Les quo­tas qui régis­saient l’exploitation de films et ont per­mis à une ciné­matogra­phie nationale de s’épanouir ont dis­paru ; les aides de l’État se font de plus en plus dis­parates et sont peut-être amenées à s’amenuiser ; l’écart se creuse entre ciné­ma com­mer­cial et ciné­ma indépen­dant, tan­dis que prospèrent les four­nisseurs offi­ciels de ciné­ma exo­tique pour fes­ti­vals : voilà ce que sem­ble être la sit­u­a­tion du ciné­ma en Corée du Sud. Mais ce qui nous intéresse avant tout, n’est-ce pas, ce sont les bons films, les cinéastes intéres­sants. À l’oc­ca­sion de cette pro­gram­ma­tion spé­ciale cou­vrant, certes, cinquante ans de ciné­ma au pays du matin clair, retour sur quelques forces vives apparues ces dernières années.

Park Chan-wook

En 2003, au plus fort d’une « Asia­ma­nia » par­fois déraisonnable, arrive sur les écrans français Sym­pa­thy for Mr Vengeance. C’est un film âpre, dur, sans con­ces­sion aucune et dont l’esthétique partage les par­tis pris scé­nar­is­tiques, avec une volon­té de vérisme rugueux. Le jusqu’au-boutisme du film sur­prend, mais impose vite son jeune réal­isa­teur (il a alors 39 ans, et c’est sa sec­onde réal­i­sa­tion de long métrage, après Joint Secu­ri­ty Area) comme l’un des fers de lance d’un cer­tain ciné­ma asi­a­tique, qui cite notam­ment le som­bre Vio­lent Cop de Takeshi Kitano comme référence.

Lorsque sort, en 2004, auréolé de son Grand Prix du jury de Cannes, Old Boy, « suite » de la saga de la vengeance du réal­isa­teur, la sur­prise est au ren­dez-vous. Tou­jours extrême, som­bre et vio­lent, le ciné­ma de Park Chan-wook s’est styl­isé, a pris une iden­tité toute autre que celle décou­verte dans Mr Vengeance. Plans séquences fac­tices, util­i­sa­tion sys­té­ma­tisée des Com­put­er Gen­er­at­ed Images, emploi d’une par­ti­tion musi­cale éton­nante (une relec­ture d’un baroque à la Vival­di)… Old Boy s’impose, avant tout, comme l’un des pre­miers films d’une « généra­tion man­ga » totale­ment assumée au ciné­ma. Park Chan-wook mêle avec une frénésie ébou­rif­fante les effets de nar­ra­tion et thé­ma­tiques du man­ga avec ceux d’un ciné­ma tra­di­tion­nel, surtout via son util­i­sa­tion des CGI. Avec les futurs Lady Vengeance et Je suis un cyborg, cette orig­i­nal­ité se con­firmera – dans toutes ses qual­ités comme dans tous ses défauts.

Car le cinéaste, pour toute sa vir­tu­osité visuelle, pos­sède évidem­ment les défauts de ses qual­ités. En effet, une fois passé le stade de l’étonnement face à l’extrême atten­tion portée aux images et à une mise en scène léchée, le ciné­ma de Park Chan-wook peine à associ­er un sens réel aux images, comme si le cinéaste jugeait suff­isant de ne pro­duire qu’une forme remar­quable, ajoutée, mais rarement liée, à ses rocam­bo­lesques scé­narii. Est-ce à dire que le style Park Chan-wook serait stérile, inin­téres­sant? Loin de là. Pour l’heure, le cinéaste sem­ble avoir dis­so­cié les thèmes de sa trilo­gie de la vengeance (Old Boy, Lady Vengeance et Sym­pa­thy for Mr Vengeance) et celle de son dernier-né, Je suis un cyborg. Pour­tant, il s’agit tou­jours de traiter de l’aliénation de l’individu vis-à-vis de la société. L’individu, chez Park Chan-wook, n’existe que par la rup­ture. Ces per­son­nages ont une exis­tence à la fois nar­ra­tive mais aus­si pure­ment visuelle, ciné­matographique – et c’est en cela, dans cette créa­tion de fig­ures extrêmes, que Park Chan-wook est cer­taine­ment le meilleur.

