« Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voy­age »… Un pas­sage au fes­ti­val Pre­miers Plans d’Angers suf­fit à com­pren­dre les Regrets de ton­ton Joachim. Peu de chance toute­fois que les étu­di­ants et lycéens venus gon­fler les rangs du Cen­tre des Con­grès ne se recon­nais­sent en Ulysse, lui préférant la clameur guer­rière façon Achille, prêts à tout pour arracher les fes­ti­va­liers à leur som­meil dog­ma­tique. Or, les fes­ti­va­liers c’est nous : le petit gratin som­nolant, inerte et bulleux, venu sif­fler les flûtes de cham­pagne et boire du café à l’œil. Mais une fois par an, la semaine que dure le fes­ti­val, Du Bel­lay peut bien se retourn­er dans sa tombe, chouin­er au tapage et mar­mon­ner mille fois son réc­i­tal coucouche-panier, rien n’y fera : l’heure est au vacarme, à la jeunesse et aux « MERDES ! » beuglés par Miou-Miou chez Bli­er, à qui le fes­ti­val rendait un vibrant hom­mage. Et pour une fois, les for­mules toutes faites ne tomberont pas dans l’escarcelle du bluff, car de l’aveu des Depar­dieu, Bli­er et Nathalie Baye, venus présen­ter leurs films de jeunesse dans une valse de titans intimidés, rarement une salle de ciné­ma n’avait fait trem­bler les murs à ce point. De mémoire de spec­ta­teur, il faudrait remon­ter à l’avant-première d’Avengers à L’UGC Nor­mandy, pleine à cra­quer de geeks, pour espér­er retrou­ver pareil pub­lic. Et pour­tant, ce n’est pas à Paris, ni même à Nantes la ville voi­sine, que revi­en­nent les hon­neurs de cette tau­ro­machie viv­i­fi­ante, mais bien au mod­este fes­ti­val d’Angers, qui souf­flait mine de rien sa vingt-sep­tième bougie. L’accueil réservé par la jeunesse, au rit­uel du teas­er de l’édition 2015 (macé­doine de plans en musique, à peu près sans intérêt – si ce n’est, donc, qu’elle sus­ci­ta avant chaque film une ova­tion toni­tru­ante), avait de quoi déplumer les vieilles poules en pèleri­nage, sur les traces de ton­ton Joachim et sa « douceur angevine ». Oubliez Dis­ney­land-Stu­dio, le Futur­o­scope de Poitiers, le Grand Rex ou la Géode, le ciné­ma du futur se trou­ve à Angers : par­fois sur la toile, tou­jours dans la salle. Et il s’y hurle au présent.

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Il est notoire que la pro­gram­ma­tion d’Angers fasse les hon­neurs aux pre­miers plans, soit, évidem­ment, les courts métrages, mais aus­si les films d’é­coles et les pre­miers et deux­ièmes longs métrages européens. Pour la sélec­tion française, on pou­vait compter sur Gente de Bien, Hope (lau­réat du prix du pub­lic) et Spar­ta­cus et Cas­san­dra pour déjouer les attentes nationales en ter­mes de films de cham­bres, tan­dis que Vin­cent n’a pas d’é­cailles, hit des fes­ti­vals depuis le début de l’au­tomne, et À 14 ans repre­naient à leur sauce les codes de deux gen­res délais­sés ou dévoyés en France : le film de super-héros et le teen-movie. La com­péti­tion européenne nous a, cepen­dant, lais­sé plus cir­con­spect, mal­gré de belles sail­lies hon­orées légitime­ment au pal­marès final. Retour sur les aléas et les principes d’une telle sélec­tion avec Arnaud Gourme­len, respon­s­able de la pro­gram­ma­tion.

Vous tra­vaillez pour le Fes­ti­val Pre­miers Plans depuis dix ans, ain­si qu’à la sélec­tion de la Quin­zaine des réal­isa­teurs qui a lieu durant le Fes­ti­val de Cannes. Quelles seraient les dif­férentes manières de faire entre ces deux man­i­fes­ta­tions ?

Tout d’abord, j’ai une espèce de final cut sur la sélec­tion d’Angers, alors que je suis dans l’équipe d’Édouard Wain­trop à la Quin­zaine. Pour Cannes, il faut se posi­tion­ner extrême­ment rapi­de­ment sur les films, être très réac­t­if et être prêt à subir une grosse pres­sion con­cer­nant la sélec­tion, le marché, les dis­trib­u­teurs… à Angers, nous avons davan­tage de temps pour une réflex­ion appro­fondie, pour con­stru­ire une pro­gram­ma­tion… les enjeux économiques sont moins impor­tants égale­ment. Il y a une vraie prise de con­science d’une pro­gram­ma­tion pour un pub­lic qui suit le fes­ti­val depuis plusieurs années.

Com­ment qual­i­fieriez-vous le pub­lic du Fes­ti­val Pre­miers Plans ?

C’est un pub­lic extrême­ment atten­tif et curieux. Tous les ans, nous leur ramenons des cen­taines de films de réal­isa­teurs incon­nus… et quand on voit la grande salle rem­plie avec plus de 1000 per­son­nes, c’est for­cé­ment réjouis­sant. Les réal­isa­teurs invités sont égale­ment sur­pris de cet accueil. Il y a une vraie rela­tion de con­fi­ance qui s’est établie. De toute façon, quand on pro­gramme un film, il ne faut pas oubli­er qu’il y a énor­mé­ment de per­son­nes qui vont le voir et qu’il faut aus­si un équili­bre dans une sélec­tion. J’adore les comédies, j’aimerais en sélec­tion­ner plus sou­vent… Mais pour un pre­mier film, les cinéastes s’y risquent assez peu. Par ailleurs, il y a aus­si une inter­ac­tion due au jeune âge des réal­isa­teurs, de l’équipe du fes­ti­val et d’une par­tie des fes­ti­va­liers. Cela donne une bonne ambiance au fes­ti­val qui est ines­timable.

