Le temps est loin où Brassens chan­tait les échauf­fourées du marché de Brive qui déchi­raient mégères et policiers. La semaine dernière, du 10 au 15 avril, au ciné de Brive-la-Gail­larde, à pro­pos d’im­ages et de sons, quelques cen­taines de gail­lards, y con­ver­saient autour d’une même pas­sion. Et c’est dans l’élé­gance anci­enne du Grand Rex, ce «bel écrin» comme l’a appelé le lau­réat du prix Europe Bertrand Mandi­co, dans ses trois salles fraîche­ment rénovées, que s’est déroulée avec suc­cès et fer­veur la neu­vième édi­tion des Ren­con­tres européennes du moyen-métrage, événe­ment auquel Critikat se rendait pour la pre­mière fois. Et peu impor­tent les avers­es et la gri­saille, les coups de vents et la vague de froid: à Brive, en cas de mau­vais temps, nous savons désor­mais où trou­ver la lumière.

VERS UN NOUVEL IMAGINARIUM

Le jury, com­posé de Joana Preiss, Pierre Barouh, Sébastien de Fon­se­ca, Louis Sko­rec­ki et Loli­ta Chammah, a pro­mu deux propo­si­tions fortes de ciné­ma aus­si sin­gulières que dif­férentes: Nos fiançailles de Lila Pinell et Chloé Mahieu (Prix France) et Boro in the Box de Bertrand Mandi­co (Prix Europe) que le jury jeune, à égal­ité avec Glo­ri­ous Acci­dent (Mau­ro Andrizzi et Mar­cus Lin­deen) a su récom­penser. Le prix Ciné Plus, d’or­di­naire con­sacré à de jeunes réal­isa­teurs qui s’ap­prê­tent à pass­er au for­mat long, fut décerné à égal­ité à Vilaine fille, mau­vais garçon de Jus­tine Tri­et et à Ce qu’il restera de nous de Vin­cent Macaigne. Le prix du pub­lic est allé quant à lui au léger La Vie parisi­enne de Vin­cent Dietschy lequel, venu présen­ter ses films, sûre­ment par peur d’être recon­nu, gar­dait ses lunettes noires dans la salle obscure.

Aux dif­férents types d’im­ages ren­con­trées lors de ce fes­ti­val cor­re­spon­dent étroite­ment des types d’ex­péri­ences de tour­nage. Je crois Chris­telle Lheureux quand, d’une voix aus­si faible que son regard est fort, elle apprend qu’elle n’at­tache que peu d’im­por­tance à l’his­toire; mieux, que le réc­it n’é­tait qu’une inci­dence de l’ex­péri­ence vécue pen­dant le tour­nage de La Mal­adie blanche. Le point de départ de son film n’é­tait pas une trame nar­ra­tive, mais l’en­vie de tourn­er dans un lieu qui lui était cher, avec des gens qu’elle con­nais­sait bien; l’en­vie aus­si d’or­gan­is­er une ren­con­tre des con­traires, une petite fille et le pha­cochère du coin, Myr­tille et Gas­ton le San­gli­er dans un seul et même plan pro­pre­ment sai­sis­sant; avec beau­coup de sim­plic­ité, il s’agis­sait pour elle de par­tir d’une sit­u­a­tion réelle qu’elle aimait, une fête dans un vil­lage, avec des enfants qui jouent à se faire peur en se racon­tant des his­toires, des adultes qui, en atten­dant leurs ados qui con­nais­sent, au milieu des bre­bis, leurs pre­miers fris­sons, dis­ser­tent autour de la taille des plus gros cra­pauds jamais ren­con­trés, plans-tableaux éclairés dans son esprit par le sou­venir de ses bal­lades de jadis, faites sous l’œil de la lune, à la lampe torche. On a com­pris: par­tir du réel vers l’imag­i­naire.

Ah! Le mot est lâché. Car s’il y a bien une ten­dance du ciné­ma briv­iste de cette année, c’est de ne se souci­er du réel que dans la mesure où il peut servir une élab­o­ra­tion per­son­nelle et orig­i­nale. Et à tous les réal­isa­teurs qui feraient mine de se trans­muer en sagaces sis­mo­graphes de la «Crrrrise» (voir le fadasse Bag­ni 66), nous opposons les mots de Jean-Sébastien Chau­vin qui, lors d’une ren­con­tre, peu avant la céré­monie de clô­ture, lançait à un parterre médusé: «Je n’avais pas envie de filmer le réel, je le trou­ve dép­ri­mant.» À Brive, quand ce n’é­tait pas la nature qui pre­nait toute la place (voir le splen­dide Alpi d’Armin Linke et l’o­rig­i­nal Et ils gravirent la mon­tagne de Jean-Sébastien Chau­vin), on don­nait aisé­ment le pri­mat à l’in­di­vidu, à ses angoiss­es trop claque­murées au quo­ti­di­en, à ses révoltes les plus per­son­nelles.

Les colères et les débal­lages émo­tion­nels du film de Macaigne, tourné en très peu de temps et, de son pro­pre aveu, sans appui tech­nique, s’in­scrivent aus­si dans cette recherche d’une inten­sité sen­si­ble réelle, (ici, de cris, de pleurs et d’ag­i­ta­tions), que des cadres fix­es per­me­t­tent de laiss­er advenir. Idem pour Boro in the Box qui nous plonge dans un amas d’ex­péri­ences per­son­nelles pro­pres à son réal­isa­teur, Bertrand Mandi­co, qui, dans une let­tre émou­vante, déclarait au jury jeune qui lui a offert son prix et son juge­ment: «J’ai tourné Boro quelque part sur le plateau de Mill­e­vach­es il y a deux ans, non loin d’i­ci, à l’est de Limo­ges, un Est fan­tas­magorique où j’ai pu déploy­er mon atti­rail ciné­matographique. Là-bas, j’ai été hap­pé par le froid et mes fan­tasmes, mes fan­tasmes liés à mes sou­venirs de l’Est, à un passé oublié, à Boro, Borow­czyk, mon pré­texte, mon ali­bi.» En somme, du vécu, exprimé dans un lâch­er-prise ciné­matographique, créa­teur de visions extra­or­di­naires. Vin­cent Dietschy, quant à lui, a con­fessé dans une ren­con­tre que son film avait été écrit très vite, comme «une sorte de patch­work», tourné avec un appareil pho­to et seule­ment un ingénieur du son. La déjà fameuse séquence de bais­er fut mon­tée en dix min­utes et incar­ne avec brio une méth­ode qui sied bien au déploiement de l’imag­i­naire. L’as­so­ci­a­tion libre mar­chait aus­si d’un genre à un autre, comme dans l’é­trange et remar­qué Et ils gravirent la mon­tagne de Jean-Sébastien Chau­vin qui, par­tant d’un schème de film noir finit par bifur­quer vers un fan­tas­tique sur­prenant où le cadre naturel prend autant d’im­por­tance que les deux per­son­nages prin­ci­paux.

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J.-S. Chau­vin, Et ils gravirent la mon­tagne, 2011

Les films les plus mar­quants du fes­ti­val, pour jury, pub­lic et cri­tiques con­fon­dus, sem­blent relever de ce ton­neau-là: de puis­santes expéri­ences plutôt que des mis­es en images de scé­narii ver­rouil­lées; des films ouverts sur les imprévus générés par un pro­jet filmique plutôt que des dupli­ca­ta sen­si­bles d’une ver­sion achevée; en somme, des films vécus et imag­inés dans le feu de leur action plutôt que des films-pro­jec­tions d’un écrit.

