Com­ment va la cri­tique de ciné­ma (et où va-t-elle) ? Telle est la ques­tion qui struc­ture souter­raine­ment cette série, bap­tisée « per­spec­tives cri­tiques », dans laque­lle nous allons à la ren­con­tre de con­frères et de con­sœurs pour dis­cuter de leur regard sur la cri­tique, de leur rap­port à l’écriture, de l’intrication entre leur tra­vail et leur cinéphilie… Par petites touch­es et paroles qui se font écho, ces entre­tiens auront par ailleurs voca­tion à dress­er entre les lignes un bref état des lieux de la cri­tique con­tem­po­raine. Huitième invitée : Lau­ra Tuil­li­er, cri­tique à Libéra­tion passée par Trois Couleurs et les Cahiers du ciné­ma.

Josué Morel : Lau­ra, tu écris depuis à peu près dix ans. Tu as tra­vail­lé d’abord à Trois Couleurs, puis aux Cahiers, et enfin à Libé. Par­al­lèle­ment, tu as aus­si mis en scène plusieurs courts-métrages et tu as assisté Philippe Gar­rel sur ses derniers films. Quelle place occupe la cri­tique dans le rap­port que tu entre­tiens, au sens large, avec le ciné­ma ?

Lau­ra Tuil­li­er : Quand je suis ren­trée à Trois Couleurs, j’étais un peu dés­espérée parce que je venais de rater de très peu la Fémis, en finis­sant sur la liste d’attente (NDLR : le jury de la Fémis établit une liste com­plé­men­taire de can­di­dats pou­vant sup­pléer d’éventuelles défec­tions). J’ai rejoint la rédac­tion en tant que sta­giaire, sans penser ini­tiale­ment y rester, mais j’ai fait de ce cadre une sorte une sorte de bac à sable pour m’exercer à l’écriture cri­tique. Si j’ai ten­té la Fémis en scé­nario, je pense que c’est juste­ment parce que l’impulsion pre­mière, chez moi, c’est l’écriture. L’amour de l’écriture est d’ailleurs venu avant l’amour des films, c’est l’amour de la lit­téra­ture, des grands romans du XIXe siè­cle. Je ne me recon­nais d’ailleurs pas trop dans l’idée du ciné­ma comme art intime­ment lié à l’enfance. En ce qui me con­cerne, le ciné­ma est davan­tage asso­cié à l’entrée dans l’âge adulte, au moment où je suis arrivée à Paris, à 17 ans, où j’ai vécu loin de chez moi pour la pre­mière fois. J’ai com­mencé alors à fréquenter toute seule les salles du Quarti­er Latin. Le ciné­ma se fondait dans un désir d’indépendance. Je me sou­viens d’un des pre­miers films vus en salle, Le Secret der­rière la porte. Ce titre est resté comme un sésame : le ciné­ma c’est ce secret der­rière la porte d’une cham­bre fasci­nante, pleine de dan­gers et d’excitation. Dans le film de Lang, il y a tous les ingré­di­ents pour fascin­er une jeune fille : sexe, dual­ité, mys­tère mas­culin, héroïne en péril, mul­ti­pli­ca­tion des présages. Et cette idée de la mise en scène comme un code à décrypter, un défi pour le regard.