Cette atten­tion que porte le fes­ti­val à son pub­lic, notam­ment local, est sin­gulière par rap­port à d’autres fes­ti­vals de même caté­gorie. Cela influ­ence-t-il la pro­gram­ma­tion d’une manière ou d’une autre ?

Il n’y a pas d’ar­ro­gance dans la pro­gram­ma­tion, on ne cherche pas à être les plus poin­tus. Il y a des films plus larges que je défends, en com­péti­tion ou dans d’autres sec­tions… par­fois, je refuse de pren­dre des films en com­péti­tion parce que la grande salle est immense, qu’ils vont s’y cass­er la gueule et que le pub­lic va se retourn­er con­tre eux. J’ai fait des erreurs en prenant en com­péti­tion des films trop rad­i­caux. J’aime beau­coup Un jeune poète de Damien Maniv­el, mais sa place n’est pas en com­péti­tion. Il vaut mieux avoir une super séance dans une plus petite salle, avec un pub­lic qui sait ce qu’il va voir dans cette sélec­tion «Fig­ures libres». Une taille de salle et la sec­tion où est présen­té un film vont compter dans sa récep­tion par le pub­lic.

Est-ce que cette année vous ver­riez une ligne édi­to­ri­ale à votre sélec­tion pour la com­péti­tion ?

Il est com­mun que les pre­miers films par­lent de pre­mière fois, de trans­mis­sion entre les généra­tions, de jeunes gens qui cherchent à trou­ver leur place, à s’in­scrire dans une société. Ce n’est pas nou­veau et pas pro­pre à cette année en par­ti­c­uli­er. Néan­moins, il est vrai que la ques­tion de la fil­i­a­tion est par­ti­c­ulière­ment présente dans cette sélec­tion. Que ce soit dans le film turc Sivas, le film autrichien Good­night Mom­my et dans le doc­u­men­taire roumain Toto and His Sis­ters… avec évidem­ment des approches extrême­ment dif­férentes. Mais ce ne sont des réflex­ions qui n’ar­rivent que rétro­spec­tive­ment. Quand on établit la sélec­tion, on ne voit pas toutes ces cor­re­spon­dances qui saut­ent aux yeux des fes­ti­va­liers. L’a­van­tage de tra­vailler en fes­ti­val, c’est de pou­voir pro­gram­mer des films qui ne trou­vent pas facile­ment le chemin des salles. Mais avec la voca­tion que le film trou­ve in fine son pub­lic. On y pense tou­jours.

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Récip­i­endaire logique du Grand Prix du fes­ti­val, le doc­u­men­taire Toto and His Sis­ters n’en reste pas moins dif­fi­cile à aimer. En cause, son sujet, qui en ferait frémir plus d’un à juste titre : soit l’histoire de Toto et ses deux grandes sœurs (donc), viv­otant sous la tutelle de leurs héroïno­manes de ton­tons depuis que leur mère s’est faite cof­fr­er pour traf­ic de crack. Pour épicer l’affaire, pré­cisons que ce feel good movie annon­cé se déroule chez les Roms, dans une ban­lieue bucarestoise qui ferait pass­er la «Cité des 4000» pour une rési­dence « Pierre & Vacances ». À la lec­ture d’un tel pitch, on prend les paris : voyeurisme option mis­ère trash­core façon Antoine d’Agata ? Dia­tribe tiers-mondiste sur l’inertie des gros porcs du big four de la zone Euro ? – «Tu sais ce qu’il reçoit Toto à Noël ? Ton vélo !» – Can­tine ou restau après le générique de début ? Bref, le sort du pau­vre Toto parais­sait joué d’avance… C’était sans compter sur le film, les hommes, le des­tin, la vie, le ciné­ma et toutes ces choses qui ont fait d’Aladin le plus respec­té des grouil­lots, et de Lionel Mes­si une aubaine pour les pub­lic­i­taires en mal d’icônes clefs en main. Le peu­ple réclame du mythe, des fables et des suc­cess sto­ries ; autant de stupé­fi­ants cru­ci­aux que per­son­ne ne voit, alors qu’il suf­fit de se baiss­er pour en ramass­er à la pelle dans les cours de récré, les cités et les super­marchés.