Qu’il n’y ait eu que deux moyens-métrages de réal­isa­teurs passés par la Femis doit retenir notre atten­tion. Celui de V. Dietschy, bien que très plaisant, n’a rien des propo­si­tions de ciné­ma aus­si déca­pantes que les autres films lau­réats. Et Bag­ni 66, celui de Luca et Diego Gov­er­na­tori, à pla­quer une crise finan­cière-tarte à la crème sur les nœuds psy­chologiques générés par les dif­férents généra­tionnels entre un père et un fils, a lais­sé de mar­bre. Les lau­réats et les autres réal­isa­teurs mar­quants ont comme injec­té dans leur film un ailleurs sai­sis­sant, ceux de leurs for­ma­tions et par­cours respec­tifs : Mandi­co, passé par les Gob­elins, comme nous le rap­pelle ce plan où l’on voit son Boro filmer ses pre­miers films fauchés plan par plan, s’est for­mé dans l’an­i­ma­tion; J.-S. Chau­vin est con­nu pour son tra­vail en tant que cri­tique aux Cahiers du ciné­ma; Lila Pinell nous vient tout droit d’un mas­ter recherche en philoso­phie; Chris­telle Lheureux, qui signe ici son pre­mier scé­nario, après les Beaux-Arts de Greno­ble et le Fres­noy, est con­nu comme une habituée des instal­la­tions vidéos. Bourlinguer, se for­mer sur le tas, tout comme théoris­er, autant de manières adéquates pour venir au ciné­ma.

À Brive, souf­flaient des vents con­traires.

SOUVENIRS D’IMAGES

Après des heures et des heures de pro­jec­tion, la mémoire organ­ise un tri sélec­tif. Il y a quelque chose de très sig­ni­fi­catif dans ce mas­sif oubli qui bal­aye des mil­liers d’im­ages pour n’en garder fixées que quelques unes, ces fameux «moments de ciné­ma» à la bouche de tous ceux qui sont ressor­tis du fes­ti­val de Brive. Mais je per­siste et me demande: pourquoi? Pourquoi je me sou­viens si bien de la danse en trois plans de l’ou­vri­er d’Alpi quand il n’y a pas moyen de savoir les quelques plans qui les précé­daient? Pareille­ment, le vis­age de Milo McMullen, si ten­drement filmé par V. Dietschy dans La Vie parisi­enne (France, 2011), n’en finit pas de me ren­dre vis­ite, comme le fan­tôme de jeunesse d’An­na Kari­na, pour me rap­pel­er que la grâce, con­traire­ment à ce qu’en pensent les inté­gristes religieux du doc­u­men­taire lau­réat Nos fiançailles, est avant tout une affaire cor­porelle. Et le sim­ple fait d’en­ten­dre par­ler de Les Llunes di Galileu (Quimu Casal­prim-i-Suàrez) fait refluer sur mon écran intérieur ses trav­el­lings de bord de plages où des sil­hou­ettes coupées se détachent sans se par­ler, comme si La Frise de la vie de Munch était, en 2012, tout juste un déplace­ment d’op­tique le long d’une rive. À Brive aus­si, il y a du dia­logue d’im­ages en per­spec­tive.

Car ces morceaux d’im­ages ne restent pas seuls en moi, mais vont au con­tact d’im­ages plus anci­ennes. La tam­boule mnésique force tou­jours à se retrou­ver des images incom­pa­ra­bles, et c’est tant mieux. Ain­si, j’ai bien du mal à sépar­er le tra­vail de post-pro­duc­tion effec­tué par Chris­telle Lheureux sur le noir et blanc grisé de La Mal­adie blanche (France, 2012), ses con­trastes vivants mais usés, des couleurs neuves mais sans vie que le dernier Bres­son s’achar­nait à obtenir dans ses films les plus tardifs. De la même manière, j’ai bien du mal à ne pas tou­jours associ­er l’at­mo­sphère de La Vie parisi­enne au con­sid­érable stock d’im­ages antérieures qui le précède, aux comédies légères et chan­tantes de tous ces faiseurs de clichés à la Christophe Hon­oré, dont ce film n’a pour­tant rien d’une pâle copie.

Et que faire enfin des images inter­sti­tielles du fes­ti­val, de celles qui venaient l’air de rien se gliss­er entre les expéri­ences oblig­ées que représen­taient pour moi les films de la sélec­tion offi­cielle? Si les «étin­celles de sens» des Histoire(s) du ciné­ma de Godard, redé­cou­vertes avec beau­coup de bon­heur autre part que sur un écran d’or­di­na­teur, dis­cret mais intense lam­pi­on qui, entre l’inu­tile Mid­sum­mer Night (Hiba Vink, 2011) et le gueu­lard mais indé­ni­able­ment puis­sant Ce qu’il restera de nous de Vin­cent Macaigne, viv­o­tent encore sous mes paupières, la ren­con­tre entre Cather­ine Breil­lat et Luc Moul­let, à l’oc­ca­sion de la pro­jec­tion du film de ce dernier, Cather­ine Breil­lat, la pre­mière fois, gît à jamais en moi comme un fond sta­ble et incroy­able­ment touchant, dis­posé à sus­citer une vision rénovée du ciné­ma.

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Cather­ine Breil­lat et Luc Moul­let : la ren­con­tre

C’est pourquoi, dans cette mémoire aus­si arbi­traire que cor­recte, inex­acte que pré­cise, il me faut met­tre un peu d’or­dre. De toute façon, je n’ai plus que ça: non les images, mais leurs sou­venirs. Si je ne saurai jamais pourquoi cer­tains films me sont apparus comme plus mar­quants que d’autres, je sais com­ment ils m’ont mar­qué; grâce à leur forme, ils ont créé en moi une empreinte durable. Du panora­ma de Brive, on repère, dans un four­mille­ment de sou­venirs, deux grands types d’im­age qui cor­re­spon­dent à deux grandes ten­dances à l’œu­vre dans l’ensem­ble de ces moyens-métrages : les images-chocs et les images-blocs.

IMAGES-CHOCS

The Medic de Mark Ger­stor­fern, La Vie parisi­enne, Gang­ster Project de Tebo­ho Edkins et bien d’autres ont le tal­ent d’un cer­tain type de spec­tac­u­laire: ils sont tout entier organ­isés autour d’im­ages-chocs en lesquels ils s’ab­sorbent jusqu’à par­fois tris­te­ment s’y résumer. Le fes­ti­val était riche en images impres­sion­nantes, du détail sai­sis­sant à l’in­cendie visuel. Leurs créa­teurs sem­blent hap­pés dans leur fas­ci­na­tion pour des phénomènes hyp­no­tiques: des seins nus; la danse d’une jeunesse enivrée; un regard qui en dit long, etc.

La con­duite typ­ique qui cor­re­spond à cette pro­duc­tion d’im­ages-chocs est celle qu’in­car­ne dan­gereuse­ment Tebo­ho Edkins dans son Gang­ster Project. «Alors comme ça, tu veux filmer des gang­sters?» lui dit le con­tact qui le mène de sa jeunesse insou­ciante aux quartiers les plus dan­gereux de Cape Town. Bien qu’il se défende d’en­trée de vouloir con­firmer la représen­ta­tion tra­di­tion­nelle que l’on peut en avoir, ce pied-ten­dre filme frontale­ment tout ce que la mis­ère a pro­duit de plus bête et de plus triste: des com­bats de chiens; des corps et des têtes bousil­lés par le crack; un de ces «putains de crevards» qui, flat­té de trou­ver optique à sa mesure, se met à pos­er, lunettes noires et dégaine de rap­per, sur des sam­ples du groupe améri­cain G‑Unit. Comme si nous n’avions pas assez d’im­ages sen­sa­tion­nelles de cette mis­ère; comme si, depuis Daney, l’on n’avait pas com­pris que ces vis­ages-là de la pau­vreté, du gosse au gros ven­tre au gang­ster sans dents, se ressem­blent tous. Car de la pau­vreté, ils n’en sont plus, mais ils en vien­nent et y revi­en­nent par cycle, éter­nel retour des vengeances et des batailles ter­ri­to­ri­ales. «What is your dream?» Il y a telle­ment quelque chose d’aber­rant à pos­er cette ques­tion à quelqu’un qui, comme l’écrivait IAM, «ne pense pas à demain, parce que demain c’est loin». T. Edkins ne s’embarrasse pas trop et préfère nous étouf­fer avec son faux sujet, l’op­tique col­lée au nez de son inter­locu­teur. Seul un peu d’hu­mour saura désamorcer cette logique sale­ment spec­tac­u­laire: «My dream is to become a none!» Et c’est comme on lève un trophée que le film exhibe sa grande trou­vaille: le gangstérisme est un mal dont on hérite, il se trans­met de généra­tion en généra­tion. Éton­nant non? Voilà mon sou­venir, tout un stock d’im­ages-chocs pour trois semaines d’iTélé; une ordalie digne des reportages de M6 qui n’est que détestable, de bout en bout.