Trois Couleurs m’a per­mis de m’initier à une pra­tique hyper quo­ti­di­enne de l’écriture, quand bien même j’avais con­science des lim­ites inhérentes à la pub­li­ca­tion, qui est un gra­tu­it des­tiné aux spec­ta­teurs des salles MK2. Comme le mag­a­zine repose économique­ment sur la vente de pages pub­lic­i­taires et des parte­nar­i­ats avec les dis­trib­u­teurs, l’une des con­di­tions est de ne pas écrire de cri­tique néga­tive. Donc, quelque part, on ne pou­vait pas vrai­ment y écrire de cri­tique tout court, mais davan­tage des arti­cles jour­nal­is­tiques ou des entre­tiens, par ailleurs de bonne qual­ité. Cela dit, les per­son­nes aux manettes influ­aient aus­si à la marge pour amé­nag­er des espaces plus ouverts. À ce moment-là, il y avait Aure­liano Tonet, qui est devenu par la suite chef adjoint des pages cul­ture du Monde, ain­si que Juli­ette Reitzer, aujourd’hui la rédac­trice en chef de Trois Couleurs. Ils essayaient de nous per­me­t­tre de dire, ici et là, que l’on aimait moins tel ou tel film. On avait notam­ment lancé une rubrique, depuis sup­primée, avec un « pour » et un « con­tre », comme dans Téléra­ma. Rien que le fait qu’une telle page exis­tait con­sti­tu­ait une forme d’anomalie. Aujourd’hui, je ne pense pas que ce serait encore pos­si­ble.

J. M.: Il y a toute­fois des excep­tions, comme la rubrique de Jérôme Mom­cilovic, « Micro­scope », qui se con­cen­tre à chaque fois sur un détail très pré­cis tiré d’un film.

L. T. : Oui, c’est d’ailleurs assez fou de trou­ver cette rubrique à cet endroit. J’adore la lire, même si le for­mat est peut-être un peu court : je reste par­fois sur ma faim.

J. M. : Mais en même temps, ce for­mat d’une page unique se cou­ple bien avec l’étude d’un geste, d’un petit point de mise en scène.

L. T. : Tout à fait, et plus large­ment, c’est très intéres­sant de trou­ver au milieu de ce mag­a­zine une per­le comme celle-ci. C’est bizarre et déroutant de tomber sur ça.

J. M. : Cela rejoint une ques­tion que l’on a évo­quée au fil de cette série, notam­ment dans l’entretien avec Jérôme Mom­cilovic : les espaces cri­tiques se réduisent, en par­ti­c­uli­er dans les grands médias. Au-delà du cadre de France Cul­ture, dont l’émission La Cri­tique de Lucile Com­meaux a été sup­primée de la grille, des cadres inter­mé­di­aires dis­parais­sent, comme la cou­ver­ture du Fes­ti­val de Cannes il y a dix ans dans le Grand jour­nal de Canal +, où l’on trou­vait, même de manière rapi­de et vul­gar­isée, un peu de cri­tique… Or, pour trans­met­tre le virus de la cinéphilie mais aus­si le goût de la cri­tique, on a besoin de ces « mau­vais­es herbes » qui se fraient un chemin. La chronique de Mom­cilovic dans Trois Couleurs me sem­ble con­stituer un bon exem­ple d’une forme hybride, même si on est sur une échelle plus réduite, celle des spec­ta­teurs du réseau MK2.

L. T. : Oui, et puis franche­ment, au point où on en est, il faut pren­dre tous les espaces de con­tre­bande pos­si­bles.

Mahaut Thébault : Alors juste­ment, quel est selon toi la sit­u­a­tion actuelle de la cri­tique, le « point où on en est » ?

L. T. : Les choses ne vont pas très bien, au risque de dire une évi­dence. Je par­le autant du ciné­ma français que de la cri­tique car les deux me sem­blent aller ensem­ble tout en s’opposant.

Pour les films, avec les films

J. M. : C’est une ques­tion que je te pose, puisque tu es à la fois cri­tique et réal­isatrice : est-ce juste­ment une bonne chose que les deux « ail­lent ensem­ble » ? Que la cri­tique et le ciné­ma opèrent une forme « d’alliance », pour repren­dre les ter­mes employés par Jérôme Mom­cilovic dans le précé­dent entre­tien ?