Un effort auquel Alexan­der Nanau a con­sen­ti, en soule­vant une seringue pour y trou­ver Toto. Loin de faire son beurre de la mis­ère noire de leur sit­u­a­tion, le doc­u­men­tariste porte sur cette drôle de famille en pagaille le même regard que sur n’importe quel foy­er. Que les junkies se piquent à quelques cen­timètres de Toto, âgé d’une dizaine d’années, que sa grande sœur de 15 ans soit en cabane pour les mêmes raisons que sa mère et qu’il ne dis­pose que de quelques heures de som­meil par nuit n’y chang­era rien, la caméra enreg­istre froide­ment. Une froideur pos­i­tive, qui dis­culpe Nanau de toute com­plai­sance et lui per­met de traiter Toto de la même manière que n’importe quel per­son­nage de doc­u­men­taire. Or, cette absence de traite­ment de faveur recèle un bien­fait dis­pen­sé par les plus grands, de Wise­man à Her­zog : celui de regarder chaque per­son­nage à hau­teur d’homme, à l’égal de tous les autres. À ce titre, il n’est jamais inutile de repenser à la morale d’Assom­mons les pau­vres, dans lequel le nar­ra­teur baude­lairien bas­tonne un men­di­ant au point de le faire sor­tir de ses gonds, et de se faire mas­sacr­er en retour avec une rage et un orgueil qui lui fer­ont dire en guise de con­clu­sion CQFD : « Mon­sieur, vous êtes mon égal ! » En l’occurrence, ce n’est pas à la chi­cane que Toto s’écarte de son image de Gavroche, mais sur le par­quet d’une com­péti­tion de break dance, dont il sor­ti­ra médail­lé. L’obstination dont fait preuve Nanau à ne pas pren­dre ces enfants en pitié n’empêche pas le film de fil­er en direc­tion du con­te de fée. Hori­zon qu’il se con­tente de point­er du doigt, et dont il se méfie comme des bons sen­ti­ments. Car la gloire est volatile, et après le con­cert de hour­ras réap­pa­rais­sent les drames du quo­ti­di­en, que la fratrie encaisse avec la légèreté de ceux qui en ont vu d’autres. On pour­rait oppos­er à la froideur de Nanau (qui va de pair avec son invis­i­bil­ité absolue) le faux retrait de Joshua Oppen­heimer, dont les gros doigts appa­rais­sent der­rière chaque plan léché, chaque inter­titre baveux, et la jubi­la­tion qu’il sem­ble tir­er de la gêne de son spec­ta­teur. Il ne faudrait toute­fois pas s’y tromper, car The Look of Silence demeure une vraie curiosité, si l’on ferme les yeux sur cet égo qui trépigne en fil­igrane. Mais quitte à choisir, on optera cette fois-ci pour le choix du jury, plutôt que pour celui du pub­lic. Un dilemme que nous seri­ons ravi d’arbitrer, à con­di­tion que Toto and His Sis­ters trou­ve un dis­trib­u­teur français. Espérons que le Grand Prix du fes­ti­val lui apporte le suc­cès qu’il mérite, prix que Nanau igno­rait encore, lorsqu’il nous a don­né cet entre­tien, quelques heures avant la céré­monie de clô­ture.

Com­ment avez-vous été amené à filmer la famille de Toto ?

J’ai été con­tac­té par une société de pro­duc­tion, qui m’a pro­posé de faire un film sur la com­mu­nauté rom. Ils avaient un peu d’argent à dépenser, alloué par l’Union Européenne. De prime abord, le sujet ne m’intéressait pas vrai­ment, mais j’ai accep­té de faire quelques recherch­es. J’ai par­cou­ru les périphéries des grandes villes, où vivaient les com­mu­nautés roms, et les con­di­tions de vie des enfants m’ont frap­pé. Je me suis pro­jeté à 8 ou 9 ans à leur place, sans aucune chance d’en sor­tir. Et peu à peu m’est venue l’idée de faire un film sur ces enfants, et leurs per­spec­tives, à un âge où on com­mence à deman­der plus de la vie que les con­di­tions médiocres par lesquelles on y est arrivé.

Com­ment êtes-vous entré en con­tact avec Toto en par­ti­c­uli­er ?

Je cher­chais un per­son­nage pour mon his­toire, au sein du ghet­to. J’ai ren­con­tré beau­coup d’enfants, et quand je l’ai ren­con­tré avec Andrea, sa sœur, je me suis dit qu’ils m’offraient cette his­toire. J’ai donc décidé d’aller voir leur mère, en prison, qui m’a autorisé à les filmer.

Com­bi­en de temps avez-vous tra­vail­lé sur place, avec les enfants ?

J’ai dévelop­pé et tourné le film sur une péri­ode de qua­torze mois. La recherche d’une his­toire m’a acca­paré trois à qua­tre mois, puis j’ai filmé qua­torze mois, avec un an de mon­tage.

On ne voit jamais les per­son­nages regarder la caméra, en dépit de votre promis­cuité. Étiez-vous devenus intimes ?

Oui. L’idée étant de filmer à la façon du « ciné­ma direct », je pen­sais que le résul­tat serait plus fort si je n’intervenais pas directe­ment. En lais­sant les événe­ments advenir d’eux-mêmes, comme dans une fic­tion. Lorsque le doc­u­men­tariste est à l’écran, par la voix ou à l’image, on peut se sen­tir à dis­tance. Je voulais éviter cela en restant invis­i­ble. Notre intim­ité m’a per­mis de racon­ter une his­toire à la manière d’un écrivain omni­scient, sans que ma présence ne per­turbe le cours des choses.

Ce dis­posi­tif était-il arrêté dès le com­mence­ment du tour­nage ? Avez-vous envis­agé d’autres options, comme la présence d’une voix off ?

Non. C’est le risque que j’ai choisi de pren­dre, en n’effectuant aucune inter­view frontale. À cer­tains moments en salle de mon­tage, j’ai eu peur que le tout ne se tienne pas. Mais heureuse­ment, ça marche. Ça marche en tant qu’histoire, les choses coulent d’elles-mêmes. Mais je recon­nais qu’il y avait un grand risque. Les per­son­nages sont jeunes, ils ne par­lent pas beau­coup et n’ont aucune con­science de ma vision d’auteur. Évidem­ment, ils ne la parta­gent pas. Ils vivent, c’est tout.

Devant l’incongruité de cer­taines sit­u­a­tions, on se demande si vous avez demandé aux per­son­nes de recon­stituer cer­taines scènes. D’ailleurs le film est telle­ment proche des enfants que quelques spec­ta­teurs se sont crus devant une fic­tion.

Non. Tout a été filmé sur le vif, tel quel. Mais cer­taines per­son­nes ont réelle­ment cru qu’il s’agissait d’une fic­tion ? Super! C’est que ça marche.