Heureuse­ment, il fut à Brive des images-chocs moins con­damnables. Durant plusieurs jours, j’en­tendais les souf­fles se couper et se relâch­er, les yeux s’é­car­quiller et clign­er à la vue de cer­taines d’en­tre elles. Bien sou­vent, les moyens-métrages tout entiers tour­naient autour de ces images comme d’un axe. Ain­si l’esthé­tique de The Medic sem­ble aus­si fascinée par la poitrine dénudée de Maria Span­nring en pleine boîte de nuit, que son pro­pre per­son­nage, un employé de la Croix-Rouge, qui la ren­con­tre et tente de la sauver de sa pro­pre chute. Le film se con­stru­it à par­tir de ce choc sen­si­ble et peine à ne pas répar­tir la suite de son scé­nario de façon binaire, pris qu’il est entre les deux pôles-per­son­nages que sont une nymphe en phase d’au­tode­struc­tion et un homme depuis trop longtemps péni­tent. Bien sûr, cette scène dans la boîte de nuit fit forte impres­sion: «Tout le monde veut voir des seins», cla­mait Howard Hugh­es face aux hommes de la cen­sure dans Avi­a­tor de Scors­ese, et le spec­ta­teur le pre­mier!

Dietschy, en lançant La Vie parisi­enne, par un plan sur les seins mon­u­men­taux de sa muse et en le finis­sant sur les tes­tic­ules frot­tés avec con­cen­tra­tion par Serge Bozon sur une table de ping-pong, a man­i­feste­ment bien com­pris cette petite mécanique affec­tive. Mais en pro­duisant de tels aspi­ra­teurs à vision, ces films payent cette ten­ta­tion au prix fort. Ces images-chocs, parce que sacré­ment diver­tis­santes, fonc­tion­nent comme des trous noirs à mémoire. Et si nous savions bien quelles ron­deurs se prom­e­naient dans les mur­mures à la sor­tie de ces deux films, ces images font écran et nous font oubli­er dans un même mou­ve­ment la réelle ambi­tion des pro­jets. De la même manière, la justesse de jeu de l’ac­trice de Sweet­ness (Lisa Bir­with, Alle­magne, 2011) est comme anéantie par le dernier plan du film, où le regard de l’ac­trice prin­ci­pale est osten­si­ble­ment cen­sé par­ler au cœur, en dire long ou sig­ni­fi­er un je-ne-sais-quoi de tour­ment, qu’elle ne repar­ti­ra pas avec lui, qu’elle regrette, que les choses sont ain­si, etc. L’é­mo­tion ne s’im­pose pas et les quelques accords de piano de Papa (Umut Dag, Autriche, 2011), dis­til­lés aus­si fine­ment que des trompettes à un 14-Juil­let suff­isent à nous dis­suad­er de par­ler d’un film qui, bien que chem­i­nant tran­quille­ment, se rate par ces inat­ten­tions comme, en revenant du fes­ti­val, j’ai raté la sor­tie d’au­toroute.

Plus éner­vantes, les fréquentes scènes de «décadanse», (je pense surtout à The Medic et Vilaine fille, mau­vais garçon de Jus­tine Tri­et), mon­tées dans un désor­dre sans âme, caméra au poing for­cé­ment, où l’on peut voir de la jeunesse sans prob­lèmes danser et s’enivr­er, comme si elle était au bord du gouf­fre. Vilaine fille, mau­vais garçon de Jus­tine Tri­et met en scène la ren­con­tre noc­turne d’un pein­tre impuis­sant et d’une comé­di­enne excen­trique, deux trente­naires trop branchés pour être aus­si dés­espérés que voudrait nous le faire croire le film. Pour­tant porté par les jeux impec­ca­bles de Læti­tia Dosch et Thomas Lévy-Lasne, le film déçoit dès l’in­stant où il s’éprend de sa pro­pre car­i­ca­ture, en par­ti­c­uli­er lors de cette scène de danse d’ar­rachés. «La bohème, ce dés­espoir en café crème» écrivait Céline. La scène de vélo où la comé­di­enne s’ac­croche à cet incon­nu aurait pu nous émou­voir; mais le méchant hasard a fait que nous l’avions déjà vue avec bien plus d’in­ten­sité dra­ma­tique dans Oslo, 31 août de Joachim Tri­er. Et que le film ait partagé avec celui de Macaigne, Ce qu’il restera de nous, le prix Ciné Plus n’est pas par­venu à réori­en­ter notre juge­ment. Mais, armé d’un Macaigne que Guil­laume Brac a su récem­ment révéler comme acteur dans Un monde sans femmes, le long-métrage en pré­pa­ra­tion de Jus­tine Tri­et pour­rait bien nous sur­pren­dre.

La Grève des ven­tres de Lucie Bor­leteau a le mérite de con­denser dans cer­taines images une reven­di­ca­tion remuante poli­tique­ment: des femmes décou­vrent qu’elles déti­en­nent un pou­voir fou entre leurs cuiss­es et qu’ils leur suff­isent de refuser de tomber enceinte pour trans­former ce don naturel en levi­er poli­tique. Une scène de danse mêle joli­ment révolte sociale par refus du naturel et sa sen­su­al­i­sa­tion comme gage d’au­tonomie fémi­nine. Si l’idée d’ou­ver­ture du film donne ain­si lieu à cer­taines images-chocs fameuses, il y a en lui quelque chose de la très belle idée vaine dont on ne sait trop quoi faire à la sor­tie: la thèse d’une mutu­al­i­sa­tion des enfants, l’amour à trois, tirent la fraîcheur ini­tiale vers une con­tre-esthé­tique du slo­gan.

Les images-chocs à Brive ne man­quaient pas: et moi aus­si, je fus saisi. Facile­ment imprimables, ces images furent créées à cet effet. Mais il y allait sou­vent d’une cer­taine facil­ité filmique et visuelle qui con­fondait regard porté sur le monde et cap­ta­tion du réel; mise en scène et pul­sion d’en­reg­istrement, con­fu­sion qui touchait par­fois au plus plat des voyeurismes.

IMAGES-BLOCS

La ten­dance con­traire, qui con­siste à s’éloign­er de l’ob­jet spec­tac­u­laire pour le recon­stru­ire via des mou­ve­ments d’op­tique ou le mon­tage, préserve ses réal­isa­teurs de cette dérive. Tout un ensem­ble de films à Brive témoignaient de ce souci-là: les lau­réats Boro in the Box et Nos fiançailles évidem­ment, mais aus­si La Mal­adie blanche de Chris­telle Lheureux, Et ils gravirent la mon­tagne de Chau­vin, Alpi, Les Llunes di Galileu et Pala­cios di Pena par­tic­i­paient de ce souci de con­struc­tion. Cha­cune de leurs images ne prend toute sa sig­ni­fi­ca­tion que par son inser­tion dans un ensem­ble avec lequel elles font bloc. Les réal­isa­teurs qui se sont démar­qués sem­blaient ain­si moins aveuglés par leurs sujets que soucieux d’im­pos­er une struc­ture adéquate à leurs plus justes expres­sions ciné­matographiques. Ces réal­isa­teurs nous ont offert ce que le ciné­matographe exige tacite­ment dans le feu d’un créa­teur: des «moments de ciné­ma», c’est-à-dire des images que l’on n’avait jamais vues. Par le trans­fert de la fic­tion au doc­u­men­taire d’une trame nar­ra­tive (Nos fiançailles), par des cou­ples d’op­po­si­tions déployés de manière rigoureuse tout au long d’un film (Boro in the Box) ou, encore, par une con­struc­tion sim­ple en plan fix­es (La Mal­adie blanche), cha­cun à leur manière, cer­tains films du fes­ti­val nous indi­quaient une manière de faire et de con­stru­ire le ciné­ma, rich­es en visions inédites. À défaut de les revoir dans l’im­mé­di­at, je veux en par­ler.

