durand se détache d’un réal­isme de façade (curieuse­ment, aucun des trois acteurs prin­ci­paux ne par­le avec l’accent du sud) pour mieux den­si­fi­er sa pein­ture trag­ique d’un vil­lage con­tem­po­rain, ter­ri­toire immuable, certes, mais presque mort. Les vieilles pier­res silen­cieuses et les ruelles cir­cu­laires du Pouget, han­tées par leur désué­tude, pren­nent l’allure d’un cocon aus­si pro­tecteur que mor­tifère. Dès lors se pose un dilemme : faut-il y rester ou le quit­ter ?

On peut regret­ter que cette dual­ité, principe moteur du réc­it, qui se focalise sur la rela­tion entre Miralès et Dog, soit aus­si la lim­ite du film. Pour étof­fer le scé­nario, Durand intè­gre un peu arti­fi­cielle­ment une nou­velle force antag­o­niste (les habi­tants de la cité voi­sine) appor­tant son lot de péripéties plus con­v­enues. Cet écueil n’oc­culte toute­fois pas les promess­es d’une mise en scène qui parvient à ancr­er ses per­son­nages dans un ter­reau soci­ologique com­plexe, en s’en remet­tant notam­ment au trou­ble dis­til­lé par la sin­gu­lar­ité des inter­prètes : que Raphaël Que­nard soit d’ici ou d’ailleurs, c’est bien l’écran qu’il habite de sa présence indéfiniss­able.

Bastien Gens

Le dilemme de l’escalier (Le Garçon et le héron)

L’un des pre­miers plans du Garçon et du héron sur­prend par l’étrangeté de son ani­ma­tion. Le jeune Mahi­to y grav­it à qua­tre pattes (dans une pos­ture presque ani­male jurant avec le reste de la séquence) un escalier afin d’observer un incendie faisant rage en con­tre­bas. D’autres scènes clefs s’articulent de la même manière autour de march­es à gravir. Ain­si du pre­mier regard jeté par Mahi­to à l’intérieur de la tour où l’attire le héron, qui dévoilent un escalier obstrué par un éboulis. Mal­gré ses efforts pour se gliss­er dans une petite ouver­ture, le jeune garçon ne peut qu’observer les plumes du héron tomber depuis les hau­teurs inac­ces­si­bles du bâti­ment. La scène fait directe­ment écho à celle de Mon voisin Totoro dans laque­lle Mei et Sat­su­ki regar­daient, médusées, un mys­térieux gland dévaler les march­es menant au gre­nier de leur nou­velle mai­son. En se risquant à les grimper, les petites filles (dont la mère absente se trou­ve égale­ment dans un hôpi­tal) s’appropriaient alors un espace pro­pre à l’enfance situé au-dessus du monde des adultes. Si Mahi­to désire tant mon­ter cet escalier, c’est au fond pour pro­longer le mou­ve­ment de la scène d’ou­ver­ture : en arpen­tant de nou­velles march­es, il pour­ra peut-être cette fois chang­er le cours de l’histoire et rejoin­dre la mère per­due qu’il voit s’élever en rêve. Et effac­er au pas­sage le trau­ma orig­inel du spec­ta­cle con­tem­plé depuis les hau­teurs de sa mai­son toky­oïte.

Une belle séquence atteste de la per­sis­tance de cette image : alors qu’il som­nole sur le palier devant sa cham­bre, l’adolescent rêve de l’incendie. Des flammes vien­nent alors gliss­er sur le rez-de-chaussée du manoir, avant que le retour de son père ne le réveille. L’adolescent assiste alors, stupé­fait, à un bais­er à moitié hors champ qui acte à ses yeux la recom­po­si­tion trop soudaine de son petit univers. Plus loin, ces dif­férentes ascen­sions au sein du fan­tas­ma­tique « monde des morts » ne le mènent pour­tant que vers des impass­es. Une fois atteint le som­met de la tour, on lui pro­pose de régn­er sur un univers de sa pro­pre créa­tion ; il pour­rait alors vivre aux côtés de sa mère défunte (sous les traits d’une enfant, Himi) en tant que maître d’un espace fan­tas­mé et figé dans le temps. À l’inverse, c’est en descen­dant au plus pro­fond de l’édifice qu’il retrou­ve sa belle-mère (et sœur de sa mère ; la pre­mière se sub­stitue alors à la sec­onde), dont le retour per­me­t­tra au manoir de retrou­ver un sem­blant d’équilibre. Doit-il s’élever, au risque de se retir­er du monde, ou au con­traire descen­dre au fond de ce labyrinthe men­tal pour aller au bout de son deuil ? Telles sont les deux voies que trace le film, qui per­me­t­tent en creux de répon­dre à la ques­tion posée par son titre japon­ais : « Com­ment vivez-vous ? ». En déci­dant de « ten­ter de vivre », Mahi­to peut désor­mais rejoin­dre, dans le dernier plan, ce qui l’attend en bas des march­es – en l’occurrence, une nou­velle famille.

