Pour son deux­ième long-métrage, Alix Dela­porte (César du meilleur pre­mier film pour Angèle et Tony, Lion d’or du meilleur court-métrage en 2006 avec Com­ment on freine dans une descente) rejoint la large délé­ga­tion française présente en Com­péti­tion. Qu’une jeune cinéaste se retrou­ve dans la plus haute des sélec­tions est une bonne nou­velle, mais on regrette que ce priv­ilège soit accordé à un film qui ne brille guère par son audace. On igno­rait tout du Dernier Coup de marteau avant d’entrer dans la salle, et pour­tant quelques plans suff­isent pour que le spec­ta­teur recon­naisse immé­di­ate­ment les rivages de cette terre sup­posée incon­nue. Vic­tor (Romain Paul) est un ado­les­cent qui vit mod­este­ment dans la ban­lieue de Mont­pel­li­er avec sa mère (Clotilde Hesme), atteinte d’un can­cer. Il fait la con­nais­sance de son père (Gré­go­ry Gade­bois), un célèbre chef d’orchestre amené à retrou­ver Mont­pel­li­er pour diriger la 6ème sym­phonie de Gus­tav Mahler. On le voit bien, et l’esthétique du film ne tarde pas à le con­firmer : Le Dernier Coup de marteau est ancré dans un nat­u­ral­isme lorgnant vers la chronique sociale où la mise en scène est avant tout là pour « coller aux per­son­nages » et « faire vrai ». Pour­tant, il se joue ici quelque chose qui échappe curieuse­ment aux stéréo­types les plus éculés de ces innom­brables films qui con­tin­u­ent d’envahir nos écrans et de rafler récom­pense sur récom­pense (dernier exem­ple en date : Par­ty Girl et sa Caméra d’or). Par­al­lèle­ment à l’intrigue qui se joue du côté de la mère (con­cen­trée sur des enjeux clas­siques pour ce type de films — mal­adie + rudesse de la vie quo­ti­di­enne), le jeune Vic­tor rend fréquem­ment vis­ite à son père à l’Opéra de Mont­pel­li­er. D’abord stoïque face à ce fils dont il a appris l’existence bien des années après la nais­sance, le chef d’orchestre va par la suite ini­ti­er peu à peu le garçon à sa pas­sion pour Mahler. Se joue alors un scé­nario curieuse­ment à rebours de l’esprit nat­u­ral­iste : cet ado­les­cent qui ne con­nait rien à la musique, mau­vais élève et dont l’am­bi­tion est de devenir joueur de foot­ball, se retrou­ve soudain saisi par la nais­sance d’une émo­tion esthé­tique aus­si enivrante qu’i­nat­ten­due.

Le par­ti pris intrigue mais séduit davan­tage par ses inten­tions (et la beauté de la musique de Mahler) plutôt que dans sa chair. À vrai dire, le pro­jet est rat­trapé par le spec­tre du nat­u­ral­isme, qui tient ici du mau­vais réflexe. Ain­si, lorsque le garçon tout heureux de faire décou­vrir à sa mère son pas­sage préféré de la 6ème de Mahler met en marche l’autoradio, un grésille­ment reten­tit. Il demande où sont les piles, ouvre un tiroir, les récupère, les change, et ral­lume la machine. Pourquoi dans cette scène portée par un enjeu pour­tant fort (la révéla­tion de la beauté) inter­vient tout d’un coup une action si pro­fondé­ment prosaïque ? Parce que c’est juste­ment ça le nat­u­ral­isme : l’obsession du détail qui fait vrai, le sur­gisse­ment de la phrase qui saupoudre un enjeu dra­ma­tique d’une cau­tion réal­iste. Autre exem­ple, emblé­ma­tique de cette dép­ri­mante ten­dance : la mère et le fils se dis­putent. Moment de silence, les deux per­son­nages se regar­dent. La mère baisse les yeux et finit par lâch­er un « Tu peux sor­tir la poubelle s’il te plait ? ». Là encore, l’enjeu du scé­nario (la colère larvée d’un fils révolté par la mal­adie de sa mère) est par­a­sité par le souci du réal­isme : dans la vraie vie les piles finis­sent par s’user et les poubelles ne se vident pas toutes seules. Au sec­ours ! Il n’y a là pour­tant rien de naturel, l’irruption du micro-évène­ment prosaïque est cal­culé, le tim­ing est juste, bref, c’est un sim­u­lacre, un principe de fic­tion ani­mé par une fas­ci­na­tion pour la nor­mal­ité et conçu pour ressem­bler au réel. Triste exem­ple que celui de ce film, dont les mai­gres qual­ités tien­nent plus de l’absence de lour­deurs atten­dues – l’horizon de la lutte des class­es, heureuse­ment bal­ayé par l’absence de con­tact entre le père bour­geois et la mère pro­lo. C’est déjà ça de pris, mais on est en droit d’attendre bien davan­tage dans le cadre d’un grand fes­ti­val que ce ciné­ma ron­ron­nant et englué dans des effets si pous­siéreux.