Nos fiançailles, de Chloé Mahieu et Lila Pinell: un récit du réel

critique du film Nos fiançailles

«Aïe… après les images-chocs, les sujets-chocs», m’é­tais-je dit en lisant sur le pro­gramme du fes­ti­val la descrip­tion de Nos fiançailles: «La vie de quelques jeunes gens au sein de la com­mu­nauté catholique inté­griste de Saint-Nico­las-du-Chardon­net, et leur appren­tis­sage spir­ituel, social et… amoureux.» Bah, c’est l’air du temps, la France joue à se faire peur. Il fal­lait bien un peu d’ac­tu­al­ité médi­a­tique au beau milieu d’une sélec­tion qui bril­lait par de sérieux et imposants morceaux de fan­tas­tique et d’onirisme.

Un quart d’heure plus tard, le tal­ent et l’en­gage­ment des deux réal­isatri­ces me fai­saient ravaler mes préjugés. J’en ressor­tis aba­sour­di, taclé par un impec­ca­ble ordon­nance­ment nar­ratif tout autant inspiré du réel qu’im­posé à celui-ci, soucieux de ne pas tor­dre un sujet déli­cat, loin de tous ces pas­tich­es de doc­u­men­taires qui voudraient nous faire croire que l’en­reg­istrement filmique est gage de neu­tral­ité. Ici, pas de thès­es ni de grandes leçons, seule une présence par touch­es cri­tiques ou ironiques, par un mon­tage habile, jamais méprisant, par­fois humoris­tique. Désen­gage­ment appar­ent qui laisse au spec­ta­teur une marge de juge­ment plus impor­tante: «On voulait faire un film, pas pren­dre nos spec­ta­teurs en otage.»

Quand grince le mon­tage

Ni révoltées, ni enragées, ni vrai­ment dans les cadrages ouverts pour laiss­er toute l’au­tonomie con­cev­able aux pro­tag­o­nistes, ni tou­jours dans le lance­ment des dis­cus­sions, où est la voix de ces deux cinéastes? La police goth­ique du titre fit déjà rire et nous lais­sa présager une belle satire. En vain, nous ne trou­vâmes que l’élé­gance d’un mon­tage aus­si dis­cret qu’­ef­fi­cace.

Le fil d’abord: il est osten­si­ble­ment nar­ratif. Il y a bien un chem­ine­ment qui s’ef­fectue, celui de Fleur qui saute, tel un inof­fen­sif serin de branche en branche, de l’in­té­grisme famil­ial au cer­cle plus étroit des «GUD-ards». Cette pro­gres­sion amoureuse est restée, durant le proces­sus de créa­tion du film, la pierre de touche à laque­lle toute propo­si­tion du réel était mesurée: si elles ont gardé la séquence de la messe à Saint-Nico­las, où le prêtre rend hom­mage à la mémoire de Fran­co, c’est seule­ment parce que Fleur y avait plan­i­fié un ren­card avec son nou­v­el ami. «L’aspect poli­tique était fon­da­men­tal pour nous. Mais on a fait en sorte, par exem­ple, que tous les moments de man­i­fes­ta­tion, soient tou­jours inté­grés à l’his­toire du film.»

Il est rafraîchissant de voir des doc­u­men­taristes prôn­er haut et fort l’emprunt de réc­its d’or­di­naire asso­ciés à la fic­tion. Nos fiançailles nous rap­pelle que mon­tr­er, doc­u­men­taire ou fic­tion, grand pub­lic ou expéri­men­tal, n’en déplaise à ceux qui pensent faire l’é­conomie du réc­it tout en s’adon­nant au plaisir de la suc­ces­siv­ité filmique, c’est tou­jours racon­ter. Ici, la dynamique fic­tion­nelle et le sus­pense qui en résulte sont le fruit de la méth­ode qu’elles ont choisi: ils nous offrent un proces­sus con­tinu d’é­man­ci­pa­tion pour le moins orig­i­nal.

Les pointes ensuite: aus­si drôles que dis­crètes, elles se nichent dans les sautes, tran­si­tions et artic­u­la­tions du mon­tage qui venaient piquer de temps à autre la réflex­ion des spec­ta­teurs de Brive. Ain­si, d’un défilé qui célèbre la grandeur de la France de jadis, on passe à un plan où notre sémi­nar­iste se fat cuire une crêpe dans une cui­sine dont l’étroitesse n’est pas sans rap­pel­er celle de son esprit.

Entre légèretés et vio­lences, le film pro­pose une alter­nance qui rend tolérable visuelle­ment l’in­tolérable poli­tique­ment. Par touch­es ironiques, et comme pour nous laiss­er respir­er, les réal­isatri­ces ont habile­ment créé des per­cées d’air dans une réelle grav­ité.

De la méth­ode néga­tive au regard char­i­ta­ble

Ne pas se pré­cip­iter ni pré-juger: en immer­sion pen­dant un an, on peut dire qu’elles ont pris leur temps, ce temps qui a man­qué récem­ment aux réal­isa­teurs de Mains brunes sur la ville pour faire autre chose qu’une liste de toutes les impos­si­bil­ités et autres obsta­cles à la mise en œuvre d’un film sur l’ex­trémisme au pou­voir dans les villes d’O­r­ange et de Bol­lène. Elles, au con­traire, ont demeuré assez de temps dans ce micro­cosme politi­co-religieux pour voir leurs a pri­ori bous­culés et détrônés par un désir hon­nête, celui de ren­dre, à toutes les per­son­nes dont elles avaient pénétré l’in­tim­ité, une image à leur image, une vis­i­bil­ité qui trahi­rait moins leurs pro­pres posi­tions que les con­tra­dic­tions pro­pres aux habitués de Saint-Nic’. Des dif­fi­cultés de tour­nage, des détours et sac­ri­fices con­traig­nants qu’il leur a sou­vent fal­lu faire durant leurs péré­gri­na­tions inté­gristes, Nos fiançailles ne rend absol­u­ment pas compte. Elles ont effacé les traces de labeur, et toute la sueur d’un mon­tage dif­fi­cile a dis­paru au prof­it d’une sou­p­lesse du fini que tous à Brive ont recon­nu. Comme si la maxime de Mon­tesquieu, «cachez le tra­vail même» guidait les ciseaux des mon­teuses.

Pla­quer des idées, faire des com­men­taires, utilis­er la voix off, autant de tech­niques et/ou de dérives sou­vent à l’œu­vre dans le doc­u­men­taire et que la méth­ode néga­tive des deux doc­u­men­taristes a d’emblée écarté. À s’en­gager en ciné­ma, on mon­tre ou on se tait: j’ai tou­jours préféré les inter­titres claire­ment mil­i­tants d’Eisen­stein à cette pré­ten­due voix off qui enven­ime d’une illu­sion d’ob­jec­tiv­ité la plu­part des doc­u­men­taires. Je l’adore chez le père Ophüls, et loue sa dis­pari­tion chez le fils; je l’ad­mire dans Boro de Mandi­co mais l’au­rais vive­ment dénon­cé dans Nos fiançailles. Pas la peine, nous avons eu le bon­heur de devin­er, via le mon­tage, la présence de deux engagées futées mais, ô bon­heur, mutiques.

Engagées, car il est vrai qu’un désir ini­tial de nature poli­tique guidait le pro­jet. Tout film naît d’un désir aus­si puis­sant que con­fus de filmer quelque chose et leur «quelque chose» avait bien trait à l’ex­trémisme. Seule­ment, «y a la manière» comme on dit: frontale, lorsqu’on cherche à tout prix à fon­cer sur ce qui nous paraît être, à tort ou à rai­son, du poli­tique en bronze; biaisée, quand on sait que les domaines de l’homme, poli­tiques et religieux, ne font qu’un dans la pra­tique des indi­vidus. Fil­mons l’an­odin, amours et désamours d’une jeune fille française, et le reste vien­dra. Transparaît ici un cer­tain souci, comme le for­mule en théorie le principe de char­ité, de ne pas faire de l’in­con­nu un mon­stre, et de pré­sup­pos­er un tant soit peu de ressem­blances avec la norme si l’on veut bien, comme elles me le soulig­naient, par­venir à «com­pren­dre l’autre».