Vous n’hésitez pas à diver­si­fi­er les régimes d’image et de nar­ra­tion, en lais­sant par exem­ple à plusieurs repris­es la caméra aux mains de la ben­jamine. L’ensemble s’enrobe d’un aspect con­ceptuel qui pour­rait laiss­er croire que nous sommes devant un film mis en scène.

Je ne pou­vais pas prévoir que les gens con­fondraient le film avec une fic­tion, mais il est vrai que nous avons pen­sé met­tre un car­ton lim­i­naire, exposant en quelques lignes la sit­u­a­tion sociale des per­son­nages. Mais c’est aus­si le pro­pre du ciné­ma direct de se ren­dre invis­i­ble. L’un des enjeux était de ne jamais talon­ner nerveuse­ment les per­son­nages, je devais donc rester calme et atten­dre que les choses sur­gis­sent organique­ment. C’est peut-être la dif­férence entre le ciné­ma direct et la fic­tion : dans le doc­u­men­taire la caméra est tou­jours un poil en retard sur l’action. Le doc­u­men­taire cours après l’action. Or j’avais l’intention d’éviter cela à tout prix. Il me fal­lait rester calme, et pren­dre un peu de recul sur les événe­ments.

À com­bi­en tourniez-vous ?

Nous étions deux. Mon assis­tant et moi. Et pour les scènes de danse, en classe, nous avions un troisième ren­fort.

En somme, vous con­tentiez-vous de définir un cadre ?

Pas vrai­ment. J’étais juste con­nec­té aux faits, vos sens se met­tent en éveil 3 ou 4 sec­on­des avant que l’événement ne survi­enne. C’est une ques­tion de con­cen­tra­tion. Si vous êtes suff­isam­ment con­cen­trés, vous entrez en con­nex­ion avec les per­son­nages, en antic­i­pant chaque chose calme­ment.

Avez-vous mod­i­fié la chronolo­gie des événe­ments au mon­tage ?

Non, jamais. Vous pour­riez en faire l’expérience : filmez-vous une année, vous obtien­drez une his­toire. Il suf­fit de savoir quoi regarder, et vous avez une his­toire.

L’espoir que le hip-hop représente aux yeux de Toto, sa pro­gres­sion spec­tac­u­laire, immu­nise le film con­tre une noirceur de com­plai­sance à laque­lle vous échappez très intel­ligem­ment.

Parce que les per­son­nages sont forts. En dépit de leur envi­ron­nement, ils dévelop­pent de fortes per­son­nal­ités. Ils sur­vivent. Les choses m’ont été don­nées par hasard, je n’ai rien provo­qué. L’aspect « con­te de fée », avec le démé­nage­ment à l’orphelinat, la per­for­mance de Toto au con­cours de hip-hop, tout cela n’était pas prémédité. Ces choses arrivent dans le doc­u­men­taire. C’est ce qui le rend pas­sion­nant. Vous devez tou­jours suiv­re votre intu­ition.

Cette façon de faire vous est-elle famil­ière, ou c’est le sujet qui l’exigeait ?

Je pense que le sujet l’imposait. Si vous filmez votre pro­pre famille, il n’en va évidem­ment pas de même. Dans le cas de ce film, je ne savais rien de ces gens, de leur façon de vivre, de leur psy­cholo­gie. Ils n’ont rien à manger, vivent au milieu de junkies, et rien ne me per­me­t­tait de com­pren­dre pourquoi ces enfants demeu­raient posi­tifs. Vous devez vous en remet­tre à votre feel­ing.

Il y a ce plan, choquant, dans lequel appa­raît de près l’un des oncles de Toto s’enfonçant une aigu­ille dans le cou.

Ce plan nous a don­né du fil à retor­dre. On s’est longtemps demandé s’il fal­lait l’intégrer ou non. Nous avions beau­coup de plans de défonce, mais je voulais mon­tr­er ce à quoi l’enfant était exposé. Ce qu’il vivait au quo­ti­di­en. Et ceci fait par­tie de son quo­ti­di­en. Pourquoi détourn­er le regard sur ce à quoi cet enfant assiste tous les jours ? Il fal­lait que le plan appa­raisse au bon moment, pour ne pas effray­er le spec­ta­teur. Le plac­er au tout début reve­nait à me tir­er une balle dans le pied. Or le spec­ta­teur a vu d’autres scènes de défonce avant que ce plan n’arrive. Il ne vient pas de nulle part.

Avez-vous effec­tué seul le mon­tage du film ?

La plu­part du temps seul. J’ai tra­vail­lé avec un mon­teur pour les pre­miers mois, puis j’ai pour­suivi seul. Puis j’ai tra­vail­lé avec quelqu’un d’autre, avant de me retrou­ver seul de nou­veau, jusqu’à la fin du mon­tage. C’est impor­tant d’avoir un regard extérieur.

La scène la plus triste – lorsque la grande sœur est livrée à elle-même, droguée et para­noïaque, après le départ de Toto et Andrea – est filmée par la sœur cadette.

Oui, parce que je n’aurais pas pu la filmer moi-même. J’ai for­mé Andrea et Toto à tenir une caméra. En par­al­lèle du tour­nage, je menais un ate­lier dans leur classe. Je leur don­nais de petites his­toires à écrire le soir, puis nous manip­ulions la caméra. Mais seules les images d’Andrea m’ont servi pour le film. Je lui ai don­né une petite caméra, avec pour seule con­signe de me mon­tr­er ses images. Cette scène avec la grande sœur est indépen­dante de ma volon­té, elle me l’a mon­trée, et j’ai jugé bon de l’intégrer au film.

La grande sœur en ques­tion a‑t-elle accep­té que ces images soient dif­fusées ?

