Com­ment va la cri­tique de ciné­ma (et où va-t-elle) ? Telle est la ques­tion qui struc­ture souter­raine­ment cette série, bap­tisée « per­spec­tives cri­tiques », dans laque­lle nous allons à la ren­con­tre de con­frères et de con­sœurs pour dis­cuter de leur regard sur la cri­tique, de leur rap­port à l’écriture, de l’intrication entre leur tra­vail et leur cinéphilie… Par petites touch­es et paroles qui se font écho, ces entre­tiens auront par ailleurs voca­tion à dress­er entre les lignes un bref état des lieux de la cri­tique con­tem­po­raine. Sep­tième invité : Jérôme Mom­cilovic, col­lab­o­ra­teur aux Cahiers du ciné­ma et ancien respon­s­able de la rubrique ciné­ma de Chronic’art.

Josué Morel : Jérôme, lorsque nous t’avons pro­posé de par­ticiper à cette série, tu nous as con­fié être « dans un moment d’interrogation sur la cri­tique en soi et sur ma pra­tique ». Par­tons de là.

Jérôme Mom­cilovic : Oui, ce sont deux ques­tions par­al­lèles mais qui se recoupent, dis­ons. Sur un plan per­son­nel, j’ai le sen­ti­ment vague d’être arrivé au bout de quelque chose, après 15 ans passés à écrire de la cri­tique, et trois livres [NDLR : Prodi­ges d’Arnold Schwarzeneg­ger, Chan­tal Aker­man – Dieu se reposa, mais pas nous et Mau­rice Pialat – La main, les yeux, tous pub­liés chez Capric­ci]. Si la cri­tique con­stitue un « tra­vail », comme la ques­tion a été judi­cieuse­ment posée dans cette série d’entretiens, alors pour moi c’est avant tout dans ce sens-là : un tra­vail per­son­nel au long cours, qui con­siste à devenir cri­tique, se deman­der ce que cela veut dire et ce que ça doit être. En somme, cern­er son goût. Et au pas­sage, appren­dre deux ou trois choses impor­tantes : ce que c’est que « bien » regarder (« bien regarder, ça s’apprend », dis­ait Emmanuelle Riva dans Hiroshi­ma mon amour), et surtout pourquoi on aime autant ça, regarder, pourquoi il s’agit d’une affaire aus­si sérieuse. Il me sem­ble que c’est l’affaire des cri­tiques, plus encore que celle des cinéphiles : une obses­sion vouée non pas tant aux films, au fond, qu’à l’activité qui con­siste à les regarder. Être « cri­tique », pour moi, c’est avant tout avoir cette étrange dis­po­si­tion. Je ne l’ai com­pris que récem­ment, en con­sacrant un livre à Pialat, et en ani­mant des ate­liers. On m’a demandé d’animer des ate­liers de cri­tique auprès de lycéens. Enseign­er m’était fam­i­li­er puisque j’ai com­mencé à don­ner des cours de ciné­ma en même temps que j’ai com­mencé à écrire. Mais alors qu’il fal­lait que je par­le non plus des films mais de mon tra­vail, je me suis demandé ce que j’allais bien pou­voir leur racon­ter, étant enten­du que je n’allais pas leur dire que la cri­tique est un « méti­er », puisque le peu de cri­tique de « méti­er » que l’on trou­ve encore dans la presse est de toute évi­dence étranger aux ado­les­cents d’aujourd’hui.

Mahaut Thébault : Donc tu dirais que la cri­tique n’est pas, ou n’est plus, un « méti­er » ?

J. Mom­cilovic : Sûre­ment de moins en moins, oui, même si elle ne l’a de toute façon jamais été que de manière plutôt mar­ginale. Et qu’elle le soit si peu est un prob­lème. L’idée que je me fais de la cri­tique, et qui tient sûre­ment au fait que j’ai com­mencé à en écrire à une époque où la presse ne fai­sait qu’entamer son déclin, c’est qu’il s’agit de quelque chose qui doit être rémunéré. Pas pour en vivre, ce qui n’est pos­si­ble qu’à de rares excep­tions, mais pour que le texte à écrire soit dû à quelqu’un, et pas seule­ment à des lecteurs imag­i­naires ou à soi-même. Chez Chronic’art, nous auri­ons dif­fi­cile­ment pu être moins payés : le tarif de la pige était dérisoire. Mais c’était juste assez pour matéri­alis­er l’idée que le texte est « adressé ».