Bien sûr, il ne s’ag­it pas de con­sid­ér­er que les per­son­nes filmées sont «naturelles» : elles provo­quaient cer­taines scènes et, dans un mélange bâtard de fierté et de prosé­lytisme, la présence de l’op­tique ame­nait les inté­gristes à se met­tre en scène («à leurs yeux, il y a quelque chose de mil­i­tant dans le fait de s’af­firmer ain­si»). Dis­ons qu’il s’agis­sait pour elles de per­me­t­tre une repro­duc­tion du naturel: leur deman­der, par exem­ple, de choisir un endroit qu’ils con­sid­èrent comme roman­tique. Et nous voilà en pleine scène de bais­er à la Grande Roue. C’est ce petit jeu qui leur a per­mis de «rester ouvertes, récep­tives à ce qui peut arriv­er». Elles cher­chaient à être sur­pris­es… elles ont été servies, et nous avec.

Les voilà à la messe, à se présen­ter comme réal­isatri­ces et, sans men­tir, à dire qu’elles voulaient suiv­re une jeune fille sur le point de se fiancer. Car, à écouter Lila Pinell, ce n’é­tait pas une feinte : «on savait bien que, en étu­di­ant les rela­tions hommes-femmes, en creu­sant juste ce petit point-là, on fini­rait par retomber sur du fon­da­men­tal.»

Well done, bin­go, et, le 15 avril 2012 au soir, jack­pot!

La vérité révélée

critique du film Nos fiançailles

Une fois com­pris qu’elles ne par­leraient pas de ce qui fait mouche et louche dans les médias, ils ont accep­té la caméra. Les seules ori­en­ta­tions don­nées étaient thé­ma­tiques, du genre «par­lez-nous un peu de ça…»; leur seule action, pas­sive: tourn­er, tourn­er, tourn­er ! Méthodique sous-met­tre en scène comme cer­tains acteurs sous-jouent, qui leur a per­mis d’a­mass­er de longues séquences enreg­istrées. Et, mir­a­cle, au sein du cadre, une vérité révélée.

Comme dans cer­tains films de Wise­man, référence impor­tante pour elles, il y a dans leur méth­ode d’in­ves­ti­ga­tion un air de ne pas touch­er au sujet qui leur a per­mis de laiss­er la spon­tanéité des indi­vidus filmés se man­i­fester. La dif­fi­culté pre­mière, c’é­tait donc de par­venir à faire pénétr­er la caméra. Une fois posée ou tenue, le réel se charge du reste et, de lui-même, se révèle sans fard. Et se révéler pour cette jeunesse endoc­trinée, c’est d’abord se laiss­er aller gaiement à ses pro­pres con­tra­dic­tions, celles qui, à cer­tains moments, fai­saient hurler de rire les spec­ta­teurs plus fort que les pas­sages les plus hila­rants de la comédie de Dietschy. C’est vous dire. Le sum­mum, c’est le moment freu­di­en du petit GUD-ard qui, en se défen­dant de mis­an­thropie, laisse échap­per mal­gré lui un ter­ri­ble lap­sus: «Tu con­nais l’adage: patri­o­tique, c’est aimer son pays, nation­al­iste, c’est détester celui des autres. Nous, on est nation­al­istes.» Et il est vrai que voir Fleur écouter l’homélie du jour à Saint-Nic’ ser­mon­nant ces robes qui, inex­orable­ment, se rac­cour­cis­sent, la voir pren­dre tant de soin à se maquiller le soir, voir encore que les sauter­ies alcoolisées font altern­er trois bières et une prière, prê­tait franche­ment à rire. La dis­cus­sion de Fleur avec la coif­feuse qui s’oc­cupe de sa belle chevelure blonde fit explos­er le riromètre, coif­feuse qui par­le sans com­plexe de ses soirées passées entre drogues et bais­es, quand sa religieuse cliente est priée par ses par­ents d’at­ten­dre le mariage. Et de la Fleur de Lys au lit de Fleur, sur lequel elle écoute le rappeur améri­cain 50 Cent, on com­pre­nait que les inva­sions ne sont pas toutes aus­si bar­bares les unes que les autres.

Mais les sourires du pub­lic lais­sèrent par­fois place aux inspi­ra­tions d’ef­froi. Car beau­coup moins drôle est le con­stat que le film nous enjoint de faire sur cette jeunesse inté­griste: de la vio­lence évi­dente qui affleure maintes fois («s’il y en a un qui est un peu agres­sif, BOOM» ordonne dans un grossier chu­chote­ment Joseph, le nou­v­el amour de Fleur, tatoué du marteau de Thor) aux mains nouées du sémi­nar­istes aus­si ouvertes que celles d’un Aya­tol­lah (son «il n’y a pas d’autre foi que la foi catholique» chem­ine encore le long de mes nerfs), chaque détail du film nous enjoint de con­clure à une grande, à une immense, à une déplorable mis­ère sym­bol­ique, fruit d’une fer­me­ture inter­pré­ta­tive totale.

critique du film Nos fiançailles

Voilà ce que révè­lent, au-delà des détails de leurs vies quo­ti­di­ennes, les por­traits de vie de Lila Pinell et Chloé Mahieu: une clô­ture du monde engen­drée par une lec­ture fix­iste et rigide du présent et du passé, un univers sans pos­si­bil­ités bour­ré d’in­jonc­tions et d’in­ter­dits («pour l’in­stant, votre intim­ité ne doit pas être très grande (…)» dis­ait Maman à Fleur lorsque celle-ci était encore dans les bras de Thibault, «Y a des gens qui vont t’in­viter, nous on va dire “non”» ponctue le père); toute une flopée d’im­pérat­ifs caté­goriques (la femme idéale, peut-on saisir dans une dis­cus­sion, c’est quand les ver­tus car­di­nales ren­con­trent celle, cor­porelle, de l’ap­parence). En bons essen­tial­istes, ils ont l’ob­ses­sion du verbe être («Ni islamique, ni laïque, la France est catholique»); quant à l’ho­mo­sex­uel, on voit mal com­ment il peut être autre chose qu’une «mal­for­ma­tion de la Nature», dès lors que l’on con­sid­ère, comme y insiste le prêtre, que l’as­so­ci­a­tion homme-femme relève d’une «com­plé­men­tar­ité voulue par Dieu». Le rap­port qu’ils entre­ti­en­nent à l’époque médié­vale comme aux prob­lèmes d’in­té­gra­tion que la France con­naît actuelle­ment est tou­jours par­tiel, clivé, mono­lithique. En guise d’outil­lage notion­nel, ils ne sem­blent n’avoir reçu de leur édu­ca­tion, pour­tant si pointilleuse, que des schèmes à deux ter­mes, des spec­tres sans nuances: c’est tou­jours soit l’un, soit l’autre; soit eux, soit nous; avec ou con­tre nous; aux femmes l’in­tu­ition, aux hommes la déci­sion! Bal­ance­ment binaire cou­plé des pon­cifs les plus dép­ri­mants sur la viril­ité, admon­estés par un prêtre qui serait bien à son aise dans un camp d’en­traîne­ment. «Si les filles pensent aux petits détails» résume bril­lam­ment Joseph «les hommes sont dans la mêlée.» En somme, la bague pour elle, la boxe pour lui. Si la com­préhen­sion ne peut pas être autre chose qu’une caté­gori­sa­tion, la leur n’a sou­vent que deux bor­ds, quand la réal­ité actuelle en néces­sit­erait telle­ment plus. Au sens pro­pre, il leur manque des cas­es.