Dans Je suis un cyborg, la thé­ma­tique de la vengeance est bien loin, mais la rup­ture reste très présente. Dans ce film, Park Chan-wook se place délibéré­ment du point de vue de son héroïne, per­suadée qu’elle est un cyborg, en util­isant force CGI pour illus­tr­er les délires cyberné­tiques de la jeune femme. De ce fait, il valide son illu­sion, prend le par­ti de croire en elle plutôt qu’au reste du monde. C’est, finale­ment, le cas dans tous ses films. Park Chan-wook a créé un univers par­tielle­ment virtuel, et qui se recon­naît comme tel, afin de par­ler de son ciné­ma en hyper­bole. La réal­ité, nous dit-il, n’a pas de place dans ma créa­tion, sinon comme com­para­tif terne – et ses per­son­nages ont soif d’absolu. La dichotomie entre un univers visuel à l’extrême per­fec­tion et les psy­chés per­tur­bées de ces pro­tag­o­nistes fait ressor­tir la réelle prob­lé­ma­tique du ciné­ma de Park Chan-wook : lorsqu’on se fait cinéaste de soi-même, que l’on met en scène et que l’on stylise son exis­tence à ses pro­pres yeux, exprime t‑on une illu­sion de soi, ou par­le t‑on réelle­ment de soi ? Park Chan-wook développe ain­si une œuvre intéres­sante, tou­jours prompte à nous sur­pren­dre et à innover – mais qui manque de matu­rité. Il y a fort à pari­er qu’avec le temps, Park Chan-wook con­tin­ue à nous sur­pren­dre, à nous intéress­er, et qui sait, avec un peu de chance, à accouch­er d’une œuvre réelle­ment ent­hou­si­as­mante.

Hong Sang-soo

Au fil de ses huit films, Hong Sang-soo a réus­si à impos­er un univers facile­ment recon­naiss­able. De par les thèmes traités et la rad­i­cal­ité du style, ce cinéaste a créé en un peu plus de dix ans une œuvre unique et fasci­nante, à la fois terre à terre et étrange, morne et lumineuse. Son écri­t­ure ciné­matographique si par­ti­c­ulière a au fil des films pris le temps de mûrir, jusqu’à attein­dre, avec la sor­tie con­jointe en 2008 de Night and Day et de Woman on the Beach, une qua­si-per­fec­tion. Car le pre­mier film, inti­t­ulé Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, ne lais­sait pas encore paraître l’extrême dépouille­ment qui allait par la suite être la mar­que de fab­rique du cinéaste. En effet, ce film laisse voir quelques champs-con­trechamps, un plus grand nom­bre de plans, des points de vue en plongée, et même, ce qui rétro­spec­tive­ment étonne, une alter­ca­tion physique filmée caméra au poing. Le réc­it lui-même, plus tortueux, con­stru­it autour de dif­férents fils se trou­vant sur la même tra­jec­toire, paraît pour­tant dans ses inten­tions plus direct, s’imposant d’emblée au spec­ta­teur, de façon plus sig­ni­fica­tive. Mais dès le sec­ond film, le réal­isa­teur coréen sem­ble déjà avoir trou­vé ce qui allait faire la sin­gu­lar­ité de son regard, et ce mal­gré des cadres encore un peu raides.

