Com­ment voulez-vous par­ler de réel avec deux gamins qui s’appellent Spar­ta­cus et Cas­san­dra ? Com­ment voulez-vous penser « doc­u­men­taire » en posant une caméra devant deux per­son­nages comme leurs par­ents ? Lui : patri­arche tra­pu dont la sen­si­bil­ité se mesure en degré d’alcool, dont les pro­jets à long terme sont mendi­er et jouir naturelle­ment de la pro­priété de ses enfants. Elle : physique de pié­ta à la dureté mas­cu­line, yeux verts abyssaux et vis­age anguleux, sen­si­bil­ité exac­er­bée de dépres­sive, décrite comme folle, totale­ment inté­grée dans le monde qu’elle arpente, insup­port­able­ment seule dans sa tête. Et ces qua­tre-là sont des gens du voy­age, que le réal­isa­teur suit alors qu’un chapiteau s’est mon­té sur un ter­rain vague enclavé de Saint-Denis, et qu’une jeune femme, presque encore une enfant dans sa voix, ses rêves et ses colères, héberge.

La marge…

On ne va pas refaire le point ici sur le cor­don qui lie doc­u­men­taire et fic­tion. Le ciné­ma est mal à l’aise de nais­sance, coupons court. Ioa­nis Nuguet (un nom de per­son­nage, ça aus­si) a une capac­ité à se faire oubli­er, au point d’obtenir des scènes d’une intim­ité très rare. Peut alors se for­muler frontale­ment le déchire­ment ter­ri­ble qui se pro­duit entre ces deux enfants adultes et ces deux par­ents infan­tiles. Séden­tarisés sous ce chapiteau et sous la garde – bien­tôt validée par un juge – de la jeune femme (Camille), Spar­ta­cus et Cas­san­dra vont à l’école, font autre chose que la manche et le larcin. Il faut voir l’ouverture du film, où sur un défile­ment d’images qua­si abstraites, le garçon déroule ses années : « À un an, je mar­chais déjà. À deux ans, je mangeais de la terre. À trois ans, mon père était en prison. À qua­tre ans, je fai­sais la manche avec ma sœur. À cinq ans, j’étais en mater­nelle. À six ans, je sautais une classe. »… Arrivé à dix ans, l’enfance a presque dis­paru sous les faits. En d’autres ter­mes, la fic­tion a dis­paru sous le réel. De leur côté, les par­ents ne sont pas admis sous le chapiteau. Et le père se plaint : ses enfants lui appar­ti­en­nent, ils doivent mendi­er pour lui, il doit pou­voir en faire ce qu’il veut, déci­sion du juge ou pas. Pourquoi ont-ils le droit à un toit et pas lui ? Paroles d’un autre temps et can­deur qui rend songeur, Bou­vard et Pécuchet s’offusquaient devant les mêmes pro­pos en 1881. Ironie, ce sont les petits qui traduisent la plu­part des échanges, avec la vivac­ité de l’enfant dans les gestes et le fatal­isme de l’adulte dans l’œil.

…et le centre

On nage en plein dans le domaine du cliché, et, de la peur de l’Autre jusqu’à « l’Anti » pri­maire, on pour­rait vite tomber dans le tra­vers du médi­a­tique. Ioa­nis Nuguet l’ignore, il filme droit, si droit que les sym­bol­es restent hors champ. Un des seuls autres à y par­venir ain­si dans le ciné­ma français, lui entière­ment par le biais de la fic­tion, est Jean-Charles Hue, qui avec Mange tes morts (Quin­zaine des réal­isa­teurs, 2014), fait de quelques Yénich­es les véri­ta­bles héros d’un film d’action. Le père de Spar­ta­cus est un salaud, son fils l’aime, la vie est comme ça. Une scène éton­nante voit l’enfant se révolter con­tre son père saoul, l’exhorter à avoir de vrais pro­jets, con­clure en larmes rageuses par « Qui m’a don­né pareils par­ents ? » La sym­bol­ique du gitan a dis­paru ici, l’histoire de famille a pris le dessus. À tel point que Camille, dont on ne saura finale­ment jamais grand-chose, passe peu à peu du statut d’assistante sociale roots à celui de mère adop­tive. C’est la même puis­sance de la sphère famil­iale qui élève ce per­son­nage aus­si haut que les qua­tre autres. À 21 ans, Camille est aus­si mar­gin­al­isée, vit de renon­ce­ments et d’engagements dont on devine par petites touch­es le poten­tiel d’amertume. On n’en saura jamais plus et c’est tant mieux pour l’imaginaire.

Enfin, entre les scènes nar­ra­tives, se con­stru­it une belle série de séquences sen­si­tives (images fix­es enchaînées rapi­de­ment, accélérées…) qui toutes font de l’environnement (frich­es urbaines, forêts…) une matière ciné­matographique forte au-delà du rôle de coupe et de fond de voix off. Et ces par­ties con­stru­isent ensem­ble un rythme et un équili­bre rares. C’est bête à dire mais peut-être vital dans le monde doc­u­men­taire : le plaisir de filmer est là avant le mes­sage. Le plaisir de voir aus­si.