Des pen­sées en acte

Dans celles, aux mul­ti­ples formes, que dessi­nent les cadres choi­sis par les deux réal­isatri­ces, c’est pour­tant toute la com­plex­ité de formes de vie qui se révè­lent: «la voix off des doc­u­men­taires déjà faits sur le sujet nous dis­ait tou­jours, “ces gens pensent ça”, etc, mais nous, on ne les voy­ait jamais en acte penser ça.» Don­ner le pri­mat à la con­ti­nu­ité filmique, au sim­ple fait de mon­tr­er plutôt que de démon­tr­er per­met à leur film de d’ex­hiber en quoi pen­sées poli­tiques et quo­ti­di­en ne font qu’un.

Or, la pre­mière gageure était de nous faire accepter ces images. Tout autant que la présence d’un stal­in­ien comme d’un lep­eniste met­tait rarement en joie Desprog­es, le répub­li­cain laïque de base a bien du mal à tolér­er sur grand écran ces défilés en l’hom­mage d’une Jeanne d’Arc (pau­vre Drey­er, pau­vre Bres­son) statu­fiée en ancêtre de Guéant capa­ble de bot­ter les fess­es de l’en­vahisseur. En évi­tant ce qu’elles appel­lent «l’empilement de scènes mar­quantes», les deux réal­isatri­ces sont par­v­enues à faire naître en nous l’in­soupçon­né à l’é­gard de ces jeunots dog­ma­tiques aux crispa­tions mal con­tenues: de l’empathie.

Boro in the Box, Matière et Mémoire

critique du film Boro in the Box

Un père-satyre au vis­age pein­turluré de boue, un plan grig­noté sur un coin par un blanc menaçant, un curieux enfant au «corps cubique» et au cais­son penché: on pénètre dans les fan­tasmes de Mandi­co comme on entre en Stend­halie, dans un pays libre, autonome, qui jouit de l’ex­er­ci­ce et du déploiement de ses pro­pres lois, où les trois grâces se dénudent dans un no man’s land de guer­res passées, un pays où les caress­es se font du bout de plumes accrochées à des branch­es et où la vis­cosité est le dernier lien qui rat­tache l’homme à la caméra.

Et nos cœurs de spec­ta­teurs éblouis par une telle maîtrise de l’é­mo­tion.

Un grain ter­reux suc­cède au pre­mier car­ton d’un abécé­daire qui ryth­mera tout le film: de l’eau sonore qui goutte entre les arbres et des chants éthérés me rap­pel­lent les voix russ­es de Nos­tal­ghia de Tarkovs­ki : on se sou­vient de l’Est avec la même mélan­col­ie, les mêmes tor­sions aus­si. Car Boro in the Box ne se con­tente pas de for­mer comme une sub­li­ma­tion d’une expéri­ence per­son­nelle de la Pologne; il est surtout la repro­duc­tion filmique organ­isée d’un voy­age intérieur, d’une super­po­si­tion biographique qui ne pré­tend même pas pro­duire de l’ob­jec­tiv­ité sur Borow­czyk, cinéaste qu’on ne pour­ra, grâce au film de Mandi­co, jamais plus oubli­er. Avec Boro in the Box, le moyen-métrage quitte défini­tive­ment le peu respec­té «for­mat inter­mé­di­aire» pour s’af­firmer comme un encodage artis­tique orig­i­nal et ter­ri­ble­ment puis­sant.

Ciné­ma-expéri­ence

Mar­di 11 avril au soir. Une ter­ri­ble migraine m’empêche de me ren­dre à la pre­mière pro­jec­tion de Boro in the Box. Trois heures plus tard, je me remets lente­ment et me soigne à l’am­bre de bière au Mary­land, bar affil­ié au fes­ti­val. Un ami à moi dis­cute avec la table d’à côté. Il a rai­son, c’est Bertrand Mandi­co et son équipe qui boivent un verre. Je tends l’or­eille et m’in­sère peu à peu dans la con­ver­sa­tion. De longs cheveux, une stature brute qui en impose, nuancée par une touche de dandysme, je l’é­coute atten­tive­ment. Car l’homme est incroy­able­ment pas­sion­né et pas­sion­nant: il me par­le de Muy­bridge, de la décom­po­si­tion pho­tographique du mou­ve­ment, d’Eli­na Löwen­sohn, coéquip­ière et inspi­ra­trice, et finit, au milieu du bruit que s’évertue à faire le DJ, sur le tour­nage qu’il vient d’achev­er, qui tend apparem­ment à une décom­po­si­tion filmique du vivant. Le temps et les bières nous sépar­ent, mais je garde en poche ce sou­venir et m’en vais, deux jours plus tard, de l’homme à l’œuvre.

D’abord, il faut le dire, le crier: j’en fus ter­rassé. Dans Boro in the Box, le choc se propage à toutes les images pour n’en faire qu’un immense bloc-choc. Une voix off fémi­nine, à mi-chemin entre le retour sur soi nos­tal­gique et un sourire fausse­ment ingénu, artic­ule par­faite­ment, en nous offrant avec omni­science les impres­sions de l’en­fant Boro qui décou­vre son monde, cha­cune des petites boîtes que for­ment les entrées de l’abécé­daire. Tout le monde s’ef­frayait un peu à l’idée d’aller voir un film expéri­men­tal. S’il y a de l’ex­péri­men­tal dans Boro, c’est qu’on sent bien que le réal­isa­teur a beau­coup tiré de sa métaphore ini­tiale: un enfant naît avec la tête enfer­mée dans une boîte, où seul un trou fait office de lucarne sur l’ex­térieur. Mais ce film est avant tout un film-expéri­ence où la con­ti­nu­ité du vécu prime sur cha­cune des for­mi­da­bles trou­vailles formelles qui y écla­tent. Car Boro est un très beau réc­it, une biogra­phie où l’onirisme ren­con­tre l’His­toire, l’His­toire le par­cours indi­vidu­el.

Géométrie cutanée

La petite boîte couine; la mère fait pénétr­er dans l’ori­fice son énorme sein à la ron­deur idéale. Cube en attente et sphère péné­trante, les val­ori­sa­tions tra­di­tion­nelles s’en trou­vent bien inver­sées, chez lui, Boro, lui qui était pour­tant «le por­trait craché de son père», un sol­dat-satyre et un poil cra­do qui «pis­sait en marchant pour ne pas per­dre de temps». Cette boîte n’est que le pre­mier d’une con­caté­na­tion d’en­fer­me­ments : dans sa boîte, sa mai­son, son pays. Autant de cer­cles con­cen­triques que sa matu­rité artis­tique fera éclater: il s’a­grandit en fusion­nant avec cette boîte-jumelle qu’est la caméra; en quit­tant le foy­er, il décou­vre le bon­heur que lui pro­curent les «oiseaux», ces créa­tures aux formes enivrantes et qui ressem­blent en tout point à des femmes; et c’est en s’in­stal­lant à Paris qu’il con­naît en art ses pre­miers suc­cès et les défaites qui suiv­ent.

Le film éblouit dans une ten­sion en lui irré­solue, entre les formes sim­ples (prin­ci­pale­ment, cubes / sphères; cadres pleins / cadres vides; fix­ité des plans / mou­ve­ments sans fron­tières) et la matière com­plexe. Car les élé­ments y sont présents, comme chez Tarkovs­ki, sous la forme de mélanges tan­tôt enchanteurs, quand des plumes dans l’air côtoient la pureté d’un grand feu, tan­tôt débec­tants, quand la boue la plus noire paraît blanche à côté de cette omniprésente vis­cosité que je n’avais pas revue depuis Alien 3. Mandi­co n’a pas choisi la pel­licule et le grain par hasard: il met en avant les formes les plus pures de cette matière impure. L’ob­ser­va­tion à dis­tance et son alite­ment durant plusieurs semaines ont ren­du son Boro si sen­si­ble qu’il ne voit plus le monde tel qu’il est, mais tel qu’il s’est for­mé, dans ces embras­sades de solides et de frag­iles, de branch­es et de givres, d’hu­main et d’an­i­mal.

