Dernier jour de com­péti­tion. Aujourd’hui, c’est au tour d’Andrew Nic­col, cinéaste qui s’est fait un nom à la faveur de deux films un peu rapi­de­ment encen­sés (Bien­v­enue à Gat­ta­ca et Lord of War), d’entrer dans la ronde des can­di­dats au pres­tigieux Lion d’or. Sans être de mau­vaise langue, la présence de Good Kill en com­péti­tion sem­ble devoir davan­tage à la défec­tion de quelques poids lourds améri­cains (Mal­ick, Paul Thomas Ander­son et David Finch­er, dont les films seront présen­tés aux fes­ti­vals de Toron­to et New York) qu’à sa qual­ité intrin­sèque. Good Kill s’ouvre pour­tant sur une bonne séquence, cen­trée sur un sol­dat télé­com­man­dant un drone dans le cadre d’une mis­sion en Afghanistan. Le mon­tage alterne astu­cieuse­ment gros plans sur l’écran de con­trôle et inserts sur les mains et la bouche du mil­i­taire qui con­trôle la machine pour don­ner à voir le drone comme le pro­longe­ment du corps du pilote, avant que la caméra ne mon­tre finale­ment, à l’issue de l’opération, son vis­age. Il s’agit de Tom­my (Ethan Hawke), major de l’US Army en ser­vice dans une petite base du Neva­da où son équipe, à l’intérieur de grands con­tain­ers plan­tés au milieu du désert, super­vise l’activité de drones pour dif­férentes mis­sions – sur­veil­lance de foy­ers à risque, pro­tec­tion des rég­i­ments, et exé­cu­tion de cibles enne­mies.

De ce sujet, le film tire trois grandes pistes : la dématéri­al­i­sa­tion de la guerre (on la mène comme on joue à un jeu vidéo – par­al­lèle un peu lour­de­ment surligné), le con­flit moral d’un indi­vidu con­fron­té à des ordres dis­cuta­bles, et enfin celle d’un pilote frus­tré qui, cloué au sol à cause de ce virage tech­nologique, voit son mariage par­tir en vrille. Tout cela est rel­a­tive­ment intri­g­ant, à l’exception de la piste intime (surtout là pour meubler le film d’enjeux psy­chologiques sup­plé­men­taires), mais le tout souf­fre d’un entremêle­ment mal­adroit qui finit par court-cir­cuiter les ambi­tions du cinéaste. Que Nic­col vise au fond à dénon­cer la bar­barie de la guerre ne peut pas vrai­ment lui être reproché – bien d’autres cinéastes sont certes déjà passés par là, mais le pro­pos demeure encore et tou­jours légitime. Ce qui est davan­tage prob­lé­ma­tique tient à la façon dont le scé­nario veut nous faire croire que cette dématéri­al­i­sa­tion de la guerre tient de la dérive tech­nologique et qu’elle minore la respon­s­abil­ité du sol­dat face à ses actes. Pourquoi pas, et la mise en scène de Nic­col utilise d’ailleurs le cadre de cette base mil­i­taire comme dis­posi­tif (l’écran de con­trôle, où entre l’intervalle du lance­ment du mis­sile et de son impact sur la cible peu­vent sur­gir des civils inno­cents), certes trop répéti­tif pour con­va­in­cre mais qui mon­tre com­ment le sort de dizaines d’individus se joue en un coup de télé­phone et trois clics sur un ordi­na­teur. Néan­moins la mort de civils au cours d’opérations mil­i­taires n’est pas du seul fait de ces nou­veaux engins de mort, et il est d’ailleurs trou­blant que le film insiste autant sur le désir de son héros de vol­er à nou­veau, comme si le risque de mourir à bord de son avion don­nait au sol­dat une légitim­ité à tuer.

Le film trou­ve pour­tant – ou du moins sem­ble trou­ver – une bonne rai­son de con­damn­er plus par­ti­c­ulière­ment cet emploi des drones, au détour d’une scène hélas ratée. Tout le long du film, Nic­col dépeint des hommes oblig­és d’assister à l’horreur mais inca­pables d’agir (les ordres sont les ordres) : c’est le cas notam­ment lorsque dans le cadre de la sur­veil­lance d’un com­plexe les sol­dats obser­vent médusés, à deux repris­es, un homme frap­per et vio­l­er une femme présente sur les lieux. À la fin du film, alors que l’acte igno­ble est sur le point de se répéter à nou­veau, Tom­my, n’écoutant que son courage et son « sens moral », décide finale­ment d’abattre le vio­leur sans con­sul­ter ses supérieurs. Seule­ment voilà, juste après le lance­ment du mis­sile la femme s’avance de quelques mètres, et un ter­ri­ble sus­pense s’installe : l’acte du sol­dat va-t-il se retourn­er con­tre lui ? Nic­col passe com­plète­ment à côté de la scène : la vic­time d’abord son­née par l’explosion se relève, le vio­leur, lui, est pul­vérisé, ouf, « jus­tice » est faite. En glo­ri­fi­ant cet abus de pou­voir inouï (il faut voir Hawke sor­tir de la base, la tête haute et sa dig­nité retrou­vée), alors même que le héros vient de juger un homme et le con­damn­er en appuyant sur un sim­ple bou­ton, Nic­col se prend com­plète­ment les pieds dans le tapis et laisse pass­er sa dernière chance d’exploiter le poten­tiel cer­tain de son pos­tu­lat.