Elle a signé un papi­er. Je ne suis même pas sûr qu’elle les ait vues, elle est actuelle­ment en prison.

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Dans la caté­gorie « bal­lons de bau­druche », roule­ment de tam­bour pour un court et un long, dont les titres ont fait plus de bruit avant qu’après leur pro­jec­tion. En poids mouche, attribuons libre­ment « la plume sous cel­lo­phane d’or » à Yes We Love et ses qua­tre sketchs spon­sorisés par Picard. Primé à Cannes puis dis­tin­gué à Angers, le Norvégien Hal­l­var Witzø com­pile tous les pon­cifs de la fan­taisie « à la nordique », et défèque son pas­tiche en qua­tre boulettes d’un pom­piérisme rasséréné. Énième exer­ci­ce de style biberon­né à Cul­ture Pub, il serait temps que les courts-métrages pro­prets cessent de retir­er les prix de la bouche de propo­si­tions moins car­riéristes. Quitte à attir­er l’attention, on con­seille à ces requins sans tal­ent de pro­jeter directe­ment leur carte de vis­ite sur grand écran.

Après le crâneur en culotte courte, place au poids lourd, mais alors très très lourd… Avec sa fil­lette en phase ter­mi­nale, son cynisme coup de poing et ses mys­tères de comp­toir, La Niña de Fuego a tout du grand qui préfère à la com­pag­nie des pairs, se faire mouss­er par plus petits que lui. Mau­vais cal­cul, car aucune sélec­tion, si mod­este soit-elle (ce qui n’était de toute façon pas le cas d’Angers), ne paraît à notre con­nais­sance suff­isam­ment miteuse pour dérouler un tapis rouge à ce mon­stre de pré­ten­tions obès­es. On ne se fatiguera pas au petit jeu de l’analyse pour un film privé de toute intéri­or­ité : une hys­térique de carte postale, dont rien ne nous sera sug­géré sur les caus­es de sa folie – cela eût néces­sité un tra­vail d’écriture que Car­los Ver­mut a man­i­feste­ment jugé inutile – se retrou­ve prise au piège d’un grincheux qui la fait chanter pour offrir à sa fille leucémique la robe de ses rêves. Le film, qui se rêve en comédie à l’encre noire, ne parvient qu’à enter­rer aux yeux du spec­ta­teur les mai­gres con­ces­sions qu’il était prêt à lui faire sur le ter­rain du thriller. Si seule­ment Ver­mut ne voguait pas tête bais­sée et sourire en coin sur le radeau du scé­nario-chorale, dont il n’a sûre­ment pas remar­qué qu’il était le dernier pas­sager. Ses emprunts mal digérés à La Piel que Habito seraient encore un moin­dre mal, s’il ne s’enveloppait pas de cet esprit de sérieux maquil­lé en cynisme de bro­cante. Bref, sitôt vu, sitôt rail­lé puis oublié, mais on regrette que le ciné­ma espag­nol n’ait pas été mieux représen­té, lui qui sem­ble se raré­fi­er d’année en année. Et que La Niña de Fuego ait car­ton­né chez Cer­van­tès est tout sauf de bon augure pour la san­té du ciné­ma Ibère.

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Enfin nos regards, quelque peu désori­en­tés par la grande mosaïque européenne du cat­a­logue, ne se seraient peut-être pas attardés sur Le Petit Homme (tou­jours en com­péti­tion européenne) si le film ne s’était pas trou­vé accolé à l’importateur de films étrangers le plus malin de l’hexagone. En effet le flair prover­bial de Memen­to Dis­tri­b­u­tion – qui frise depuis quelques années le délit d’initiés, l’improbable hit Ida en tête – vaut qu’on s’arrête sur ses poulains, qui ont ten­dance à valid­er une cer­taine idée plutôt pan­tou­flarde du ciné­ma inter­na­tion­al, petit vil­lage olympique où l’on ne déré­glera jamais les com­bi­naisons éculées de la comédie de famille ital­i­enne, du film social anglais, du drame mai­grelet ger­manique, etc. Le Petit Homme ne cor­re­spond pas tout à fait à l’une de ces asso­ci­a­tions tout droites sor­ties d’un album de Tintin, mais il reprend les vieux habits du film d’intégration post-sovié­tique (on a Good Bye Lenin dans un coin de la tête, la comédie en moins) avec un esprit de petit prof pour le moins dérangeant. On y décou­vre une famille immi­grée tchétchène (une veuve et ses trois enfants), ten­tant de repar­tir du bon pied en Autriche. L’aîné, petit garçon débous­solé mais très sérieux, orphe­lin de son père et de son pays, se laisse con­va­in­cre qu’il est désor­mais « l’homme de la mai­son », mantra peu sincère (il n’a que 11 ans) qui flat­te l’adolescent nais­sant en lui plus qu’il n’y fait bour­geon­ner un adulte. Prob­lème : Le Petit Homme ressem­ble à un manuel de coach­ing pour par­fait petit immi­gré, égrenant une à une les sit­u­a­tions type (deman­der con­seil à son imam, ne pas fréquenter les vilains garçons, aider maman à tra­vailler…). Un cer­tain car­ac­tère offi­ciel et péd­a­gogique par­court le réc­it ini­ti­a­tique du jeune Ramasan : on ne serait pas sur­pris de voir son his­toire plac­ardée dans la salle d’attente d’une mairie. Les petites bêtis­es d’enfance cèdent peu à peu la place à l’accumulation des bons points, achevant de ranger ce Petit Homme dans les ray­on­nages de la bib­lio­thèque munic­i­pale.