Le film nous caresse tout autant qu’il nous griffe. Si vous n’aimez pas le con­cret, vous aimerez son for­mal­isme; si vous n’aimez pas la pré­ciosité formelle, vous trou­verez votre comp­tant dans ses amas de terre. Dans cette géométrie cutanée, il y a en pour tout le monde. C’est que Boro a bien de qui tenir: «Pour séduire ma mère, mon père fusion­na avec la nature.» Un goût famil­ial pour la syn­thèse.

Christelle Lheureux, la première fois

critique du film La Maladie blanche

Pre­mière pro­jec­tion de La Mal­adie blanche de Chris­telle Lheureux. Le film a glis­sé sur moi, un film que j’imag­ine avoir été tourné en infra-rouge et dans le style du rêve. Bien sûr, je me trompe; bien sûr, le film fait bien plus écho à un cer­tain prim­i­tivisme issu du con­te moral qu’à un onirisme égo­tiste où le réal­isa­teur s’a­muse à des liaisons d’im­age d’or­dre pure­ment sen­si­ble. Mais mon impres­sion n’est pas tout à fait fausse. Car dans ce film aus­si gris qu’im­par­fait (les puristes du méti­er grog­nent à la sor­tie sur cer­tains pan­o­tages sac­cadés), l’his­toire n’a jamais été le fil qui tient le tout.

Pour­tant, entre Manu Chao et les Rita Mit­souko sur lesquels se déchaî­nent les ados, comme le dis­ent les enfants des pre­miers plans en muant les murs du vil­lage en gigan­tesques écrans à ombres chi­nois­es, on racon­te une his­toire : «Je suis née cygne, j’é­tais moche, laid comme un pou!» Et Chris­telle Lheureux aus­si: il était une fois la fête du vil­lage, et une petite fille, Myr­tille, qui s’en va suiv­re un san­gli­er au bout de la nuit. De l’his­toire, Chris­telle Lheureux ne retient que l’acte, le «il était une fois», le coup de parole tou­jours rejoué dans toutes les his­toires, depuis la nuit des temps. Elle me con­fia le fond de sa croy­ance: au fond, pro­pos­er quelques faits, aus­si inco­hérents et far­felus soient-ils, c’est les pos­er comme vraisem­blables, avec toute la force de l’ar­bi­traire. Deux pro­jec­tions, deux impres­sions dif­férentes et j’en suis con­va­in­cu : son axiome pose moins un temps qu’un espace.

À l’o­rig­ine de l’o­rig­ine

La présence du nom de Weerasethakul au générique comme con­seiller post-pro­duc­tion, je m’en méfie: La Mal­adie blanche n’est pas une ver­sion cheap et sim­pli­fiée, passée au tamis du canevas bien français du con­te, des épous­tou­flants délires poéti­co-mys­ti­co-nat­u­ral­istes d’Apichat­pong Weerasethakul. Le film de Lheureux a ses moyens et sa pro­pre fin: à l’o­rig­ine de l’o­rig­ine, il y a un ciné­ma sans con­traintes.

Ses moyens sont ceux d’un ciné­ma pau­vre, c’est-à-dire astu­cieux. Après avoir renon­cer à tout filmer aux flam­beaux, munie de trois lam­pes LED, Chris­telle Lheureux part d’une nuit d’om­bres et de bruits pour recon­stituer un relief aus­si estom­pé qu’un tableau au fusain. C’est son idée: on part d’un don­né qu’est la nuit noire et on l’anime de trans­ver­sales lumineuses. Après avoir aban­don­né ses essais pel­licule, toquée de ciné­ma muet, elle opte pour un numérique, le com­mence­ment des années 2000. Prim­i­tif peut-être, noir et blanc pri­maire, comme on le dirait de couleurs. Et l’im­pres­sion de com­mence­ment n’y est pas une don­née mais un ren­du: tourné sous-exposé, Chris­telle Lheureux a beau­coup mod­i­fié en post-pro­duc­tion le gris dif­fus ini­tial, passé et repassé à tra­vers dif­férents fil­tres. Au bout du compte, elle gagne les ver­tus d’un cer­tain mys­tère visuel sans les désagré­ments du flouté.

Elle pose aus­si la caméra sur un pied et n’y touche plus. Du plan-séquence en per­spec­tive donc. J’avais adoré les plans-tableaux solaires de Guiraudie; j’aimerais ceux, nuitées, de Lheureux. Ain­si se lance ce qu’elle con­sid­ère comme une forme de «pré-ciné­ma»: on pose un cadre et après on s’oc­cupe des dynamiques à faire pass­er à l’in­térieur; le plan fixe, c’est la ges­tion du mou­ve­ment. Je sen­tis la salle obnu­bilée par la présence du san­gli­er, les yeux accrochés à cha­cun de ses déplace­ments, comme le voyageur au paysage qui défile. On com­mence dans un vil­lage; on ter­mine en gare de La Cio­tat.

À l’o­rig­ine, il n’y avait que ce moment d’en­reg­istrement du ciné­ma qui n’a jamais servi à nous diver­tir, mais à nous faire penser. C’est ce que nous dit la «leçon de pein­ture» que le père sert à Myr­tille avant qu’elle ne s’en­dorme: il lui par­le des pein­tures par­ié­tales et du moment où les hommes préhis­toriques ont com­mencé à représen­ter ce qui les entouraient. Pourquoi ont-ils com­mencé à pein­dre? En peignant, ils pen­saient à ce qu’ils peignaient, ce qui leur per­me­t­tait d’être avec ce qu’ils représen­taient. «Représen­ter, me dit Chris­telle Lheureux, c’est une manière de vivre en pen­sée.» Bien sûr, le film pour­rait nous faire croire que le pri­mat est don­né, comme dans tous les con­tes, à l’o­ral­ité. Mais le fond du film est ailleurs : à l’o­rig­ine, il ne pou­vait pas y avoir autre chose que de la pen­sée, celle qui per­me­t­tait aux pre­miers hommes de par­ler, comme saura le faire la petite fille avec le san­gli­er, la langue de la dif­férence; cette pen­sée encore, qui leur per­me­t­tait de ne pas découper le réel en temps et ter­ri­toires.

critique du film La Maladie blanche

Une his­toire des espaces

Au début, on voudrait être d’ac­cord avec elle: son film serait organ­isé par «blocs de temps». Mais j’ai du mal. J’ai du mal car, tout ne se passe qu’en une seule nuit; car toute la suc­ces­siv­ité tem­porelle sem­ble déclassée au prof­it de la simul­tanéité des actions; bien sûr, c’est encore les inscrire dans une des trois dimen­sions du temps. Mais c’est surtout choisir la dimen­sion la plus artic­ulée à l’e­space: des adultes con­versent autour de la taille des plus gros cra­pauds pen­dant que, entre les bêle­ments des bre­bis et l’é­vanes­cence des luci­oles, deux ado­les­cents con­nais­sent leurs pre­miers fris­sons; un san­gli­er arpente les rues du vil­lage pen­dant que le père dort pais­i­ble­ment sans s’apercevoir que sa fille a déserté ses draps. À chaque nou­velle scène, qui me trans­férait d’un ter­ri­toire à un autre, d’une rue à un chemin, d’un lit à une grotte, d’un salon à une forêt, reve­nait dans mon esprit ces quelques mots : «et pen­dant ce temps».

À mesure que la mince trame d’his­toire se déplie, se for­ment des temps inter­sti­tiels artic­ulés à des entre-espaces – rues, chemins, pas­sages, et chaque micro-lieu devient l’indis­pens­able pen­dant d’un autre: tout comme la grotte, trou noir dans la nuit noire, prend toute sa sig­ni­fi­ca­tion dans le con­traste avec un foy­er ras­sur­ant, l’e­space pub­lic du vil­lage trou­ve son intérêt dans ce san­gli­er qui, parce qu’il ne con­naît pas nos fron­tières, en tra­verse les rues indolem­ment.