À par­tir de là, la nar­ra­tion fonc­tionne au plan par plan, cha­cun cor­re­spon­dant à une scène. Sauf erreur, aucun découpage à l’intérieur d’une même scène, et seuls quelques très rares zooms sur­venus dans ses derniers films vien­dront trou­bler le face à face entre le déroule­ment de l’histoire et le spec­ta­teur. Chaque scène est donc la résul­tante d’un choix de cadre pré­cis qui délim­it­era l’action. Optant pour des plans sou­vent larges met­tant à dis­tance les pro­tag­o­nistes et priv­ilé­giant l’étirement du temps, Hong Sang-soo, de par son regard, parvient à ren­dre compte de la chape de plomb qui pèse sur les épaules des per­son­nages, tout en prenant soin de ne pas la faire porter par celles du spec­ta­teur. De plus, le cinéaste a l’intelligence de trou­ver le juste milieu entre un cadre aux bor­dures mil­limétrées dont la dynamique des lignes serait créa­trice de ten­sion, et un cadre totale­ment imper­son­nel. Il réus­sit à alli­er ensem­ble beauté des formes et des lumières, sans jamais oubli­er que le plan ori­ente l’œil vers le réc­it, s’efface devant lui. Mais chez ce cinéaste, l’enchaînement des plans, leur agence­ment et le choix des durées créent un rythme à la fois limpi­de et étrange. Bien que sans effet et fon­cière­ment réal­iste, l’étirement des sons et des images parvient pour­tant à génér­er une étrange impres­sion de flot­te­ment assez sur­réal­iste.

Cette mise à dis­tance et cet étire­ment du temps ser­vent au mieux des réc­its con­tant l’histoire d’êtres pas vrai­ment épanouis. Mal dans leur peau, angois­sés à l’idée de savoir ce qu’ils vont et ce qu’ils sont capa­bles de faire de leur vie, ces per­son­nages traî­nent avec eux un passé qui est loin de les ras­sur­er et de les encour­ager à se pro­jeter dans l’avenir. Il s’agira sou­vent de jeunes gens, d’artistes ratés, de trente­naires grav­i­tant plus ou moins autour du monde de l’université, por­tant en eux des décep­tions amoureuses et pro­fes­sion­nelles ; des hommes et des femmes parais­sant comme figés et engoncés dans des corps dont ils ne savent que faire. Comme pour oubli­er et mal­traiter ces corps, ils s’adonnent de façon assez pathé­tique à des beu­ver­ies vec­tri­ces de malen­ten­dus glauques. Revenant régulière­ment dans ces films, ces scènes alcoolisées, comme c’est le cas au début du Pou­voir de la province de Kang­won, sont sou­vent pré­textes à des règle­ments de compte, des reproches que l’on se jette à la fig­ure pour mieux les regret­ter le lende­main. Le sexe, grande­ment présent chez Hong Sang-soo, est ressen­ti comme un moyen de s’abandonner, comme une autre sorte d’ivresse, mais ne fait sou­vent que révéler le mal-être des corps, l’incapacité de cha­cun à assumer ses pul­sions et à se trou­ver en véri­ta­ble sym­biose avec le désir de l’autre.

La détresse de ces per­son­nages, per­dus au milieu d’un monde qui ne leur dit rien de bon, les poussent par­fois à agir de façon extrême­ment médiocre et lâche, ce non en fonc­tion d’un plan machi­avélique délibéré, mais de façon rep­tili­enne, par pur instinct de survie. Ils se révè­lent sou­vent inca­pables de faire preuve du courage et de la lucid­ité néces­saires en vue de ren­dre la sit­u­a­tion com­plexe un min­i­mum plus hon­or­able. Et ils le savent. Dans Turn­ing Gate, l’un des pro­tag­o­nistes répète plusieurs fois une phrase qui à la base lui était adressée : « Même si c’est dif­fi­cile d’être humain, essayons de pas devenir des mon­stres. » Ces per­son­nages savent que l’image que leur ren­voie la glace n’est pas flat­teuse : honte et haine de soi se lisent sur les vis­ages. Mais leur orgueil lâche dif­fi­cile­ment du ter­rain, et l’aveu de leurs faib­less­es ne se lais­sera pas si facile­ment extraire. Ces brusques accès de fierté ne font que trahir de façon on ne peut plus pathé­tique les doutes mon­strueux qui les habitent.

