Jacques Riv­ette s’en est allé en jan­vi­er dernier. Il laisse une œuvre impres­sion­nante, dis­crète quoique chahutée çà et là par quelques scan­dales – Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot, ou La Belle Noiseuse – et mar­quée par une con­cep­tion indé­fectible de son art ouvert à l’expérimentation. Cer­taines de ses ten­ta­tives ciné­matographiques furent plus rad­i­cales que les propo­si­tions pour­tant irrévéren­cieuses d’un Godard, comme L’Amour fou et Out 1, qui précè­dent ce Céline et Julie vont en bateau, som­met d’expérimentation faisant la part belle au jeu dans tous les sens du terme, en un déploiement de ses facettes.

Changer les règles du je(u)

Du jeu, il est d’abord ques­tion dans ce film de 1974 à tra­vers une sorte de con­trat qui vient per­turber le je de l’auteur et le remet­tre en ques­tion, au sens où il l’interroge plutôt qu’il ne le con­teste tout à fait. Riv­ette, qui fut rédac­teur en chef des Cahiers du Ciné­ma au mitan des années 1960, a en effet active­ment con­tribué dans leurs pages à l’établissement de la poli­tique des auteurs. Céline et Julie ren­verse les règles du jeu auteuriste, qui tend à affirmer le pri­mat du réal­isa­teur du film au détri­ment de ses con­tribu­teurs. Les nou­velles règles qu’il pro­pose ébran­lent au con­traire la cer­ti­tude qu’il s’agit là d’un film « de Riv­ette », au point d’en faire son sujet, en par­tie, tant il replace en son cen­tre ses dif­férent agents : le jeu des acteurs, le regard du spec­ta­teur, et même la météo chaleureuse et non­cha­lante d’un mois d’août sans Parisiens, prop­ice à l’ennui, donc dis­posé aux diva­ga­tions.

Céline et Julie n’est pas tout à fait, pas pleine­ment, pas unique­ment un film de Riv­ette. Il partage sa « pater­nité » avec Juli­et Berto et Dominique Labouri­er, ses deux scé­nar­istes-inter­prètes, dont la part d’improvisation par­ticipe autant de la fab­rique du ciné­ma riv­et­tien qu’il ne con­cède à l’abandon, même par­tiel, de sa pro­pre iden­tité. La par­tic­i­pa­tion active des deux actri­ces con­jugue au féminin pluriel ce ciné­ma hérité d’une Nou­velle Vague plus encline au mas­culin sin­guli­er[1]. Se con­fi­ant à la caméra de Del­phine Seyrig, dans le doc­u­men­taire Sois belle et tais-toi en 1976 – le film sor­ti­ra en 1981 –, Juli­et Berto racon­tait que dans ce « film de filles », Riv­ette était davan­tage présent comme une machine que comme un homme, cer­taine­ment dans une des­ti­tu­tion volon­taire de sa pos­ture d’auteur au prof­it de l’enregistrement d’un délire de ses actri­ces, à enten­dre comme une exal­ta­tion con­struc­tive plutôt qu’une démence hys­térique.

À Paris, en plein été, Julie (Dominique Labouri­er), bib­lio­thé­caire acces­soire­ment tireuse de cartes, ren­con­tre Céline (Juli­et Berto), magi­ci­enne de cabaret délurée. Cette dernière finit par s’installer chez Julie, l’entraînant dans le réc­it fan­tas­mé d’un trou­ple bour­geois car­i­cat­ur­al qui se joue dans une étrange mai­son, au 7 bis rue du Nadir-aux-pommes. À la faveur d’une absorp­tion de bon­bons puis d’un vin fait mai­son, les deux com­plices s’immiscent peu à peu dans cette his­toire par­al­lèle, la com­men­tant avant de s’y infil­tr­er pour en chang­er le cours dra­ma­tique lorsqu’est assas­s­inée la fil­lette de la mai­son, élevée par son père veuf et ses deux maîtress­es.

Un buddy movie au féminin pluriel

Tout sem­ble être asso­cié au jeu enfan­tin dans le proces­sus nar­ratif du film : le jeu du chat et de la souris provoque la ren­con­tre puis l’alliance de Julie et de Céline, les men­songes scel­lent leur lien, l’histoire con­tée par Céline devient la dou­blure de leur pro­pre réc­it, la mai­son bour­geoise prend forme en dessin à la craie avant d’être pénétrée par les deux héroïnes grâce à des bon­bons. Sans compter les poupées, patins à roulettes, et autres jeux de l’amstramgram et du 123 Soleil… La magie et les jeux de rôles affran­chissent ces deux femmes du rôle à tenir face aux hommes, celui de femme-à-mari­er, ou de femme-à-mater. Céline prend la place de Julie pour ren­con­tr­er Guilou, l’ami d’enfance « devenu un homme » qui n’aspire qu’à emmen­er sa belle à l’église, et tourne en déri­sion sa demande en mariage, réduite à une par­o­die ridicule. Julie prend la place de Céline sur la scène pres­tidig­i­ta­trice, retour­nant son cast­ing pour une tournée face à une poignée de types mutiques en lunettes noires en affran­chisse­ment vol­u­bile : sa chan­son « Je suis fleur bleue quand je vous vois messieurs » se trans­forme très vite en « Je suis bas-bleu quand j’vous vois mor­bleu ! »

