« L’avenir est femme, l’avenir est sor­cière » : deux­ième long-métrage de Bertrand Mandi­co[1], After Blue (Par­adis sale), qui se déroule dans un futur loin­tain sur une planète où les hommes ne peu­vent sur­vivre, sem­ble faire suite aux Garçons sauvages, dont le réc­it accouchait de cette prophétie. Mandi­co y racon­tait com­ment des ado­les­cents, con­damnés pour un viol et un assas­si­nat à la dépor­ta­tion sur une île mys­térieuse, se trans­for­maient pro­gres­sive­ment en femmes au con­tact de ce ter­ri­toire « en forme d’huître ». Il faut revenir sur ce pre­mier long, qui a cristallisé une forme de malen­ten­du con­cer­nant le ver­sant sup­posé­ment poli­tique du ciné­ma de Mandi­co. La fig­ure de la sor­cière, qu’After Blue réin­vestit égale­ment avec le con­seil mat­ri­mo­ni­al du vil­lage où vivent Roxy (Paula Luna) et sa mère Zora (Eli­na Löwen­sohn, l’actrice fétiche de Mandi­co), a recou­vré ces dernières années, notam­ment avec le suc­cès de l’essai de Mona Chol­let, Sor­cières, la puis­sance invain­cue des femmes, une portée poli­tique et fémin­iste ; il s’agit pré­cisé­ment d’une femme « puis­sante », libre, en rup­ture avec la société patri­ar­cale. Entre deux rêver­ies opi­acées et jeux de mots lit­téraires, les « garçons sauvages » (joués par des actri­ces) se fai­saient le relais de ce dis­cours sur un « devenir sor­cière », prô­nant la tran­si­tion vers un futur trans­genre, flu­ide et hybride.

Oui mais voilà, il y a un nœud : la forme, elle, restait invari­able­ment du côté du phal­lus. En témoigne, entre autres, la fameuse scène du viol, qui résumait bien l’horizon plas­tique du film : l’éjaculation, l’accomplissement de la pul­sion, allé­gorisée par une tête de mort dia­man­tée bap­tisée Trevor. Pail­lettes, fumées, couleurs, surim­pres­sions : Mandi­co tra­vaille une esthé­tique du flu­ide qui, en par­ti­c­uli­er dans ce pre­mier long, débouchait sur des séquences par à‑coups, calquées sur un va-et-vient inlass­able­ment relancé. Mon­tée de la sève, petite mort, redes­cente, amol­lisse­ment, et puis on recom­mence. Jacques Lour­celles dis­ait de Raoul Walsh qu’il fil­mait comme il res­pi­rait ; on pour­rait dire de Bertrand Mandi­co qu’il filme comme il se mas­turbe. Queer, son ciné­ma l’est assuré­ment. Fémin­iste, en revanche, cela se dis­cute, et le désagréable goût en bouche que lais­sait Les Garçons sauvages tenait à une forme d’hypocrisie du film, qui sem­blait en fin de compte vouloir plus ou moins mas­quer ce qui l’animait. La pre­mière occur­rence de la couleur accom­pa­g­nait d’ailleurs une scène où la bande appa­rais­sait masquée, tan­dis que le viol, quelques min­utes plus tard, était décrit en ces ter­mes par la voix-off de l’un des per­son­nages : « Nous voulions aller au bout de notre mise en scène, sans penser aux con­séquences, croy­ant l’épater [NDLR : la vic­time]. » Entre ver­nis fémin­iste et dis­tan­ci­a­tion réflex­ive sci­em­ment affichée (dif­fi­cile, au regard de ces sig­naux qui font parade, de par­ler d’impensé), le film cher­chait à fig­ur­er l’élan de la « transe » (pour repren­dre à nou­veau l’un des dia­logues com­men­tant le viol) tout en pré­ten­dant, peut-être sincère­ment, vouloir le canalis­er. Autrement dit, la part dis­cur­sive du film réin­scrivait la mise en scène dans un tout autre hori­zon que celui qui au fond la dynami­sait (la jouis­sance, et plus par­ti­c­ulière­ment la jouis­sance mas­cu­line), de manière par ailleurs vague, le poli­tique y étant une affaire d’incantations mag­iques et de tirades éroti­co-poé­tiques.