Au milieu de ce chaos émo­tion­nel, le cinéaste sait néan­moins jouer d’un humour ravageur. La mal­adresse, l’aspect gauche des per­son­nages (surtout quand ils ont bu !) génèrent des scènes à la lim­ite du bur­lesque. Bien que met­tant en lumière l’aspect médiocre de cer­tains pro­tag­o­nistes, Hong Sang-soo ne con­damne per­son­ne et laisse place à des moments de grâce, d’une légèreté et d’une naïveté lumineuses, faisant ressur­gir l’espace de quelques sec­on­des le sou­venir d’une inno­cence per­due dans le temps.

Bong Joon-ho

Actuelle­ment à l’affiche avec Shak­ing Tokyo, sa con­tri­bu­tion – un rien déce­vante – au trip­tyque Tokyo !, Bong Joon-ho a acquis en seule­ment deux films sor­tis en France – Mem­o­ries of Mur­der et The Host – une répu­ta­tion non usurpée de jeune prodi­ge, apte à inve­stir divers gen­res en y imp­ri­mant une mar­que sin­gulière, faite notam­ment d’hybridation des tonal­ités, de rap­port aigu au temps et d’attention extrême portée aux per­son­nages. À l’inverse d’un Hong Sang-soo dont les films, pro­duits par la France, sont très peu vus en Corée, ce réal­isa­teur, pul­vérisant le cli­vage entre pro­duc­tions com­mer­ciales et films d’auteur, touche le pub­lic de son pays : block­buster inven­tif et émou­vant, aus­si rageur que gra­cieux, The Host a fait 13 mil­lions d’entrées chez lui.

Après Bark­ing Dogs Nev­er Bite[1], chronique intimiste et décalée souf­frant de flot­te­ments et de dis­per­sions mais pos­sé­dant un sens cer­tain du bur­lesque dépres­sif et de l’ironie mor­dante, le ciné­ma de Bong Joon-ho acquiert une ampleur remar­quable. Qua­tre ans avant Zodi­ac, il livre avec Mem­o­ries of Mur­der un polar dés­abusé où la quête d’indices con­fine au délire, pié­tine, s’embourbe. L’incompétence et la bêtise des inspecteurs y joux­tent leur manque de moyens tech­niques, la tem­pérance réflex­ive d’un nou­veau venu s’y méta­mor­phose en obses­sion ven­ger­esse. Avec pour enjeu cen­tral cette enquête, le genre se fait le récep­ta­cle d’un bouil­lon­nement de per­son­nages et de sit­u­a­tions ironiques, et laisse s’installer une chronique aigre-douce sur la per­ver­sité à « vis­age ordi­naire ». Dans The Host, véri­ta­ble cock­tail de gen­res – film de mon­stre, mélo­drame famil­ial, film de cav­ale et fic­tion para­noïaque –, Bong se livre à une charge vit­ri­olée con­tre la posi­tion poli­tique de son pays. Si ses préoc­cu­pa­tions sociales et poli­tiques trou­vent dans ce film une place de choix, elles n’avaient pour­tant pas atten­du ce dernier pour s’exprimer.

Ses trois longs métrages dressent le por­trait d’un pays où règ­nent la cor­rup­tion et l’incompétence bornée d’autorités soucieuses de ne pas per­dre la face, et où risque tou­jours de se pro­fil­er, comme solu­tion désen­chan­tée, le déni ou le repli sur soi (qu’il se soit penché, lors de son incur­sion à Tokyo !, sur le phénomène hikiko­mori n’a dès lors rien d’é­ton­nant). Le par­cours col­lec­tif prend la forme d’une mise à l’épreuve et d’une réin­ven­tion de la cel­lule famil­iale (la quête de l’enfant dis­paru dans The Host) et du peu­ple (le rap­port con­flictuel de la pop­u­la­tion aux fig­ures de l’État). Mem­o­ries of Mur­der évoque dis­crète­ment les man­i­fes­ta­tions démoc­ra­tiques ayant con­duit à ren­vers­er la dic­tature mil­i­taire. The Host leur donne un écho con­tem­po­rain, d’une part à tra­vers le per­son­nage du chômeur sur-diplômé ayant recours, pour détru­ire la bête, à la méth­ode Molo­tov qu’il util­i­sait à l’époque où il défi­ait le régime autori­taire, d’autre part à tra­vers le rassem­ble­ment écologique que sus­cite l’utilisation par les autorités, sous tutelle améri­caine, d’un agent biologique nocif. La satire du rap­port de soumis­sion aux États-Unis est d’ailleurs présente dans les deux films. Para­dox­al mais savoureux, de la part d’un créa­teur aus­si claire­ment nour­ri de séries B améri­caines (mais aus­si, prob­a­ble­ment, japon­ais­es).