Au ray­on court-métrage d’école, pas vrai­ment de quoi grimper au rideau. Comme chaque année, il suff­i­sait de jeter un œil sur le pays d’origine pour flair­er l’AOC de style. À ce petit jeu des sept familles esthé­tiques, duquel notre pres­tigieuse Fémis ne sort jamais indemne, l’école des élites de demain (et des promess­es rarement tenues) arrivait cette année en cati­mi­ni, et repar­tit, une fois n’est pas cou­tume, la tête haute. Tout le mérite revient à Héloïse Pel­loquet, qui du haut de sa qua­trième année en sec­tion mon­tage, dévale un slalom aut­ofic­tion­nel en s’autorisant quelques hors pistes. Comme une grande racon­te ain­si l’histoire d’Imane, col­légi­en­ne entre-deux-âges qui de self­ies en cam­pagnes élec­torales pour kids, nous rap­pelle que la préado­les­cence est un éden qui s’ignore : une part des anges, à cheval sur l’insignifiance de l’enfance et l’émancipation des ados. En dépit de quelques mal­adress­es aisé­ment par­donnables – on pense à l’abus de plans déco­rat­ifs tournés à l’iPhone –, Héloïse Pel­loquet esquive gra­cieuse­ment les pièges du nat­u­ral­isme d’initiation, en priv­ilé­giant les con­tretemps, ven­tres mous et actes man­qués, sans pour autant lésin­er sur les calo­ries brûlées. C’est que l’énergie du drame, con­traire­ment à l’euphorie des rouleaux-com­presseurs de la pos­i­tive atti­tude – dont Even Cow­boys Get to Cry offrait un par­fait exem­ple –, s’y con­sume en pure perte. Une pudeur bien­v­enue, qui pour une fois dans un film d’étudiant n’agit pas comme un cou­ver­cle. À défaut de trou­bler, Comme une grande se dis­tingue des vaguelettes à pré­ten­tion sul­fureuses, qui bombent le torse pour mieux cacher leur timid­ité. C’est que la pudeur caresse pour de vrai, quand la pudi­bon­derie répand les poudres un peu partout mais fait mine d’avoir per­du l’allumette. Un chef d’accusation en moins, pour ce film qu’un instinct pyro­mane fait crépiter de mille étin­celles orphe­lines : comme on craque puérile­ment des allumettes, sans qu’aucune mèche ou cig­a­rette ne vien­nent encore ôter leur pré­cieuse inutil­ité. À cela s’ajoute un pari osé, tenu par d’autres avec plus ou moins de suc­cès (de Boy­hood à Eden, pour les plus récents), qu’Héloïse Pel­loquet rem­porte sere­ine­ment : le par­ti pris du banal. C’est la seule rai­son d’être de ces images domes­tiques et pau­vres dont le film abonde. Car au fil du méli-mélo, dont on red­outait un peu la gra­tu­ité arty, se des­sine une chrysalide de vidéos anec­do­tiques, empris­on­nant Imane comme un escar­got dans sa coquille. S’y joue alors le drame de la préado­les­cence, qui sub­stitue à l’étreinte parentale dont elle s’extirpe, d’autres cocons d’ennui, qui finiront peut-être un jour par se fêler à leur tour. Mais de cela, il n’est pas encore ques­tion. Entre­tien avec Héloïse Pel­loquet, sa réal­isatrice, et Mélis­sa Mal­in­baum, sa pro­duc­trice :

Com­ment l’idée du film vous est-elle venue ?

Héloïse : Je con­nais Imane depuis qu’elle est petite, et j’avais envie de faire un film sur la préado­les­cence, un âge charnière entre l’enfance et l’adolescence. Son tem­péra­ment et son rap­port direct aux adultes m’ont con­va­in­cu de tra­vailler avec elle. De plus, elle avait par­ticipé à cette élec­tion au Con­seil Général des jeunes, et la démarche m’avait paru sin­gulière pour une enfant de cet âge. Elle avait 11 ans, et en général c’est le groupe qui compte à cet âge. La voir faire cam­pagne pour elle seule la dis­tin­guait de ses cama­rades. D’autre part, j’ai eu l’idée de tra­vailler sur les images tournées par des jeunes avec leurs télé­phones porta­bles, dans le cadre d’un ate­lier à la Fémis où nous devions con­vo­quer des images d’archives. J’avais envie d’un jour­nal intime filmé. Le lieu m’intéressait aus­si beau­coup, je con­nais bien Noir­mouti­er, et le motif de l’île me sem­blait dire quelque-chose de cet âge-cocon. En somme, tout cela s’est mélangé petit à petit.

Com­ment avez-vous écrit ? Les jeunes ont-t-ils par­ticipé ?

Héloïse : On a beau­coup échangé avec eux, surtout avec Imane. Mais il y a aus­si beau­coup de moi, j’ai gran­di à Noir­mouti­er. Ce serait un peu un croise­ment d’Imane et de moi. Elle nous avait envoyé des vidéos d’elle, filmées avec son télé­phone, et nous avons écrit autour de cette pre­mière salve d’images. Le tour­nage s’est étalé sur un an, ce qui nous autori­sait à écrire entre chaque ses­sion. Nous étions libre de réécrire sou­vent.

Le film rap­pelle un peu Boy­hood, de Richard Lin­klater, dans sa propen­sion à suiv­re le cours tran­quille d’une exis­tence ordi­naire. À vos yeux, ce règne de l’anecdote est-il pure­ment généra­tionnel, dans le sens où il tiendrait de la mul­ti­pli­ca­tion des caméras et des images pau­vres ?

