Qui dans le ciné­ma d’auteur européen oserait encore inti­t­uler sans sour­ciller les trois chapitres de son film «Monde», «Démon» et «Chair» ? Hormis Lars Von Tri­er – qui con­stitue un cas à part, tant son goût pour les vati­c­i­na­tions grotesques ne va jamais sans son lot de visions ren­ver­santes –, prob­a­ble­ment per­son­ne. Pour­tant, il n’en fal­lait pas moins à Car­los Ver­mut pour illus­tr­er sa petite philoso­phie de comp­toir. Laque­lle, résumée par un para­plégique à l’en­tame d’un rite sex­uel dont nous ne ver­rons rien, entend exam­in­er le « para­doxe espag­nol » qui ferait de la nation ibère un peu­ple déchiré entre la pas­sion et la rai­son. Vaste prob­lème, auquel le thriller de l’élève Ver­mut – beau­coup plus proche de l’Almodóvar clin­ique de La Piel que Habito et des potages car­i­tat­ifs d’Iñárritu que du ciné­ma coréen dont il se revendique –, s’empresse de répon­dre en trois par­ties. Par­ties qui, à la faveur d’un réc­it choral sans nou­veauté, se boucle­nt sur le meurtre glaçant d’une fil­lette leucémique. Soit. Sauf qu’ainsi lancé, et de sur­croît anky­losé d’un fatras de sous-enten­dus qui son­nent creux, impos­si­ble de rec­ti­fi­er le tir d’une his­toire conçue comme une mau­vaise dis­ser­ta­tion.

Dénoyauté

Or, la frus­tra­tion que laisse La Niña de Fuego découle juste­ment de son inca­pac­ité à récolter les fruits de son tra­vail de sape. Lequel, esquis­sant dans les ellipses tout un con­trechamp de mys­tères cen­sé épais­sir son petit monde, ne laisse en fait qu’imaginer le pire pour mieux se dis­penser de fig­ur­er la mon­stru­osité de ses per­son­nages. On pour­rait objecter que ces con­tourne­ments relèvent d’un par­ti pris, et que les œil­lères du réc­it sug­gèrent ce qui, mon­tré frontale­ment, con­fin­erait à l’obscène. Mais on répondrait que c’est faire preuve d’une hypocrisie dont le réal­isa­teur se rend coupable à plus d’un titre, tant il prend plaisir à enlever de la bouche du spec­ta­teur ce qu’il y dépose laborieuse­ment, et qu’à force de se dérober devant ses pro­pres images (les scènes de sexe éludées, les non-dits coquets, le meurtre de la fil­lette), Ver­mut n’offre que la peau d’un film dénoy­auté. Le prob­lème, c’est que le film est atteint esthé­tique­ment de l’indécision passion/raison qu’il pré­tend révéler, partagé entre la ten­ta­tion du grotesque à quoi ses per­son­nages auraient pu l’inciter, et la peur du ridicule de son pro­pre imag­i­naire.

Exsangue

Résul­tat : ni démence, ni chair, ni éro­tisme. Un comble pour un film dont l’axe est une femme fatale, et dont le bon niveau d’in­ter­pré­ta­tion général aurait peut-être per­mis, entre des mains moins pré­ten­tieuses, d’espérer mieux. Dif­fi­cile de devin­er d’où sor­tent ces pro­jets fumistes qui trépig­nent à l’idée de met­tre les pieds dans le plat sans avoir l’air d’y touch­er. Du ciné­ma espag­nol, qui après La Isla Mín­i­ma (et tant d’autres depuis une bonne décen­nie, notam­ment dans le fan­tas­tique) sem­ble se con­tenter d’un statut de copiste ? Ou de ces petits auteurs inca­pables de sub­limer le choc en trou­ble, et les émoticônes en sen­ti­ments ? Tou­jours est-il qu’après deux heures à feu doux, Ver­mut rate sa cuis­son et nous sert une Niña de Fuego com­plète­ment exsangue. Garçon, on avait demandé saig­nant !