Shéhérazade et l’onanisme

Pour sor­tir du brouil­lard que les films de Mandi­co entre­ti­en­nent, le plus sim­ple est de par­tir d’éléments con­crets. Prenons-en un, tout à fait élo­quent. Roxy, l’héroïne d’After Blue, ne fait tout le long du film que deux choses : d’une part, racon­ter son his­toire de manière rétro­spec­tive, et d’autre part, se mas­turber. Or, juste­ment, chez Mandi­co, il s’agit de la même action : se mas­turber, c’est se racon­ter une his­toire, un fan­tasme ou une vision. Car Mandi­co est un met­teur en images, plus qu’un met­teur en scène, qui joue avec les formes (c’est son côté lab­o­ran­tin, dont par­lait Jean-Sébastien Mas­sart lors de la sor­tie des Garçons…) en puisant dans dif­férents cat­a­logues et imag­i­naires. L’ouverture du film, qui atteste de la plas­tic­ité extrême de la pel­licule, dévoile ain­si un cos­mos où s’affiche un titre ren­voy­ant quant à lui plutôt aux couleurs et à la tex­ture d’une boîte VHS. Là encore, le film met en avant un idéal d’hybridité, en même temps qu’il fait éta­lage de sa pré­ciosité. Il n’est pas anodin que Mandi­co nour­risse un culte de la pel­licule (il par­le en entre­tien de « mir­a­cle », de « chimie » ou de « magie ») dont il n’est pas le seul adepte au sein d’un cer­tain ciné­ma estampil­lé « d’esthètes ». Elle est tout à la fois le garant d’une « élé­gance » (cf. l’ultime réplique des Garçons sauvages : « Ne soyez jamais vul­gaires. ») et la con­di­tion d’un mag­ma de formes aus­si flu­ides que par­fois floues, à l’image du dis­cours plus ou moins « poli­tique » des per­son­nages. De prime abord, After Blue, c’est la matéri­al­i­sa­tion de la prophétie préal­able­ment évo­quée : un monde après la terre, un monde sans pénis, même si quelques ten­tac­ules et besti­oles gélatineuses font office de godemichés organiques. La dis­pari­tion appar­ente du mas­culin s’avère toute­fois par­tielle­ment illu­soire : Mandi­co investit un imag­i­naire de west­ern de sci­ence-fic­tion dont la trame épouse peu ou prou celle d’Apoc­a­lypse Now, Roxy et Zora devant tra­quer une guer­rière ter­ri­fi­ante du nom de Kate Bush (Aga­ta Buzek), dont le trait le plus dis­tinc­tif (out­re son sexe-troisième œil, que seule Roxy a pu entrap­ercevoir) est un bras velu, l’atmosphère de la planète décu­plant la pilosité de ses habi­tantes. De ce mem­bre, on dit qu’il est le « bras vengeur d’After Blue ». Vengeur de quoi, au juste ? A pri­ori, de l’extermination des mâles. De fait, le film dépeint moins un monde sans hommes qu’un univers où le phal­lus se serait dis­séminé un peu partout dans un milieu exclu­sive­ment féminin (ou presque, si l’on tient compte de la présence d’un androïde). On en revient à l’île des Garçons sauvages, à ceci près que l’esthétique de Mandi­co, en lieu et place de la fig­u­ra­tion d’un monde « flu­ide », organ­ise davan­tage un ren­verse­ment : le patri­ar­cat devient un matri­ar­cat, tan­dis que la sor­cière n’est désor­mais plus l’exception, mais la norme.