L. T. : Je pense au fond que la cri­tique pro­longe le ciné­ma par d’autres moyens, voire qu’elle relève presque aus­si du ciné­ma – en tout cas, la cri­tique tient du ser­vice ren­du au ciné­ma. Quand on est cri­tique, on fait quelque part du mon­tage, on agence nos sou­venirs… Dans cette per­spec­tive, il me sem­ble néces­saire et sain que le ciné­ma occupe une place un tant soit peu con­séquente dans la société et la vie des gens pour que le dia­logue puisse s’accomplir. Je crois que la fer­me­ture des espaces cri­tiques va de pair avec le fait que le ciné­ma se sente en dan­ger – à la fois les acteurs-clefs de l’industrie, mais aus­si les petits pro­duc­teurs et dis­trib­u­teurs. Il y a une crispa­tion très forte parce qu’il est de plus en plus dur de pro­duire des films d’auteur et peut-être même ce que l’on appelle les « films du milieu ». Et cette crispa­tion n’est pas salu­taire pour la cri­tique parce que le réflexe qui en découle est de se dire qu’il faut « sauver le ciné­ma », réflexe dans lequel s’engouffrent presque tous les médias. J’ai l’impression que domine l’idée qu’il nous faut tous soutenir le ciné­ma parce que l’on aime les films en général. Ce qui a pour con­séquence de frag­ilis­er les réels espaces cri­tiques. Comme il y a péril en la demeure, ces derniers sont amoin­dris. Moi-même, par­fois, je me demande si je dois tir­er sur l’ambulance face à un « petit film » que je n’aime pas. J’ai dans ces cas-là affaire à des attachés de presse bien inten­tion­nés qui cherchent à le défendre, et je com­prends leurs raisons : ils le sor­tent à la sueur de leur front, ce n’est pas ce film qui pose prob­lème, et dans le même temps être trop nuancé ne leur rend pas non plus ser­vice.

J. M. : Cela pose plus large­ment la ques­tion de « défendre » des cinéastes plus frag­iles ou en devenir, pour leur don­ner quelque part « con­fi­ance ». Mais je me demande si c’est réelle­ment leur ren­dre ser­vice que de procéder ain­si.

L. T. : Aux yeux de ceux qui ont financé le film, une presse unanime, une « très belle presse », comme dis­ent les attachés de presse, cela peut être utile.

J. M. : Cela se dis­cute : j’ai l’impression aujourd’hui qu’il est beau­coup plus sim­ple d’avoir une « belle presse » ou une « très belle presse ». Pré­cisé­ment car la part allouée à la « cri­tique néga­tive » s’est con­sid­érable­ment réduite. Or sans cri­tique néga­tive, il n’y plus de réelles « très belles press­es », puisque glob­ale­ment tous les films ou presque sont bien défendus.

L. T. : C’est vrai qu’on oscille sou­vent entre le bon et le très bon, sur des for­mats hélas de plus en plus con­traints. Mais après, sur la ques­tion de ren­dre ser­vice au cinéaste, je me dis qu’il faut aus­si accepter l’idée que le film est encore « en tra­vail » quand il est mon­tré. C’est-à-dire qu’il faut lâch­er du lest sur l’ego, même si ce n’est pas facile, et accepter l’idée que le ciné­ma pro­gresse tout autant avec les films qu’avec la cri­tique des films, que le tra­vail con­tin­ue, un tra­vail sur le ciné­ma, qui passe par les objets-films mais ne s’y réduit pas. Si le réal­isa­teur souhaite que son film entre dans le champ du ciné­ma, il faut qu’il accepte que, tout auteur qu’il soit, son œuvre appar­tient aus­si à ceux qui la regar­dent. Et de l’autre côté, en tant que cri­tique, il faut se garder de juger les films les uns après les autres, en séparant les « adjugés ven­dus » des « recalés », mais plutôt se dire que, nous aus­si, on tra­vaille les films. Ils passent entre nos mains et, quelque part, on fait autant du ciné­ma en les pen­sant que les cinéastes lorsqu’ils les réalisent.

