Critikat
Affiche de Festival du Film de Vendôme, 21e édition

Festival du Film de Vendôme, 21e édition

de Yann Le Quellec, Damien Manivel

Fifty shades of weird

par Théo Ribeton

Pre­mier court métrage présen­té, Un dimanche matin ne racon­te rien d’autre que la prom­e­nade mati­nale d’un homme et de son chien à tra­vers une ville de proche ban­lieue. Muet, très risqué, le film de Damien Maniv­el suit un mys­térieux aller-retour, qui reste une énigme mais dont la com­plé­tude ne fait aucun doute. Comme un Arriéré brad­buryen, l’homme au chien vis­ite les extérieurs déserts d’une zone urbaine dont les quelques pal­pi­ta­tions intérieures – un anniver­saire, une dis­pute – suff­isent à habiter ces dix-huit min­utes de déam­bu­la­tion pleines d’actions. Nous ne sommes ni dans le plan-séquence tableau façon Tati, ni intro­duits dans l’intime de ce cou­ple homme-ani­mal : la dis­tance choisie est puis­sam­ment juste, d’une cer­taine largesse à un mod­este resser­re­ment, sans agres­sion. N’importe qui aurait fait de ce sujet une errance aléa­toire ; Maniv­el, très volon­taire, insin­ue une tra­jec­toire, un axe, une mys­térieuse cohérence qui insuf­fle à ce tour de cer­cle le sen­ti­ment d’un périple fini, d’un retour à Ithaque : il s’achève sim­ple­ment sur eux, assis dans l’herbe, exténués par un bref foot­ing final, comme revenus d’une aven­ture. Il faudrait le revoir, mais il y a là de toute évi­dence un puis­sant geste de ciné­ma.

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Le ton est don­né par ce pre­mier film pro­jeté : la sélec­tion nav­igue dans un doux hors normes. Cer­tains films verseront dans un rad­i­cal poseur : comme le clip chic et toc de Nous ne serons plus jamais seuls, ou l’interminable Dossier 332 qui, à la croisée des paysages pyrénéens et de la lec­ture d’un dossier médi­co-social, manque cru­elle­ment de per­spec­tive, d’intervention, de regard de biais. Mais si ce n’est pour quelques errances de ce type, les courts pro­gram­més dévelop­pent une riche diver­sité, un goût pronon­cé de l’exploration, sans osten­ta­tion ni excen­tric­ité vul­gaire. Même quand ils ont des qual­ités, les films plus académiques font chou blanc au milieu de cette sélec­tion dont le plu­ral­isme et le dépayse­ment ouvrent con­sid­érable­ment nos attentes. C’est face à cette foi­son­nante fresque que butent des propo­si­tions pour­tant respecta­bles, telles que Mar­seille la nuit, dont la chronique sociale, déjà vue, par­fois cabo­tine, sou­vent mal­adroite, n’est pour­tant pas sans justesse. Des chroniques, il y en aura d’autres, réal­istes elles aus­si, plus légères sou­vent : Bag­ni 66, pas inin­téres­sant mais mis à l’amende par l’échec de ses ambi­tions pic­turales pas­sagères, et même Fais cro­quer, récom­pen­sé du prix spé­cial du jury, qui souf­fre d’un cer­tain déjà-vu dans sa pein­ture de la ban­lieue, si ce n’est pour son sai­sis­sant final.

Ce dou­ble mou­ve­ment, entre attrac­tion et révul­sion, par­court d’autres films. Amer­i­can Foot­ball agace autant qu’il séduit, voire un peu plus. Mor­gan Simon manque de dis­tan­ci­a­tion avec le milieu hard­core post-ado­les­cent fon­cière­ment snob qu’il décrit, comme s’il y adhérait lui-même (et c’est cer­taine­ment le cas). Les lou­voiements infan­tiles de ce cou­ple assez détestable gar­dent éton­nam­ment un cer­tain pou­voir de séduc­tion, sûre­ment grâce à la justesse du jeu et des dia­logues. Leur flirt sus­cite une adhé­sion coupable, un plaisir doux à la Safdie. On reste quand même sur un relatif rejet, et égale­ment sur une frus­tra­tion quant à l’absence de la vio­lence pour­tant inhérente au milieu punk, à la fois pro­fes­sion­nal­isée et intime ; on l’entrevoit dans une belle intro­duc­tion en sus­pens sur le per­son­nage en train de chanter a capel­la, mais jamais après. Dom­mage. Attrac­tion et révul­sion, tou­jours, dans La Bifle, qui dépasse de quelques enjam­bées sa seule répu­ta­tion d’objet vul­gaire et pop, fétichisé de fes­ti­val en fes­ti­val. Sur le papi­er sont réu­nis tous les ingré­di­ents de la pire espèce du court métrage, à savoir le film de potes : idées fix­es incon­grues con­fi­nant à la pri­vate joke, ravin de la référence bis, vul­gar­ité sans garde-fou. Pour­tant, cet avatar français de Soyez sym­pas rem­bobinez (le vidéo­club, le bar­bu pataud, le noir débrouille) parvient à être réelle­ment drôle, et même malin. La som­maire affaire de viril­ité en berne qui se joue dans cette his­toire de taille qui compte n’est pas com­plète­ment truquée, et trou­ve une réso­nance.