L’opération n’est en soi pas sans intérêt et ouvre sur une ques­tion de mise en scène que Mandi­co aurait pu inve­stir : en faisant de la marge une norme, com­ment peut dès lors s’incarner le « déplace­ment » qu’induit par essence la tran­si­d­en­tité ? Les Garçons sauvages s’articulait autour d’un voy­age et d’une méta­mor­phose, là où After Blue épouse la forme d’un aller et retour, entre le vil­lage (point de départ et d’arrivée) et la tanière de Kate Bush. Cette forme nar­ra­tive illus­tre bien la manière dont le film pié­tine un peu, pris au piège de son pro­pre imag­i­naire qui, finale­ment, n’encourage pas autant qu’escompté la tra­ver­sée d’états et d’espaces men­taux en principe poreux. À la manière de Roxy qui, de l’aveu de sa pro­pre mère, n’a de cesse de se gliss­er dans des « trous », le film se love dans des scènes repliées sur elles-mêmes s’apparentant à de petites stases plas­tiques. Ce n’est guère un hasard si Mandi­co a tourné beau­coup de courts et de clips : il s’agit de sa forme de prédilec­tion, y com­pris dans ce film-ci, qui sem­ble pour­tant dans un pre­mier temps pren­dre les atours d’un réc­it picaresque.

Sous la surface

La flu­id­ité ne s’incarne dès lors essen­tielle­ment que sur un plan sym­bol­ique. D’abord par le poil, qui pousse vite et que l’on rase fréquem­ment (c’est d’ailleurs la pro­fes­sion de Zora). Ensuite par les pis­to­lets, élé­ment naturel du west­ern et per­sis­tance la plus évi­dente du phal­lus dans un monde qui sem­ble avoir tourné la page de la dom­i­na­tion mas­cu­line. Par l’un de ces petits jeux comiques dont Mandi­co est cou­tu­mi­er, les armes devi­en­nent l’incarnation d’une hybrid­ité de façade : tel fusil est un « Guc­ci », tel revolver un « Paul Smith ». Voilà pour l’entre-deux et la dimen­sion flu­ide d’une esthé­tique dont les cir­con­vo­lu­tions cachent tout de même dif­fi­cile­ment la pau­vreté de l’imaginaire : des femmes poilues et des canons qui por­tent le nom de sacs à mains. Dans le même temps, on sent bien que le cinéaste a décidé d’y aller un peu plus légère­ment sur les pénis — il y a bien des grands ani­maux et des bouts de décors phalliques, mais on est loin de l’abondance des végé­taux turges­cents des Garçons sauvages. Ce (léger) pas de côté, cette dis­pari­tion rel­a­tive du motif fon­da­men­tal du sys­tème Mandi­co, dévoile aus­si d’autres de ses lim­ites, au détour de scènes dévi­tal­isées, notam­ment celles qui émail­lent le tra­jet de Roxy et Zora vers la mine de Kate Bush. Par exem­ple, on peut relever un drôle de para­doxe pour un soi-dis­ant ciné­ma de la trans­ver­sal­ité : comme dans Les Garçons…, Mandi­co est plus à l’aise pour filmer la des­ti­na­tion (et plus pré­cisé­ment un décor qu’il peut peu­pler de babi­oles et de fétich­es) que le voy­age. On par­le aus­si peu de son rap­port aux actri­ces, qui se révèle plus étroit qu’attendu : elles bril­lent davan­tage dans des rôles très en sur­face, comme ici Vimala Pons en sor­cière aris­to­crate bap­tisée Stern­berg (énième cita­tion appuyée), là où Eli­na Löwen­sohn, qui campe la mère apeurée de Roxy, fait un peu peine à voir dans un rôle à rebours des pos­es affec­tées aux­quelles elle nous a habitués. Si After Blue devait être pour Mandi­co le film de la con­fir­ma­tion (du moins, à une plus grande échelle), il s’affirme plutôt déjà comme celui du sur­place, et entérine le peu de marge de manœu­vre dont dis­pose le cinéaste, englué dans un imag­i­naire à la fois vide et trop sophis­tiqué, flou et sur­chargé. Surtout, il laisse entrevoir un devenir autrement plus funeste pour ce ciné­ma de la jouis­sance : celui de l’impuissance.

Notes

Notes
↑1 Mandi­co n’est ceci dit pas un cinéaste débu­tant : son œuvre pro­lifique se déploie avant tout dans les courts et moyens qu’il met en scène depuis vingt-cinq ans.