Pour la pre­mière fois, un long-métrage de Hong Sang-soo ne sor­ti­ra pas en France. By the Stream, mon­tré en 2024 à Locarno, n’a pas trou­vé de dis­trib­u­teur, vic­time du rythme effréné de tour­nage du cinéaste et des mod­estes entrées que font ses films au box-office hexag­o­nal (bien qu’elles soient con­stantes, ce qui mon­tre qu’il existe un petit pub­lic dévoué). Il s’agit pour­tant d’un beau film, assez acerbe et malaisant, dans lequel brille une fois de plus Kim Min-hee en pro­fesseure rêveuse n’exprimant jamais ce qu’elle pense réelle­ment. Ce que cette nature te dit, présen­té cette année à Berlin, s’inscrit dans la lignée de cette dernière péri­ode hongi­en­ne : il s’agit d’un réc­it en apparence très sim­ple et linéaire, où une incom­mu­ni­ca­bil­ité finit par point­er sous l’excès de parole des per­son­nages. L’intrigue se déroule à la cam­pagne, dans la mai­son à flanc de mon­tagne où habite la famille de Jun-hee (Kang So-yi), la com­pagne de Dong-wha (Ha Seong-guk), lequel vient ren­con­tr­er pour la pre­mière fois sa belle-famille.

Pour qui suit Hong assidû­ment, la décou­verte d’un nou­veau film con­siste en par­tie à analyser les vari­a­tions à l’œuvre. Dong-wha n’est pas met­teur en scène, mais poète (du moins a‑t-il pub­lié une fois dans un petit mag­a­zine) comme l’ermite de De nos jours…, et, fait plutôt rare dans cette fil­mo­gra­phie d’âmes soli­taires, il est en cou­ple. Dès la pre­mière scène, les rap­ports des deux amoureux se tein­tent cepen­dant d’une cer­taine étrangeté. Alors qu’il l’a accom­pa­g­né en voiture depuis Séoul, Dong-wha n’ose pas deman­der à ren­con­tr­er les par­ents de Jun-hee, ni elle de le lui pro­pos­er. Les choses arriveront une par une, sans vrai­ment de pré­pa­ra­tion : venir saluer le père (Kwon Hae-hyo, fidèle au poste) devant la mai­son, entr­er quelques min­utes, aller fumer une cig­a­rette dans le jardin, accepter de rester dîn­er… Le mécan­isme est rouil­lé à l’image des rap­ports entre les per­son­nages, et la sit­u­a­tion ouvri­ra, comme sou­vent chez Hong Sang-soo, sur un énième plan-séquence à table où l’ivresse mène à une explo­sion soudaine, lais­sant appa­raître une rancœur immense cachée der­rière la timid­ité polie. Ce jeune homme, for­cé­ment minable (et perçu comme tel par les par­ents de sa copine), s’avère pour­tant un héros hongien assez touchant par l’autoportrait détourné qu’il pro­pose.

Avec sa voiture de 1996 (année de sor­tie du Jour où le cochon est tombé dans le puits, pre­mier long de Hong), son désir d’indépendance et de recherche de sim­plic­ité, Dong-wha con­stitue un avatar par­ti­c­ulière­ment net du cinéaste. Com­ment ne pas enten­dre le réal­isa­teur lorsque le jeune homme, lunettes sur le nez, con­fesse ne pas beau­coup les porter, préférant con­tin­uer à regarder la vie avec un peu de flou (rap­pelons l’existence d’in water, film de Hong entière­ment tourné « out of focus ») ? Plus loin, un zoom sur son vis­age ne s’accompagnera d’aucune mise au point. Les épipha­nies qui peu­plent depuis dix ans presque chaque nou­veau film de Hong, moments de con­tem­pla­tion où la musique lo-fi fait son appari­tion, sont tou­jours vécus ici par le per­son­nage lui-même. C’est un benêt, certes, mais il cherche avant tout à accueil­lir le monde, à écouter ce que la nature lui dit, notam­ment par le truche­ment de la poésie. Le car­ac­tère dépouil­lé du texte qu’il déclame au dîn­er, ain­si que sa naïveté, laisse son audi­toire bouche bée, mais Hong ne tranche pas. S’agit-il réelle­ment d’un mau­vais poète ? On ne le saura pas vrai­ment, ou plutôt, on a la place pour le décider nous-mêmes, et c’est sans doute dans cette ambiguïté que se niche la sin­gu­lar­ité de ce curieux nou­veau chapitre.