Héloïse : C’est vrai qu’aujourd’hui, tout le monde a une caméra domes­tique, et l’on s’est habitué à filmer la banal­ité. C’est ce qui m’intéressait dans ces vidéos-là, car elles racon­tent l’ennui des préado­les­cents. Plutôt que des mon­tagnes russ­es dra­ma­tiques, je recher­chais l’authenticité. On assumait com­plète­ment de présen­ter la chronique d’une ado­les­cence banale, en province. Ils ne sont pas mal­heureux ni euphoriques, ce qui n’empêche pas Imane de se pos­er des ques­tions assez pro­fondes, comme celles de l’identité et des racines. Je la vois comme un per­son­nage tourné vers l’avenir, en tran­sit. D’ailleurs, le film aurait pu s’intituler comme ça « En Tran­sit ». Mais ça exis­tait déjà !

Mélis­sa, com­ment êtes-vous arrivée sur le pro­jet ?

Mélis­sa : Nous étions dans la même pro­mo­tion à la Fémis, et le pro­jet m’intéressait beau­coup. Le fait de tourn­er sur une longue durée, d’aller ren­con­tr­er les comé­di­ens en repérage, etc., tout cela m’a ent­hou­si­as­mé. Mais il faut dire qu’Héloïse a été très autonome pen­dant toute la durée du tour­nage, j’étais moi-même très prise par l’école, et mon rôle s’est lim­ité à celui d’une con­seil­lère. Héloïse avait une rela­tion très intu­itive avec ses comé­di­ens, je ne pou­vais pas apporter grand-chose de plus. Idem pour l’écriture, on s’est con­tenté de tomber d’accord sur un principe. Enfin pour le mon­tage, j’apportais un regard extérieur. Pour le prochain film, je suis plus investie. Nous sommes actuelle­ment en recherche de finance­ments.

Avez-vous d’autres pro­jets avec la même troupe d’enfants ?

Héloïse : Oui, on a le pro­jet d’en faire un long. On irait d’ailleurs vers plus de fic­tion, si l’on com­pare à Comme une grande, où la pro­por­tion d’images domes­tiques fait la part belle au doc­u­men­taire. Je voudrais con­serv­er ce dis­posi­tif, et cette direc­tion d’acteurs, tout en éti­rant le style nat­u­ral­iste du côté du con­te. Ce qui facilite l’écriture, c’est que je con­nais les acteurs sur le bout des doigts. Leur façon de par­ler, de bouger, et la con­nais­sance des comé­di­ens est cru­ciale pour moi. C’est un peu le point de départ de mon tra­vail.

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Jamais en reste, le Fres­noy avait aus­si placé un pion en com­péti­tion des films d’écoles. Moins con­ceptuel qu’à l’accoutumée, Archipels Gran­ites dénudés de Daph­né Héré­takis narre la chronique doc­u­men­taire d’une Grèce con­fite dans un sur­place douil­let qui aurait per­du goût à l’histoire. Un plan résume le film à lui seul : inter­rogée pen­dant son marché, une femme réclame un soulève­ment puis s’assoit, lasse, sur un petit pili­er urbain. Plus tard, c’est l’Agora qui s’effondrera, en guise de sym­bole de l’abattement nation­al. Pour s’être recro­quevil­lée sur elle-même, la Grèce som­bre sans s’affoler dans une apoc­a­lypse pais­i­ble, au tic-tac d’un con­tre-la-mon­tre dont elle n’entend même plus les aigu­illes trot­ter. Comme un sym­bole, quelques jours après la fin du fes­ti­val, Syrizia accé­dait au pou­voir sur un dis­cours d’insoumission. Coïn­ci­dence trop belle pour ne pas lui faire une petite place dans nos colonnes.

On souhait­erait plus d’in­soumis­sion pour d’autres films d’é­coles biberon­nés aux tal­ents de maîtres européens label­lisés grands auteurs. Ain­si, d’Ele­na ou de La Bam­bi­na, qui réci­tent sans (trop) bégay­er les leçons retenues et répè­tent, sans plaisir ni sincérité, les pon­cifs hérités des frères Dar­d­enne ou d’As­ghar Farha­di. Tout y est sur des rails, prêt à être lancé sur les tapis rouges, mise en scène et per­son­nages au dia­pa­son d’un monde sans risque. Nul doute qu’on rever­ra bien trop vite ces futurs auteurs du world cin­e­ma dans des fes­ti­vals qui ont à cœur de définir, tout en les val­orisant, les futures con­ven­tions de l’a­cadémisme ciné­matographique mon­di­al. Moins esclave de ses pères/pairs et dia­ble­ment plus auda­cieux, le court métrage de Willy Hans inti­t­ulé, au choix, Les Buis­sons démo­ni­aques – 1 ou Les Four­rés sataniques – 1 (en v.o. pour les ger­manophones : Das satanis­che Dic­kicht – EINS) pro­po­sait un jeu de regard sai­sis­sant au sein d’une famille alle­mande, tout en la démem­brant à tra­vers des vignettes du quo­ti­di­en au sens, pour le moins, mys­térieux. Le syn­op­sis pour­rait peut-être nous aider : « Le poulet est abat­tu, la chan­son est chan­tée, le lac est tra­ver­sé et l’auto-stoppeuse a l’air de n’avoir jamais su vers où elle se dirigeait à l’origine. Une chose est sûre : com­pren­dre les autres n’est pas tâche facile. » Effec­tive­ment. Toute volon­té de faire sens est lais­sée de côté, sur le bord de la route mais cela, dans une grande rigueur plas­tique aux antipodes, heureuse­ment, d’un univers excen­trique cher­chant vaine­ment et oppor­tuné­ment les caus­es d’une telle fail­lite exis­ten­tielle. Quar­tet bril­lam­ment orchestré, l’o­pus alle­mand aura réus­si à déjouer les écueils du films choral en s’at­tachant froide­ment non pas au réc­it mais à la sin­gu­lar­ité et au devenir de cha­cun de ses per­son­nages, tout en les inclu­ant dans un mou­ve­ment au lyrisme feu­tré.

