Puisqu’une belle et brève bande-annonce, comme Hong Sang-soo sait les faire, avait ven­du la mèche sur sa spé­ci­ficité, c’est avec fébril­ité que nous atten­dions de décou­vrir ce film entière­ment flou. Le résul­tat, mag­nifique, est à la hau­teur de l’at­tente. Pro­longeant le rétré­cisse­ment de son ciné­ma, Hong place trois jeunes per­son­nages sur l’île de Jeju, par­mi lesquels Seong-mo (Shin Seok-ho), un acteur qui décide de réalis­er un film. Les pre­miers plans parais­sent hésiter sur la démarche esthé­tique : le cinéaste et désor­mais chef-opéra­teur y con­serve un sem­blant de net­teté, comme s’il n’as­sumait pas encore tout à fait son idée. Hong tourne en effet ses films dans l’or­dre chronologique, con­di­tion indis­pens­able de sa méth­ode d’écri­t­ure au jour le jour, ce qui per­met au spec­ta­teur de voir s’af­firmer peu à peu le geste expéri­men­tal ici à l’œuvre. Passé un dîn­er fru­gal autour d’une piz­za durant lequel s’esquis­sent les rap­ports de force hongiens (le jeune réal­isa­teur y évolue déjà à l’é­cart du duo, bien­tôt com­plice, que for­ment son ami et son actrice), in water ne fera pas machine arrière et plongera, irrémé­di­a­ble­ment, dans le flou.

À la manière d’un impres­sion­niste, Hong s’im­prègne des paysages de l’île pour ensuite en révéler la beauté secrète en trahissant le tracé de leurs con­tours. Précurseur d’un ciné­ma numérique à la net­teté crue, il aplatit ici com­plète­ment la pro­fondeur de champ, laisse dis­paraître ses per­son­nages dans le décor et fait se con­fon­dre les vagues avec le ciel. Chaque nou­velle vari­a­tion du film infi­ni que con­stitue l’œu­vre de Hong Sang-soo, tou­jours famil­ière et en même temps orig­i­nale, per­met de lever le voile sur cer­tains de ses mys­tères et en épais­sir d’autres. in water con­stitue ain­si le pre­mier film sans zoom du cinéaste depuis Con­te de ciné­ma, preuve que cet élé­ment de mise en scène emblé­ma­tique de son style tenait davan­tage à la pré­ci­sion d’un regard qu’au désir d’ac­centuer la force d’un dia­logue. Nous voilà donc cette fois privés d’une vision claire, comme lui[1], inca­pables de voir cor­recte­ment ce qui se trou­ve juste sous nos yeux. L’idée a quelque chose d’ingénu, voire presque de scan­daleux, mais ce flou s’ac­com­mode par­faite­ment de l’e­sprit de ce film fab­riqué plus que jamais avec trois bouts de ficelle. Après avoir filmé tant de réal­isa­teurs sans pro­jet, Hong mon­tre pour la pre­mière fois un tour­nage, évidem­ment impro­visé, comme si l’opac­ité de l’im­age lui per­me­t­tait d’abor­der le hors-champ de son œuvre. Si l’on admet au film une part d’aut­ofic­tion, in water prend alors la forme d’un astu­cieux mak­ing-of fic­tion­nel, où diva­ga­tions aléa­toires côtoient repérages de lieux et chas­se (fleg­ma­tique) aux his­toires. Il ne faut pas grand chose à Seong-mo pour trou­ver un réc­it : une ren­con­tre sur la plage et une chan­son de son passé amoureux suf­firont. Dès l’in­tro­duc­tion et lors de plusieurs inter­mèdes sub­limes comme autant de pein­tures évo­quant les plans de ruelles qu’Ozu glis­sait entre les scènes dia­loguées, réson­nent quelques notes de gui­tare heurtées com­plétées, dans la dernière scène, par le chant de Kim Min-hee. Ces inter­mèdes et cette fin, mar­itime une fois de plus (Intro­duc­tion, récem­ment, s’achevait par un bain en hiv­er), rap­pel­lent à quel point Hong Sang-soo est aus­si un grand com­pos­i­teur. Sa musique lo-fi, apparem­ment enreg­istrée sur cas­sette (on entend dans le film le clic car­ac­téris­tique du mag­né­to­phone) sem­ble tout droit sor­tie du gre­nier de Daniel John­ston. Dif­fi­cile, tan­dis que le piano suc­cède à la gui­tare, de ne pas céder au charme de l’un des plus beaux plans fin­aux de toute la car­rière de Hong. Une nou­velle pierre par­ti­c­ulière­ment mélan­col­ique s’a­joute à l’éd­i­fice hongien, plus que jamais sen­si­ble et sin­guli­er.

Notes

Notes
↑1 Le cinéaste a en effet con­fié, lors d’un débat après la séance, que sa vue était en train de se détéri­or­er.