C’est déjà la mal­adresse de son per­son­nage empêtré dans le réel qui, dans Un jeune poète, ajoutait à la vis­ite touris­tique de Sète une douce étrangeté. L’acteur Rémi Taffanel fai­sait des ren­con­tres ami­cales et amoureuses en arpen­tant la ville marine, mais il cher­chait aus­si le souf­fle de l’inspiration poé­tique. Dans la clarté d’une après-midi esti­vale, Naomie se rend au parc pour un pre­mier ren­dez-vous amoureux. La bal­lade com­mence, comme une parade de séduc­tion aux gestes mal assurés. Avec ce point de départ banal et la fidél­ité à une unité de temps, de lieu et d’action, Damien Maniv­el reste fidèle à son ciné­ma de la quo­ti­di­en­neté et réduit à son strict min­i­mum cette sit­u­a­tion si sou­vent filmée pour en scruter avec davan­tage d’attention les infimes détails. Ter­rain de jeu ciné­matographique, le parc offre une infinité de pos­si­bles de cadrages, de dis­tances entre les deux corps occupés à leur parade de séduc­tion. D’autres sil­hou­ettes le tra­versent, qui s’affirment avec dis­cré­tion comme autant de pos­si­bles fic­tions hors champ. Dans ce décor naturel qui offre une infinité de cadrages pos­si­bles, Damien Maniv­el utilise le pas­sage du temps pour épuis­er les effets de dis­tance et prox­im­ité entre les corps, jusqu’à pren­dre le temps de regarder le jour tomber sur le vis­age de la jeune fille.

Le film pour­rait s’arrêter là, et ce serait déjà très bien. Seule­ment der­rière ce désir timide se cachaient des inten­tions non avouées. Il est si rare qu’un film ose rompre en cours de route son itinéraire annon­cé pour rapter le spec­ta­teur vers un sen­tier dérobé que l’on n’en dira pas trop sur la sur­prise que réserve alors le film. Comme dans Un jeune poète, par­courir l’espace physique, c’est accom­plir un voy­age intérieur. Pour Naomie, la bal­lade anodine devient tra­ver­sée ini­ti­a­tique alors que le film redis­tribue toutes ses cartes pour les rejouer à l’envers. La tra­jec­toire à rebours est aus­si une plongée, qui explore ce qui sour­dait sous une sur­face trop lisse. L’impression d’une dis­tance physique et sen­ti­men­tale, qui cher­chait sans cesse à se réa­juster dans la sit­u­a­tion ini­tiale, s’ouvre sur le gouf­fre qui plonge cet anodin aux faux airs de réal­isme dans sa dou­blure som­bre et pro­fonde.