Hors des con­sid­éra­tions de la com­péti­tion, la sélec­tion « Fig­ures libres » a su retenir notre atten­tion en présen­tant des pre­miers films ven­dus sur le papi­er comme « réal­isés hors con­traintes et for­mats ». Sous cette appel­la­tion légère­ment fumeuse, on pou­vait ain­si crois­er, sous la forme de dou­bles pro­grammes, des œuvres déjà appré­ciées en fes­ti­val comme Fort Buchanan de Ben­jamin Crot­ty ou Vio­let de Bas Devos (au Fes­ti­val de la Roche-sur-Yon). Mais cette sec­tion nous réser­vait aus­si de belles sur­pris­es comme Motu Mae­va, pre­mier film de Mau­reen Fazen­deiro. Por­trait d’une vie en super‑8, les 43 min­utes de la pro­jec­tion se con­sacrent à Son­ja, néer­landaise d’un cer­tain âge, et à ses mou­ve­ments dans le monde. De son jardin et son îlot d’au­jour­d’hui, on passe en un jump cut à l’Afrique ou l’Asie des années 50 ou 70. Faisant fi de toute expli­ca­tion psy­chologique ou de chronolo­gie explicite, Motu Mae­va se rap­proche du con­te chan­té, tant la matéri­al­ité même du film sem­ble à la fois extrême­ment con­crète et poindre, insai­siss­able, vers l’irréel. Util­isant des pho­tos d’archives, des échanges épis­to­laires, des films de familles ou encore des chants piochés au gré d’une exis­tence trouée de mys­tères, Mau­reen Fazen­deiro inocule à son film la saveur d’une négo­ci­a­tion habile et légère, notam­ment grâce au mon­tage (tant visuel que sonore), entre le proche et le loin­tain, l’anec­dote et l’His­toire. Dif­férentes valeurs d’échelle donc, qui don­nent à son essai un trou­ble, un ver­tige sin­guli­er, miroir de sa sincère émo­tion. Bril­lante idée de pro­gram­ma­tion, Motu Mae­va était cou­plé à Un jeune poète de Damien Maniv­el. Celui-ci, après ses divers courts métrages (notam­ment La Dame au chien en 2010), retrou­ve son acteur fétiche Rémi Taffanel pour ce pre­mier long métrage se situ­ant à Sète. Si on se remé­more ses sou­venir de lycéen de Ter­mi­nale L et si on a « poète » et « Sète » dans la même phrase, on pense générale­ment à Paul Valéry. Or aucune trace de l’au­teur du Cimetière marin dans le film de Maniv­el. Néan­moins, le film racon­te sim­ple­ment l’his­toire de Rémi qui, à peine sor­ti de l’adolescence, rêve de devenir poète et d’enchanter le monde avec des vers boulever­sants et inou­bli­ables. À la recherche de l’inspiration dans la ville de Sète, sous un soleil acca­blant et avec pour seules armes un bic et un car­net, Rémi est bien décidé à écrire son poème… Mais par où com­mencer ? Con­tem­pler longue­ment la mer ? Grimper au som­met d’une mon­tagne ? Écouter le chant des oiseaux ? Aller à la bib­lio­thèque ? Trou­ver sa muse ? Dans les bars ? Au cimetière ? Sous l’eau ?… Tout une suite de sit­u­a­tions dans lesquelles Rémi va essay­er de traduire sa présence au monde, mélange de can­deur et d’in­quié­tude. Le dis­posi­tif d’Un jeune poète rejoint celui de son jeune per­son­nage prin­ci­pal : com­ment trou­ver sa manière d’habiter un plan, de s’y déplac­er, d’y entr­er et d’en sor­tir, selon le cadrage choisi par le cinéaste ? Mal­gré le sen­ti­ment d’un film légère­ment étiré pour dépass­er les 60 min­utes sym­bol­iques, l’o­rig­i­nal­ité prég­nante du film de Maniv­el lui con­fère, par son goût des beautés ter­restres, un statut par­ti­c­uli­er et bien­venu dans la masse des pre­miers films (courts ou longs) stan­dard­is­és qui s’é­chouent sur les rivages des fes­ti­vals.

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Impasse aura été faite dans ces quelques lignes sur les rétro­spec­tives et autres réjouis­sances qu’of­frait le Fes­ti­val Pre­miers Plans à côté des sérieuses com­péti­tions et autres sélec­tions offi­cielles. Qu’il s’agisse des vieux briscards de la French Touch (Bertrand Bli­er), des mastodontes transalpins (Dino Risi) ou de la jeune garde du ciné­ma d’au­teur inter­na­tion­al à la mode (Alice Rohrwach­er ou Ruben Östlund), le pro­gramme aura été copieux et placé majori­taire­ment du côté de la comédie. Étrange con­traste avec les films évo­qués ici qui, par­fois pour le pire, con­fondaient esprit de sérieux et pro­fondeur. Après avoir ouvert le bal sur Du Bel­lay, c’est par goût du con­tretemps que nous con­clurons sur ces notes fleuries de Gérard Depar­dieu dans Tenue de soirée : « Je vais t’en­culer et tu jouiras. Tu jouiras d’ex­tase. Ça ne sera pas la peine d’appeler au sec­ours : en lib­erté, il n’y a pas de gar­di­en. Per­son­ne ne vient. T’es tout seul avec ta honte. Et moi, ta honte, je la trans­forme en bon­heur. J’en fais un bou­quet de fleurs. » Une autre con­cep­tion de la « douceur angevine ».