Adrien Mit­ter­rand Munch

Je verrai toujours vos ficelles (Je verrai toujours vos visages)

Le sujet de Je ver­rai tou­jours vos vis­ages, à savoir la « jus­tice restau­ra­tive », est aus­si la recette de son suc­cès en salles : ce dis­posi­tif, axé sur une cir­cu­la­tion de la parole entre des vic­times et des crim­inels, per­met au film de se branch­er sur des émo­tions vis­cérales sans réelle­ment pass­er par l’intermédiaire d’un fil nar­ratif. En dépit de ses accents doc­u­men­taires, le film est pour­tant loin de don­ner accès à un morceau de réel et s’apparente plutôt à un pur exer­ci­ce de style dra­ma­tique, struc­turé par la répéti­tion de rit­uels : les réu­nions se tien­nent avec les mêmes inter­venants, qui sont pro­tégés par une série de règles divers­es (ponc­tu­al­ité, échanges médiés par un « bâton de parole », etc.).

Ce principe scénique est un écrin pour les per­for­mances d’acteur (le cast­ing mélange des célébrités et des comé­di­ens de la Comédie française), don­nant libre cours à la puis­sance de leur jeu. À tra­vers les témoignages de leurs per­son­nages, le film donne, en dépit de l’absence rel­a­tive d’un axe cen­tral, les pleins pou­voirs à la fic­tion : chaque inter­ven­tion dévoile, d’un micro réc­it à l’autre, une struc­ture nar­ra­tive bal­isée. Tout repose, à plusieurs échelles, sur l’idée d’empathie, qu’il s’agisse de capac­ité des per­son­nages à se met­tre à la place les uns des autres, ou de celle du spec­ta­teur à s’identifier à eux. En dépit de cette promesse naïve et qua­si thérapeu­tique, l’intérêt du film tient pré­cisé­ment dans ce que s’efforce de dis­simuler son pseu­do vérisme : un gout immod­éré pour la fic­tion et l’intensité scénique.

Tim­o­th­ée Gérardin

Mort de rire (Pearl / Terrifier 2)

Un sourire annon­cerait-il le pire des cauchemars ? L’année dernière, Smile, pre­mier film d’horreur promet­teur réal­isé par Park­er Finn, fai­sait de ce pos­tu­lat le moteur de son réc­it : coupant le vis­age en deux comme une lame de rasoir, le sourire sig­nait une ter­ri­ble malé­dic­tion. Il était l’amorce sinon d’un cri, du moins d’un ter­ri­fi­ant ric­tus pré­cip­i­tant le des­tin de celui qui, à son corps défen­dant, l’arborait. Avec son clown tueur, Ter­ri­fi­er 2 de Damien Leone enfonce le clou. Figé sur son vis­age, son sourire out­ranci­er inspire la nausée. Toutes dents dehors, Art se com­plait dans un sadisme inépuis­able et par­ti­c­ulière­ment inven­tif. Il est un apôtre de la triv­i­al­ité ludique, de la vio­lence décom­plexée et, par-dessus tout, de la gra­tu­ité. En cela, Art ne triche pas : son maquil­lage dis­gra­cieux et ses mim­iques appuyées ne cachent pas son excen­tric­ité mor­bide. Il découpe, évis­cère et décapite sans rai­son, tout comme il rit par réflexe, sans jus­ti­fi­ca­tion. La morale n’a aucune prise sur lui : si faire le clown relève de l’absurdité, c’est pré­cisé­ment cette folie malaisante qu’Art jette à la face du monde.

Un autre sourire nous aura cette année refroidis : celui de Pearl. On retien­dra tout par­ti­c­ulière­ment le dernier plan du film éponyme de Ti West, sec­ond volet (après X) de son trip­tyque hor­ri­fique n’ayant, cette fois-ci, pas béné­fi­cié d’une sor­tie hexag­o­nale en salle. Dans ce long plan qui fait office de générique de fin, le vis­age souri­ant de Mia Goth se dis­tingue par sa capac­ité éton­nante à aviv­er de vio­lents regrets chez son per­son­nage. À l’inverse de celui d’Art, ce vis­age est un regard qui ne se pro­tège plus der­rière le masque de la farce. Pearl sourit mais, bien­tôt, ce rire vau­dra pleurs : il est une béance, voire une plaie. Si le rire se fige, c’est en effet sous l’avalanche d’émotions et d’une angoisse que Pearl peine à con­tenir et qui finis­sent par déchir­er les apparences. Heureuse d’avoir retrou­vé son mari par­ti faire la guerre en Europe, Pearl a néan­moins échoué à devenir actrice et à s’enfuir de la ferme parentale. Le rêve aveuglant et son corol­laire, le mou­ve­ment, se heur­tent à la ter­ri­ble réal­ité de l’immobilisme. Par­tie de rien, Pearl n’arrivera nulle part – de quoi la met­tre en rage. Son vis­age est l’expression d’une parole indi­ci­ble et de frus­tra­tions qu’il ten­dra sans fin à retenir. Con­trainte désor­mais de se pli­er à l’Amer­i­can way of life, bâti sur le tra­vail et la famille, Pearl en a fini de rire.

Fab­rice Fuentes