Le pro­gramme fémin­iste du film passe par la con­struc­tion d’une com­plic­ité rare sur grand écran, con­stru­isant une sorte de bud­dy movie au féminin, cer­taine­ment influ­encé par Les Petites Mar­guerites de Vera Chytilo­va, sor­ti huit ans plus tôt, pré­fig­u­rant des films comme Recherche Susan dés­espéré­ment, Thel­ma & Louise et bien sûr Mul­hol­land Dri­ve, sorte de remake dark du film joyeux de Berto/Labourier/Rivette à la sauce lynchéenne, plus arty que fémin­iste. Cette con­nivence, partagée devant et der­rière l’écran par Céline-Juli­et et Julie-Dominique, pro­pose une con­fig­u­ra­tion inédite pour des per­son­nages féminins qui, débar­rassés du héros mas­culin et des con­ven­tions patri­ar­cales et andro­cen­trées qu’ils véhicu­lent, se trou­vent désor­mais armés pour s’ouvrir aux expéri­men­ta­tions. Doré­na­vant capa­bles de pren­dre leur réc­it en main, elles peu­vent pass­er de la pos­ture docile de spec­ta­trice pas­sive à celle de spec­ta­trice éman­cipée, si maîtress­es de leurs regard qu’elles peu­vent réori­en­ter le film. À une époque où la cinéphilie est avant tout une pra­tique mas­cu­line, où les cri­tiques sont surtout des hommes jouant à la guerre (entre les Cahiers et Posi­tif), Céline et Julie retourne cette dom­i­na­tion gen­rée de la récep­tion et du dis­cours ciné­matographique pour asseoir les leurs. Spec­ta­tri­ces du drame bouf­fon de la rue du Nadir-aux-pommes, elles com­mentent les scènes dans un par­ler léger et pop­u­laire qui con­tre­bal­ance avec le lan­gage théâ­tral et pré­cieux du trio nan­ti : « ils par­lent curieux quand même », « ils sen­tent la naph­taline » ou « ils se font une journée per­pétuelle ! », moquant une monot­o­nie quo­ti­di­enne, dénonçant à leur façon tout à la fois des con­ven­tions patri­ar­cales poussées à l’extrême et un ciné­ma de Papa ampoulé. Elles parvi­en­nent in fine, au pro­pre comme au fig­uré, à men­er leur bar­que, enrayant au pas­sage d’autres mécan­ismes de dom­i­na­tion : celle de l’adulte sur l’enfant, en sauvant la petite Mad­lyn, l’extirpant du foy­er bour­geois, tout comme la dom­i­na­tion de classe, s’appropriant le rôle de la gou­ver­nante pour décen­tr­er le réc­it par­al­lèle du trio vers ce per­son­nage jusqu’alors très sec­ondaire. Se faisant, elles ébran­lent un scé­nario bour­geois tout en pro­posant des alter­na­tives con­struc­tives qui décloi­son­nent leur per­spec­tive fémin­iste, au-delà d’un con­stat sim­pliste et vic­tim­isant de dom­i­na­tion.

Mais, le lendemain matin…

Céline et Julie est décidé­ment une ten­ta­tive d’émancipation enrayant les règles d’un jeu à plus grande échelle, celui qui enclave dans des rôles soci­aux alié­nants régis par la clas­si­fi­ca­tion hiérar­chisée de ses par­tic­i­pants : femme, enfant, servi­teur. Mais cet ovni ten­tac­u­laire per­met d’autres lec­tures encore, ouvrant plusieurs pos­si­bles pour chaque sit­u­a­tion, tant il se mon­tre généreux, accor­dant une place de choix au spec­ta­teur, troisième auteur du film avec les inter­prètes-scé­nar­istes et le réal­isa­teur. Céline et Julie, c’est peut-être aus­si l’histoire d’une jeune femme qui revis­ite la mai­son de son enfance pour se débar­rass­er de ses démons. C’est sans doute une cri­tique des dan­gers con­ser­va­teurs, et une relec­ture gen­ti­ment ironique de la vague psy­chédélique de la décen­nie précé­dente. C’est prob­a­ble­ment une expéri­ence d’existentialisme ludique, une propo­si­tion de ciné­ma fan­tas­tique atyp­ique, voire une vision inédite, car désex­u­al­isée, de l’identité les­bi­enne. C’est vis­i­ble­ment une recherche méta-ciné­matographique louant les ver­tus auto-réflex­ives du sep­tième art pro­pres à sa moder­nité. Tout ceci s’en­tremêle et se répond, for­mant des com­bi­naisons de bulles hors du temps, trans­portées dans un Paris vidé par les vacances, dans un foy­er de fic­tion, dans une rue imag­i­naire, un espace-temps fan­tas­tique, une tem­po­ral­ité étirée entre l’ennui et la fas­ci­na­tion. Le film n’en est pas moins porté par son époque qui vient de vivre les trem­ble­ments de la libéra­tion sex­uelle, de l’émancipation fémi­nine, d’une moder­nité pleine d’insolence et de sagac­ité qui trou­ve encore réso­nance à le (re)voir aujourd’hui.

Notes

Notes
↑1 Comme le qual­i­fi­ait à juste titre la chercheuse Geneviève Sel­l­i­er, quoiqu’avec une vir­u­lence oublieuse de la propen­sion à l’ironie de ce ciné­ma, dans la Nou­velle Vague. Un ciné­ma au mas­culin sin­guli­er, pub­lié en 2005. Un autre « Jeune Turc » du ciné­ma du début des années 1960 expéri­mentera le col­lec­tif, Jean-Luc Godard, au sein du groupe Dzi­ga Ver­tov.