Le réc­it annexe : vers un man­i­feste pour l’ir­réal­isme

Adossé au canevas du con­te, le réc­it prin­ci­pal se charge peu à peu de ce que Chris­telle Lheureux appelle un «réc­it annexe» sur lequel se trans­fère rapi­de­ment toute la den­sité de sens: sou­venez-vous de La Belle et la Bête, de cette jeune fille qui se sac­ri­fie pour sauver son père. Ici, le père est un grand garçon et la fille le laisse se débrouiller seul dans la grotte, avec ses peurs et son lan­gage pétri de tech­niques. Mais le dou­ble coup du fusil est par­ti et la lampe est cassée: qu’ad­vien­dra-t-il de lui? La fin est ouverte. La sim­plic­ité ini­tiale, qui ne payait pas de mine en apparence, a fait tant de petits inter­pré­tat­ifs qu’à la sor­tie, les spec­ta­teurs de Brive avait du mal à choisir l’aîné. Tout comme je ne sais tou­jours pas quoi faire de ce vis­age de femme qui appa­raît dans le miroir de Myr­tille alors qu’elle se lave les dents et qu’elle fait fuir avec quelques gouttes d’eau, il est vrai que je ne saurais jamais vrai­ment si le père en revient; s’il parvient à retrou­ver le fil, aujour­d’hui ténu, du lan­gage des orig­ines, à par­ler à la bête, comme sa fille qui lui lance, très naturelle­ment, «attends-moi», «reviens!». Mais une chose reste sûre: c’est l’his­toire annexe d’une fille qui force un adulte, par voie détournée, à retourn­er à l’o­rig­ine.

Par touch­es irréal­istes, le film se trans­forme en mou­ve­ment de pen­sée, petite philoso­phie qui, comme la fable, retient l’at­ten­tion par sa légèreté sérieuse. Au milieu de cette con­ti­nu­ité nar­ra­tive, il y a des per­cées irréal­istes. La plus notable est peut-être la ren­con­tre dans le salon de l’an­i­mal et de Myr­tille. Il y a bien cette méfi­ance mêlée de respect qui dis­joint autant qu’elle réu­nit ces deux con­traires. Mais il y a surtout un air de prémédi­ta­tion, d’év­i­dence dans le déroule­ment, qui sidère. N’en déplaise à ceux qui vibrent aux pré­cieuses inver­sions, aux rota­tions épous­tou­flantes, aux tour­bil­lon­nants mou­ve­ments de caméra: voilà le plus beau plan du fes­ti­val.

Ce n’est pas que les plans pré­cieux soient pour nous déplaire. Mais Chris­telle Lheureux cherche la vio­lence de sit­u­a­tions irréal­istes imposées au spec­ta­teur avant la seule com­po­si­tion: «Voilà quelque chose auquel je tiens beau­coup. Quand on est spec­ta­teur et qu’on suit une his­toire, si on nous dit que quelque chose d’ir­ra­tionnel et d’im­pos­si­ble arrive et que les per­son­nages le vivent comme naturel, il y a une espèce de vio­lence dans notre ressen­ti: mais quoi, ils font ça tous les jours?!» Que la vio­lence appa­raisse comme naturelle, que l’im­pens­able rede­vi­enne ce qu’il est, quelque chose d’an­odin. Il s’ag­it pour elle de con­tr­er «la dic­tature du réel». Et l’on revient au principe même du ciné­ma engagé, parce que dégagé des con­ven­tions les plus réduc­tri­ces: une fois que l’on pose quelque chose dans l’im­age et le réc­it, on l’im­pose ou, autrement, chaque struc­ture filmique, du moment qu’elle con­stru­it sa pro­pre cohérence, crée sa pro­pre vraisem­blance. «Je crois que je fais des films juste pour ça.» Par­fait, j’ai l’âme faible et les yeux deman­deurs: je crois au Miroir de Tarkovs­ki comme un idiot aux racon­tars; je croirais prob­a­ble­ment autant au Vent des ombres, le pre­mier long-métrage de Chris­telle Lheureux, dont le tour­nage est prévu à l’au­tomne 2013.

critique du film La Maladie blanche

BRIVE : L’IRRÉALISME EN MANIFESTE MORAL

Je me réveille et Brive est déjà loin d’une semaine. J’es­saye de me sou­venir et je n’ai déjà plus que les sou­venirs com­pris entre ces lignes. Encore un effort et ils se trans­for­ment en fix­a­tions.

Alors je lâche les détails et pense à l’ensem­ble: de la grotte préhis­torique de La Mal­adie blanche à la boîte de Boro, des paque­ts de sables d’Alpi qui dégringo­lent sous qua­tre angles dif­férents à la vision unique et furtive d’un jet de lait sor­ti d’un sein généreux dans le film de Mandi­co, quel fut, cette année, l’e­sprit de Brive? Car le fes­ti­val, en sélec­tion­nant des films aux con­traintes de pro­duc­tion plus lâch­es, a char­rié avec lui un ton pour le ciné­ma.

Bien des films de la sélec­tion se répon­dent dans leur besoin d’af­firmer claire­ment leur indépen­dance vis-à-vis de cer­taines con­ven­tions (nar­ra­tives, struc­turelles, iconiques, etc.). Les plus puis­sants atten­dent qu’on revi­enne à eux comme des fon­da­tions en attente de con­struc­tion. Boro n’a pas fini d’être com­men­té, cité, pas­tiché, hon­oré. Chris­telle Lheureux, dans ses pro­pos, m’a sem­blé esquiss­er une voie pos­si­ble, pour un mil­i­tan­tisme de l’imag­i­naire con­tre ce qu’elle appelle cette «dic­tature du réel». Et Chloé Mahieu et Lila Pinell, dont le doc­u­men­taire pour­rait nous appa­raître comme aux antipodes des recherch­es formelles, ont ryth­mé Nos fiançailles de l’am­pleur de mou­ve­ments pro­pres à la fic­tion. On peut oubli­er ces images, les sépar­er, les tron­quer. Mais une chose est sûre: aucune autre image ne pour­ra venir s’y sub­stituer, en nous, elles ont leur place.

Si tout cela nous a touchés, si des envolées lyriques, sur­na­turelles, mys­tiques etc. ont pu nous émou­voir, c’est qu’elles se sont trou­vées artic­ulées à un dis­cret mais robuste socle moral. Chloé Mahieu et Lila Pinell ont ain­si résisté à la ten­ta­tion de jeter dans les limbes de la mon­stru­osité un sujet qui frappe d’emblée par sa rad­i­cale étrangeté. Ce faisant, elles posent une ques­tion intrin­sèque­ment morale: com­ment con­tin­uer à vivre en bons ter­mes avec des indi­vidus struc­turés par des principes de haine et de divi­sion? Sans prôn­er une réponse, durant l’en­tre­tien, elles reve­naient sou­vent à un principe de tra­vail: peu impor­tent les dif­férences, tou­jours faire cas de l’ob­jet étudié. Et Chris­telle Lheureux, qui me dis­ait se «foutre des ques­tions morales», ne pour­rait con­tester que son film ne fait que nous enjoin­dre à plus de com­préhen­sion de l’altérité. À sa fameuse orig­ine, où les hommes se rassem­blaient dans des grottes, était le vivre-ensem­ble. Et même le pré­ten­du amoral­isme de Macaigne, aus­si touchant qu’une révolte de pré-ado­les­cent déchaîné sur Man­son, reste pétri d’une volon­té de se défi­er d’une morale trop bien rodée aus­si bien que de la banale immoral­ité des êtres qu’il déplore.

Les meilleurs films de Brive nous ont rap­pelé que les bons films ne se font pas avec des images mais avec des idées; des idées assez fortes pour organ­is­er des images; assez mar­quantes pour nous don­ner envie de nous les appro­prier. L’e­sprit de Brive était aus­si la voix actuelle vers laque­lle voudrait bien s’en­gager une par­tie de la société et, sur ce point, le ciné­ma ne peut pas, ne doit pas faire excep­tion. Le regard moral n’est aujour­d’hui plus une pos­si­bil­ité ciné­matographique par­mi d’autres, c’est un impératif.