J. M. : Pour repren­dre la métaphore du mon­tage, il faut s’autoriser aus­si à la « démon­ter ».

L. T. : Exacte­ment, on détri­cote, mais pour mieux dépli­er. C’est d’autant plus néces­saire que les films cherchent de plus en plus, au fil des pas­sages en com­mis­sions, quelque chose de « très plein », pour qu’ils puis­sent répon­dre à toutes les éven­tu­al­ités, notam­ment en ter­mes de dis­cours. Ce qui fait que les réc­its cherchent sou­vent à être bouclés. Le mois dernier, je me suis ren­due à Mar­seille à La Semaine Asymétrique. Il s’agit de ren­con­tres qui se tien­nent dans un lieu alter­natif, Le Poly­gone étoilé. Le principe est que les cinéastes vien­nent y présen­ter leurs films, mais sans pass­er par les tra­di­tion­nelles dis­cus­sions liss­es avec le pub­lic, type « Q & A ». Là-bas, c’est vrai­ment nor­mal de se dire que le film est un objet com­mun dont on va tous dis­cuter. Le pub­lic est d’ailleurs con­sti­tué de cinéphiles mil­i­tants aux par­tis pris esthé­tiques et formels très affir­més, et qui peu­vent être hyper sévères sur ce qu’ils regar­dent. J’ai trou­vé l’expérience intéres­sante, parce qu’il y avait une scis­sion entre d’un côté de jeunes cinéastes assez doux, qui attendaient (et je le com­prends) une con­ver­sa­tion bien­veil­lante, et de l’autre des gens qui étaient là pour par­ler sans com­pro­mis des objets, en expli­quant qu’ils étaient là pour ques­tion­ner au fond davan­tage le film que le cinéaste. Ça, pour le coup, c’est à mon avis ren­dre ser­vice au ciné­ma : en par­lant ain­si des films, on les fait ren­tr­er dans le champ cri­tique. D’œuvre en œuvre, on trace une ligne et on creuse une réflex­ion qui englobe chaque film mais aus­si l’inscrit dans un ensem­ble qui le dépasse. Les films sont pris dans un flux con­tinu de nou­velles sor­ties et si l’on veut penser de façon un peu plus large et glob­ale des ques­tions de ciné­ma, il faut s’éloigner de ce rap­port trop per­son­nel aux cinéastes.

M. T. : En écrivant main­tenant à Libé, après plusieurs années aux Cahiers, tu es peut-être aus­si plus directe­ment con­fron­tée à cette ques­tion du « flux ».

L. T. : Oui, assuré­ment, c’est un change­ment de rythme. Para­doxale­ment, j’ai l’impression que ça m’a don­né plus d’espace pour suiv­re une sorte de con­ver­sa­tion avec moi-même au fil des textes. Alors qu’aux Cahiers, il s’agissait sou­vent de longs arti­cles aux­quels je pen­sais beau­coup et qui néces­si­taient plus de tra­vail. Je pre­nais davan­tage de temps pour les écrire, notam­ment au début. Quelque part, rien ne devait dépass­er et le texte répondait à tout, alors qu’à Libé, on doit écrire plus vite, plus court, aus­si. C’est pour moi plus évi­dent de pour­suiv­re cer­taines réflex­ions de texte en texte dans ce cadre.

Entre deux eaux

M. T.: Revenons à cette ques­tion de l’articulation entre cri­tique et réal­i­sa­tion. Com­ment pens­es-tu ta posi­tion ?

L. T. : Je pense que ça n’est pas tou­jours évi­dent. Je suis assez admi­ra­tive de ce qu’a fait Serge Bozon, qui a con­tin­ué d’écrire dans So Film en n’hésitant pas à se mouiller sur des films con­tem­po­rains. Ce qui est assez unique : les ex-cri­tiques qui écrivent de temps en temps par­lent générale­ment plutôt de films de pat­ri­moine. Très con­crète­ment, cela implique qu’il peut se retrou­ver face à des com­mis­sions où siè­gent des cinéastes dont il a dit du mal. Est-il lu par eux ? Est-ce que cela irrite les gens ? Il faudrait lui deman­der. La posi­tion du cinéaste-cri­tique n’est pas sim­ple. Mon pro­duc­teur, Nico­las Anthomé, m’a d’ailleurs déjà demandé quand est-ce que j’allais arrêter d’écrire.