Au-delà des références, Bong Joon-ho développe un univers con­sis­tant, aus­si effi­cace que sin­guli­er : dra­maturge aguer­ri, élé­gant ges­tion­naire de temps et d’espace, col­oriste génial, c’est égale­ment un inven­teur empathique de per­son­nages. Struc­turant ses scé­nar­ios autour de motifs, d’oppositions ou de répéti­tions aisé­ment repérables, il a une capac­ité éton­nante à dépouiller les clichés ou les métaphores faciles de toute lour­deur, à en explor­er tou­jours les sub­til­ités et la dimen­sion humaine. Capa­ble de ficel­er avec brio ses scènes-clés, pas­sages oblig­és des gen­res vis­ités, il n’hésite pas, par ailleurs, à faire dur­er les séquences et les plans, pour faire naître une tonal­ité trou­blante où le bur­lesque noir se le dis­pute au pathé­tique, ou tout sim­ple­ment pour y dévelop­per sit­u­a­tions et gestes révéla­teurs sur les per­son­nages. Rien à voir, pour autant, avec un ciné­ma du bruisse­ment et de l’épiphanie du réel : il s’agit davan­tage d’un ciné­ma de la con­cen­tra­tion et de l’épuisement, dis­crète­ment mais résol­u­ment iconique et spec­tac­u­laire. Il y a dans ce ciné­ma une util­i­sa­tion ébou­rif­fante du plan large en tant que tableau vivant, vision sidérante ponc­tu­ant le drame par la grâce du temps sus­pendu. Mais aus­si, et surtout, une boulever­sante manière de faire appa­raître les êtres (humains, ani­maux, mon­stres) sur le mode de l’étonnement, du déjà-là insoupçon­né, de la pre­mière fois. Shak­ing Tokyo change un peu la donne, con­finé dans un apparte­ment et dans les rues d’un quarti­er sans hori­zon : bril­lam­ment découpé, joli­ment déroulé mais dépourvu de rup­tures et de ful­gu­rances, le court métrage frôle le film-vignette sans sur­prise. On n’en attend pas moins Le Transperceneige, adap­ta­tion d’une bande-dess­inée française que pro­duira d’ailleurs Park Chan-wook, avec la plus grande curiosité.

Im Sang-soo

En huit ans et cinq films, le réal­isa­teur Im Sang-soo a affiné un style mêlant avec tou­jours plus de rigueur la per­spec­tive his­torique et la per­spec­tive per­son­nelle. La grande révo­lu­tion formelle de son ciné­ma s’est cepen­dant opérée entre Une femme coréenne (qui, en 2003, fait suite à Girls’ Night Out et Tears), et The President’s Last Bang (en 2005). Avec ce dernier, et dans le suiv­ant Le Vieux Jardin, le réal­isa­teur est par­venu à une sym­biose sen­si­ble entre un ancrage résol­u­ment réal­iste dans les évène­ments his­toriques de la Corée du Sud, avec la pein­ture de por­traits appro­fondis et loin de tout manichéisme de ses per­son­nages.

