Le ciné­ma de Hong Sang-soo a sou­vent été rap­proché de celui de Rohmer, même si ses films relèvent rarement, à pro­pre­ment par­ler, du con­te moral. Du moins jusqu’à sa péri­ode récente, où l’attention portée à la con­duite des per­son­nages accouche de con­sid­éra­tions ouverte­ment éthiques. L’une d’elles revient de manière récur­rente dans ses derniers films : il faudrait appren­dre à « voir les choses telles qu’elles sont ». Le Jour de son retour en fait l’un de ses enjeux cen­traux : il s’agit de regarder le monde sans chercher immé­di­ate­ment à l’interpréter. Ce refus her­méneu­tique prend chez Hong une dimen­sion directe­ment spir­ituelle, quelque part entre le taoïsme et le boud­dhisme, comme le sug­gère d’ailleurs l’une des jour­nal­istes inter­viewant le per­son­nage prin­ci­pal. De Juste sous vos yeux à Walk Up, cette recherche de la clarté imma­nente accom­pa­gne un déplace­ment plus général : à la névrose mas­cu­line, au désir et à l’alcoolisme car­ac­téris­tiques des fig­ures hongi­en­nes se sub­stitue une expéri­ence plus con­tem­pla­tive, voire un hori­zon de sérénité.

Le Jour de son retour présente une struc­ture volon­taire­ment rigide : une actrice, de retour au tra­vail après plusieurs années d’absence, donne trois inter­views à la même table d’un restau­rant. Chaque dis­cus­sion est filmée depuis un point de vue unique ; seuls quelques zooms et panoramiques vien­nent mod­i­fi­er le cadre. La sobriété crois­sante du ciné­ma de Hong n’efface pas pour autant les traits car­ac­téris­tiques de son esthé­tique, mais les agence autrement : il y a certes moins d’alcool, les hommes ridicules et coureurs de jupons passent davan­tage au sec­ond plan au prof­it de per­son­nages féminins cen­traux, et les grands jeux de bifur­ca­tion nar­ra­tive lais­sent place à des vari­a­tions plus dis­crètes à l’intérieur d’un même dis­posi­tif. Mais son sens de l’humour demeure, et l’alcool, bien qu’en quan­tité plus mesurée, reste un catal­y­seur d’honnêteté et d’embarras. C’est pré­cisé­ment ce qui se joue dans les entre­tiens : dès que l’actrice com­mence à boire, sa parole se libère, jusqu’à laiss­er affleur­er une forme de repen­tir.

Réintroduction

La répéti­tion, moteur cen­tral du ciné­ma de Hong, organ­ise ici aus­si bien la logique du film que ses détails. Les inter­views se suc­cè­dent selon un dis­posi­tif presque iden­tique, tan­dis que des élé­ments revi­en­nent d’une scène à l’autre : cer­tains sujets énon­cés, la bière, le bruit de la cui­sine qui inter­rompt les échanges aux mêmes moments, les rideaux que l’on ferme sur un extérieur sur­ex­posé parce que la pro­tag­o­niste perd pro­gres­sive­ment la vue (écho au flou de in water ou aux yeux ensanglan­tés d’Au fil de l’eau, film inédit de 2024 qui sor­ti­ra bien­tôt en salle), ou encore la voix du réal­isa­teur du film dans lequel joue l’actrice, présent lors des entre­tiens (mais main­tenu hors du cadre), qui inter­vient à la fin de cha­cun d’eux. Ce dernier motif est aus­si l’un des plus drôles : le cinéaste finit invari­able­ment par flirter avec les jour­nal­istes (toutes des femmes), et va jusqu’à inviter la dernière à dîn­er. La fig­ure de l’homme fail­li­ble qui occu­pait autre­fois le cen­tre du ciné­ma de Hong n’a donc pas dis­paru : il a juste été déplacé hors champ.

Mais plus encore que la répéti­tion des entre­tiens, ce sont les inter­valles les séparant qui don­nent au film sa res­pi­ra­tion. Après chaque ren­con­tre, l’actrice sort fumer dans le jardin, comme si elle se libérait momen­tané­ment du poids de la parole. D’une séquence à l’autre, Hong la filme plus frontale­ment (d’abord de dos, puis de pro­fil, et finale­ment de face), tan­dis qu’elle devient elle-même plus active, jusqu’à décider d’appeler l’une des jour­nal­istes pour lui deman­der de sup­primer les pas­sages les plus amers de son entre­tien, for­mulés sous l’influence de l’alcool. Cette dynamique se pro­longe dans l’épilogue, lorsque l’actrice rejoue les inter­views dans le cadre d’un cours de théâtre et mod­i­fie les répons­es qu’elle aurait voulu for­muler autrement. Le film retrou­ve ain­si, à une échelle réduite, le principe d’Un jour avec, un jour sans, en rejouant une sit­u­a­tion pour ten­ter de trou­ver une issue plus juste. Si dans un film comme Intro­duc­tion Hong sem­blait chercher le réel au sein de la représen­ta­tion, il explore ici la pos­si­bil­ité de la mimè­sis de répar­er, au moins sym­bol­ique­ment, les fautes des per­son­nages. Dans la dernière séquence, une amie pro­pose à l’actrice d’aller boire une bière. Tout dans le vis­age de cette dernière indique qu’elle voudrait accepter, mais elle refuse finale­ment pour ren­tr­er auprès de sa fille, qui con­stitue d’une cer­taine manière le cœur secret du film – la petite reste hors champ, mais c’est pré­cisé­ment vers elle que tout le film sem­ble con­duire. Telle est la morale du Jour de son retour : la vie excède tou­jours ce que l’image peut en saisir, même si c’est le ciné­ma qui nous per­met, à chaque nou­velle itéra­tion, de mieux dis­cern­er ce qui compte réelle­ment.