M. T.: Tu as ren­con­tré des prob­lèmes à cause de cette dou­ble activ­ité ?

L. T. : En l’occurrence, si mon pro­duc­teur m’a posé cette ques­tion, c’est parce que j’avais écrit une cri­tique très néga­tive du film de Suzanne Lin­don, Seize Print­emps, et il craig­nait que je me sois tirée une balle dans le pied pour d’éventuelles com­mis­sions. Mais, si je réfléchis ain­si, je ne m’en sors plus et j’arrête d’écrire sur le ciné­ma français con­tem­po­rain, qui pour­tant m’inspire. Il existe aus­si le phénomène inverse : dès que tu es proche de cer­tains cinéastes, on ne com­prend pas pourquoi tu ne cou­vres pas leurs films. La ques­tion de notre éthique est par­fois une incon­gruité pour ceux qui tra­vail­lent dans la pro­duc­tion ou la dis­tri­b­u­tion. Cette crispa­tion autour de cri­tiques néga­tives serait vrai­ment à inter­roger calme­ment car, comme tu le dis­ais, je ne suis même pas sûre que ça desserve les films. Et puis il ne faut pas oubli­er qu’à côté de nous, il y a les « cri­tiques spec­ta­teurs » d’Allociné avec cette note fatidique très regardée par les usagers du site, et qui est pour le coup incon­trôlable.

J. M. : Pour rebondir sur la ques­tion de ton pro­duc­teur, j’avais l’impression que la cri­tique con­sti­tu­ait chez toi un prélude à la réal­i­sa­tion. Tu as d’ailleurs com­mencé par nous dire que tu t’es lancée dans la cri­tique suite à l’échec au con­cours de la Fémis.

L. T. : Oui, je pense que, de toute façon, il y a une grande dimen­sion con­jonc­turelle dans nos par­cours de vie. Mes choix sont aus­si guidés par la con­trainte, les oppor­tu­nités. Là, par exem­ple, je suis dans un moment où j’ai fini d’écrire un scé­nario qui m’a pris env­i­ron deux ans. Je suis très con­tente d’avoir Libé dans mon quo­ti­di­en parce que je peux écrire en atten­dant qu’il se con­cré­tise. J’ai ma page à ren­dre à quelqu’un et je peux con­tin­uer d’exercer, d’une autre façon, mon méti­er, qui con­siste à écrire. D’ailleurs je préfère vrai­ment écrire sur les films que d’en débat­tre à l’oral. J’aime ce rap­port à la phrase, au mot juste, au mon­tage entre les phras­es, aux rap­proche­ments qui se font. Cet espace d’écriture me per­met de penser « avec » les films plutôt que d’être « pour » ou « con­tre » eux. Réfléchir sur le ciné­ma me parait tout à fait com­pat­i­ble avec l’envie de faire des films.

J. M. : C’est intéres­sant, car nous avons par­ticipé tous les deux pen­dant quelques années à un pod­cast, Out­siders. J’avais juste­ment l’impression à l’époque que tu avais quelque part deux manières d’approcher l’exercice cri­tique. À l’oral, tu étais plus proche de la matière du film, que tu détri­co­tais, quand je sen­tais une pul­sion plus directe­ment lit­téraire dans tes textes pour les Cahiers. Par exem­ple, tes papiers sur Mia Madre et L’Homme irra­tionnel témoignaient d’un goût du por­trait, d’une manière très intime de bross­er des per­son­nages féminins.