Im Sang-soo sem­ble ne pas red­outer les pièges nar­rat­ifs inhérents au mélo­drame, un genre auquel il fait sou­vent appel dans ses films – même si aucun d’en­tre eux n’entre réelle­ment, à pro­pre­ment par­ler, dans cette caté­gorie. De plus, le mélo à la Im Sang-soo tient avant tout à la propen­sion affir­mée du réal­isa­teur à con­stru­ire des indi­vid­u­al­ités com­plex­es, crédi­bles, et aux­quelles il est malaisé d’attacher une éti­quette. Si Une femme coréenne s’intéresse à Hojung, femme dans la fleur de l’âge qui cherche à séduire son jeune voisin, le film n’ira jamais jusqu’à valid­er – ou invalid­er – morale­ment les actions de son per­son­nage prin­ci­pal (ni celles de son mari, en pas­sant aus­si volage et incon­séquent qu’elle). Le directeur Kim, qui fomente un coup d’é­tat dans The President’s Last Bang, ou le révo­lu­tion­naire Hyun-woo, dans Le Vieux Jardin, n’ont pas non plus l’heur de voir leurs actions validées par le cinéaste. Fon­da­men­tale­ment, ce qui intéresse plus Im Sang-soo, sem­ble être de pro­pos­er une pein­ture qui se voudrait humaine­ment crédi­ble de per­son­nages pris dans les méan­dres d’événe­ments plus larges qu’eux.

Car c’est une autre con­stante du ciné­ma d’Im Sang-soo : même avec la volon­té la plus affir­mée de vouloir chang­er les choses, ses pro­tag­o­nistes n’auront jamais l’opportunité de faire plus, de faire mieux, que de lut­ter un temps con­tre le flots d’événements qui les empor­tent, quand bien même ils en seraient à l’origine. Et Im Sang-soo de plac­er ses réc­its dans une per­spec­tive tou­jours plus con­crète, plus his­torique, afin de faire ressen­tir l’opposition entre l’Histoire anonyme et l’histoire per­son­nelle. Que ce soit dans Une femme coréenne – qui s’in­téresse cepen­dant plus à un aspect soci­ologique qu’his­torique –, The President’s Last Bang ou Le Vieux Jardin, Im Sang-soo se con­cen­tre sur le « Match Point » de ses pro­tag­o­nistes. Mais si on se sou­vient du plan gracile de Woody Allen dans son film, qui sub­lime et éternise le moment où la balle de ten­nis passe le filet, faisant tout bas­culer, Im Sang-soo con­stru­it des his­toires doucereuses, où le pas­sage de la balle de l’autre côté du filet – le moment où tout bas­cule, le point de non-retour – se fait dans la durée, sans véri­ta­ble acmé. Il en va, ain­si, de la même approche pour les por­traits humains comme pour le regard sur l’histoire d’Im Sang-soo : tout est dess­iné à petites touch­es.

Im Sang-soo sem­ble, pour l’instant, ne pas croire à la grandil­o­quence au ciné­ma : Une femme coréenne doute des per­son­nages que se con­stru­isent ses pro­tag­o­nistes, mon­tre leurs faib­less­es ; The President’s Last Bang se con­clut sur une note haute­ment cré­d­ule quant à l’unicité de la vérité his­torique ; Le Vieux Jardin priv­ilégie l’intimité de ses pro­tag­o­nistes plus que l’intensité des événe­ments de la rébel­lion pro­mue par Hyun-woo… L’image – celle con­stru­ite par les per­son­nages comme celle perçue par les spec­ta­teurs – est matière à doute, à dis­cus­sion, à révi­sion pour Im Sang-soo. Ambitieux dis­cours que celui de l’artiste qui doute de l’image, rap­pelle son car­ac­tère éphémère, équiv­oque. Avec une telle humil­ité, à la lim­ite du para­doxe pour un cinéaste, Im Sang-soo pour­suit une œuvre atyp­ique mais pen­sée, dans laque­lle il tient avant tout à trac­er des por­traits humains, dans toutes leurs faib­less­es, et leur absence d’absolu.

Notes

Notes
↑1 Non dis­tribué en salles mais disponible en DVD chez Asian Star sous le titre Bark­ing Dog.