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Cette sur­prise presque mirac­uleuse, par­tie des bas-fonds pour se con­stru­ire une hon­nête réus­site, con­tient une réelle intel­li­gence comique – réelle­ment intel­li­gent, réelle­ment comique. C’est trop rare pour être ignoré : on a franche­ment ri dans cette sélec­tion. L’humour n’y est ni une pos­ture (le genre, la blague oblig­a­toire), ni une for­mal­ité (l’intention comique iden­ti­fiée mais inef­fi­cace) : on rit au milieu de films graves, au réper­toire var­ié. Vilaine fille mau­vais garçon, pris dans la déroute ban­cale et éthylique d’un flirt bringue­bal­ant, mélange avec finesse le dur et le doux, et ne se trahit pas pour autant dans ces change­ments de reg­istre. C’est un des plus beaux films de cette sélec­tion, emporté par la mélan­col­ie rieuse et hors-normes de ses deux comé­di­ens, Thomas Lévy-Lasne et Laeti­tia Dosch.

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La qual­ité d’interprétation sem­ble d’ailleurs avoir été un des points focaux de la pro­gram­ma­tion, ponc­tuée de films moyens voire mau­vais, sen­si­ble­ment tirés vers le haut par leur dis­tri­b­u­tion (La Bifle, encore, mais aus­si Home Run par exem­ple). S’il est sou­vent inop­por­tun d’appréhender les films en fes­ti­vals à l’aune des récur­rences (motifs, thé­ma­tiques…) de la pro­gram­ma­tion, tou­jours est-il que la ren­con­tre de préoc­cu­pa­tions voisines per­met de faire dia­loguer les œuvres. Dif­fi­cile ici de ne pas remar­quer à quel point la ques­tion de la trans­mis­sion fil­iale, et même d’une cer­taine forme de malé­dic­tion famil­iale, a irrigué la sélec­tion – et en par­ti­c­uli­er ses plus belles propo­si­tions. Ten­nis Elbow, mal­gré son aspect visuel très rebu­tant, a non seule­ment été un des moments les plus drôles du fes­ti­val, mais aus­si une allé­gorie inspirée sur la pater­nité et la vieil­lesse. On a égale­ment appré­cié le fructueux dis­posi­tif de Foot­ing : faire dia­loguer un père et son fils (mais ce pour­rait être tout à fait autre chose) lors d’un jog­ging domini­cal : la dis­cus­sion, chahutée par la fatigue, la brièveté des phras­es, l’ébranlement physique, tra­vaille sur des plaies ouvertes ; pour autant le film a soin de rester à dis­tance, de ne pas chercher à « tout régler » entre ce père taiseux et son fils homo­sex­uel, de s’en tenir à l’évocation. Le Monde à l’envers tra­vaille entre une mère (prix d’interprétation à Myr­i­am Boy­er, qui nous rap­pelle la Chris­tine que nous récom­pen­sions il y a quelques mois) et son fils (Vin­cent Macaigne, qui com­mence à tourn­er en rond), autour d’une sorte d’impasse de l’émancipation pro­fes­sion­nelle, où l’homosexualité est, là aus­si, présente, mais sin­gulière­ment cachée.

Le Ban­quet de la con­cu­bine est cer­taine­ment la plus belle pièce d’animation de la sélec­tion vendô­moi­se. Il ne parvient certes pas à sor­tir de cette case qui, en fes­ti­val, reste dés­espéré­ment une marge : exclu­sive­ment envis­agé à l’aune du for­mal­isme, le genre se referme sur son intérieur. Mal­gré ce sec­tarisme un peu vic­time de lui-même, le film de Hefang Wei reste un bijou d’érotisme plein d’ivresse, de ron­deurs veloutées et d’inventions. En com­para­i­son, la rad­i­cal­ité sym­bol­ique et cryp­tée de The Great Rab­bit, ou les mignardis­es de Kali le petit vam­pire et Edmond était un âne nous ont lais­sés de mar­bre, même si l’on a pu appréci­er la juste tenue formelle de tous ces courts d’animation rich­es en matière, tout en élé­gance cray­on­née.

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Bercé par le spec­tre bur­lesque et bar­i­olé d’Abel et Gor­don, Je sens le beat qui monte en moi trou­ve de vrais moments de grâce, mais son choix d’une esthé­tique de la car­i­ca­ture sur-lis­i­ble le prive d’ouvertures. La rigueur (certes tein­tée d’ironie) de l’écriture et du cadre le gadgé­tise un peu. Prob­a­ble­ment le film le plus atten­du du fes­ti­val, il faut dire que nous l’attendions peut-être un peu trop au tour­nant : ne boudons donc pas out­re mesure. Déjà évo­qué ici à l’occasion de sa sor­tie en salles, le court de Yann Le Quel­lec reste une des meilleures propo­si­tions de la sélec­tion, et à ce titre emporte la plu­part des récom­pens­es (dont le grand prix). On peut trou­ver à ce pal­marès un cer­tain manque d’audace : déjà sor­ti en salles, encen­sé en fes­ti­vals, Je sens le beat qui monte en moi aurait pu ici céder la place à des films plus émer­gents tels que Un dimanche matin ou Vilaine fille mau­vais garçon. Admet­tons-le, mais la fan­taisie bien sen­tie de Le Quel­lec incar­ne prob­a­ble­ment au mieux celle qui fait de Vendôme un si ent­hou­si­as­mant fes­ti­val.

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Ressources

Palmarès du festival :

Grand prix : Je sens le beat qui monte en moi (Yann Le Quellec)
Prix spécial du jury : Fais croquer (Yassine Qnia)
Prix de la jeunesse : Je sens le beat qui monte en moi
Prix du jury étudiant : Le Monde à l'envers (Sylvain Desclous)
Prix d'interprétation : Myriam Boyer dans Le Monde à l'envers