L. T. : C’est vrai, et ça tient peut-être au fait que j’ai une mémoire assez sélec­tive, notam­ment sur les objets que j’aime. Je vais avoir ten­dance à prélever des choses pré­cis­es, par exem­ple un per­son­nage qui me fascine. Et à par­tir de là, je vais pou­voir creuser le film, mais aus­si le rêver à par­tir de ces détails. De toute façon, la cri­tique telle que je l’envisage con­siste en un mélange entre une part rêveuse et la néces­sité d’être pré­cis. Même s’il y a un besoin d’acuité, je pense que l’on délire tou­jours un peu les films.

J. M. : En somme, chez toi la cri­tique comme la réal­i­sa­tion s’inscrivent dans une activ­ité plus large qui est avant tout lit­téraire.

L. T. : Oui, la cri­tique est pour moi fon­da­men­tale­ment une activ­ité lit­téraire. J’ai vrai­ment cru que j’allais arrêter après les Cahiers. Je me dis­ais quelque part : « tant mieux, une péri­ode se clôt, je vais me con­cen­tr­er sur mes scé­nar­ios. » Quand Julien Gester m’a pro­posé de rejoin­dre Libé, j’ai d’abord un peu hésité, mais je ne regrette pas du tout ma déci­sion. Déjà parce que c’est agréable d’avoir une équipe avec qui par­ler des films. Et puis, je suis dans une posi­tion un peu plus « active » dans mon activ­ité de cri­tique. Je m’occupe con­crète­ment de films, alors que la plu­part du temps, en tant que réal­isatrice, j’attends, ce qui peut être assez frus­trant. J’écris mon scé­nario dans mon coin, puis j’attends que le pro­duc­teur le lise, que des finance­ments arrivent éventuelle­ment, etc. Alors qu’en tant que cri­tique, j’ai quelque chose à faire chaque semaine et des images avec lesquelles dia­loguer.

J. M. : Arrê­tons-nous sur la notion de groupe que tu viens d’évoquer, d’autant que d’une cer­taine manière, tu fais aus­si du ciné­ma en bande – je pense notam­ment aux films que tu as coréal­isés avec Louis Séguin et Hugues Per­rot, d’autres com­pagnons de route des Cahiers. Il y a un para­doxe sur lequel on est beau­coup revenu dans cette série : si la cri­tique est une activ­ité au fond soli­taire, on devient aus­si d’une cer­taine manière cri­tique pour faire par­tie d’un groupe.

L. T. : Je pense qu’il y a une ten­sion entre les deux, oui. Cela me fait penser à ce que dis­ait Camille Nev­ers dans l’entretien qu’elle vous a don­né : la cri­tique est une dis­po­si­tion et, me con­cer­nant, je dirais que le choix de la cri­tique découle d’une prédilec­tion pour une posi­tion, dans la vie en général, qui serait une posi­tion d’observatrice. C’est presque géo­graphique, c’est une place face au réel. Je crois que l’on retrou­ve ça chez de nom­breux cinéphiles et cri­tiques, ce besoin de faire un pas de côté, soit à cause d’une dis­po­si­tion psy­chologique, d’une dif­fi­culté à recevoir la vie de plein fou­et, soit par un goût du recul et une volon­té d’épouser une forme de dis­tance (amusée, dés­espérée, les deux) vis-à-vis de ce qui se trou­ve autour de nous. Le geste même de s’enfermer dans une salle pour regarder un film relève d’une sorte de mise en retrait (on y préfère la représen­ta­tion de la vie à la vie) que l’acte cri­tique vient redou­bler : je com­mente cette représen­ta­tion déjà en soi dis­tan­ciée pour en dégager un dis­cours. Cela dit, j’espère que ce n’est pas avec un recul d’expert ou d’esthète, parce que ce qu’il faut préserv­er avant tout c’est la capac­ité à être touché. Mais avec lucid­ité.