La Fille au bracelet, Saint Omer, Le Procès Gold­man et main­tenant Anatomie d’une chute (dont le titre fait écho à Autop­sie d’un meurtre de Pre­minger) : le film de procès est décidé­ment en train de devenir un genre très prisé au sein du ciné­ma français. En dépit des dis­par­ités entre ces dif­férents titres, on y retrou­ve une série de qual­ités com­munes : rigueur de l’écriture, dis­cré­tion de la mise en abyme (sans avoir besoin de forcer le trait, le tri­bunal y appa­raît tou­jours comme l’équivalent d’une scène théâ­trale), ou encore mul­ti­pli­ca­tion des points de vue et des formes nar­ra­tives – témoignages, inter­roga­toires, recon­sti­tu­tions, présen­ta­tions de doc­u­ments visuels et sonores, etc. Com­ment expli­quer alors que tous ne con­va­in­quent pas égale­ment ? La réponse est au fond assez sim­ple : ce n’est pas tant la mécanique judi­ci­aire, ni même la manière dont le procès per­met, en creux, de cir­con­scrire les nuances d’un per­son­nage, qui impor­tent vrai­ment. Si Le Procès Gold­man a par exem­ple séduit en ce début de fes­ti­val, c’est parce qu’il tire de sa métic­u­losité nar­ra­tive une dynamique excé­dant l’horizon tracé par le seul scé­nario. La quête de la vérité y appa­raît, par le mon­tage et l’entrelacement des scènes, comme bal­lot­tée entre un attache­ment à la rai­son (les faits, rien que les faits) et l’expression canal­isée des sen­ti­ments que le cadre pro­to­co­laire du tri­bunal peut par­fois étouf­fer (l’avocat joué par Arthur Harari, qui finit par évo­quer sa judéité).

Le film de Jus­tine Tri­et, son plus con­va­in­cant à ce jour, a pour lim­ite d’investir cette forme nar­ra­tive pour bross­er le por­trait frag­men­té d’une femme, San­dra (San­dra Hüller), soupçon­née d’être à l’origine de la chute mortelle de son mari. Autrement dit, le scé­nario (signé par Tri­et et Arthur Harari, encore lui) n’est pas envis­agé comme le catal­y­seur d’une mise en scène qui dépasserait son pro­gramme, mais comme une fin en soi ; tout le film s’attelle à explor­er la com­plex­ité d’en­jeux psy­chologiques. Ce qui ne l’empêche pas de témoign­er d’une réelle finesse d’exécution, notam­ment par l’entremise du per­son­nage du fils, dont on décou­vre après plusieurs scènes qu’il est atteint de céc­ité. Il n’est pas anodin que le petit malvoy­ant soit doté d’une mémoire audi­tive présen­tée comme excep­tion­nelle : les séquences les mieux char­p­en­tées s’articulent autour d’une écoute atten­tive (exem­plaire­ment, celle où est dif­fusé l’enregistrement d’une dis­pute). Reste qu’il faut rap­pel­er une évi­dence qui nuance l’enthousiasme (exces­sif) sus­cité par la pro­jec­tion can­noise d’Anatomie… : une solide étude de car­ac­tère, même par­ti­c­ulière­ment bien troussée – on recon­naît au film ce mérite –, ne suf­fit pas à faire du grand ciné­ma.