J. M. : Mais y a‑t-il néces­saire­ment besoin d’argent pour cela ?

J. Mom­cilovic : Dis­ons qu’il y a surtout besoin d’un con­trat. C’est un peu comme la psy­ch­analyse : on paie pour que ce ne soit pas la même chose que de racon­ter sa vie à n’importe qui d’autre.

J. M.: Je com­prends ta posi­tion, mais aujourd’hui, si l’on veut écrire des textes sub­stantiels, il n’y a tout de même pas beau­coup d’espaces, encore moins où l’on peut être rémunéré. Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

J. Mom­cilovic : Je suis d’accord évidem­ment, et la qual­ité de nom­breux textes bénév­oles me donne tort. Mais je pense que cela coûte des efforts plus douloureux à celui qui écrit, parce que ça fait peser sur les textes une exi­gence exubérante : si on n’écrit pas pour l’argent, ne serait-ce qu’un peu, alors c’est qu’on écrit pour soi, pour accom­plir ce « tra­vail » dont je par­lais, et la barre du coup devient un peu haute… Cela tient aus­si peut-être à quelque chose de per­son­nel, un côté bon élève. J’ai besoin de ren­dre ma copie à quelqu’un. Pour en revenir à la ques­tion du « méti­er » de cri­tique, j’ai l’impression qu’au-delà de la crise de la presse, les dernières années ont ren­du encore plus dif­fi­cile de le faire bien. Le COVID, la fréquen­ta­tion décli­nante des salles, tout ça, on le voit bien, fait peser sur ce qu’il reste de la cri­tique l’obligation de sauver les films. À par­tir du moment où les films sont une espèce en dan­ger, la fonc­tion du cri­tique est découragée, puisque celle-ci vis­erait plutôt par principe à sauver le ciné­ma et non les films. Et sauver le ciné­ma, cela veut dire notam­ment le sauver de l’injonction à défendre les films, ce qui implique d’exercer un goût un peu tran­chant. Bien sûr que cette crise indé­ni­able du ciné­ma est préoc­cu­pante, mais elle ne devrait pas être le souci de la cri­tique. On a tou­jours fait les gros yeux au cri­tique assas­sin, on lui a tou­jours reproché de mépris­er le tra­vail énorme entre­pris pour tourn­er un film, mais cette cul­pa­bil­ité pèse plus fort aujourd’hui que jamais : on voit bien que la cri­tique « néga­tive » n’est défini­tive­ment plus la bien­v­enue dans les médias. Pour le coup, c’est surtout le cri­tique, ce trou­ble-fête que l’on veut con­ver­tir en ani­ma­teur cul­turel, qui est une espèce con­damnée.

J. M. : J’ai l’impression que j’opérais à peu près la même dis­tinc­tion entre ciné­ma et films lorsque j’ai com­mencé à écrire : je préférais au fond, avec un soupçon de roman­tisme, le ciné­ma aux films, l’idée supérieure que représen­terait le ciné­ma. Alors qu’aujourd’hui, ce serait plutôt l’inverse : mon rap­port au ciné­ma s’incarne davan­tage par l’intimité que je peux tiss­er avec un film, l’intimité qui se con­stru­it avec une œuvre.

J. Mom­cilovic : Mais ça, c’est le ciné­ma.

J. M. : Pas seule­ment, à mon avis, car cela implique une forme de rap­port beau­coup plus con­cret, tan­dis qu’il y aurait une forme d’abstraction dans le fait de « préfér­er le ciné­ma » – avec la part floue que cela implique.

M. T. : Après, si ton hori­zon, Jérôme, était de retrou­ver et de définir ton goût, je com­prends que cela implique davan­tage de penser le ciné­ma con­tre la par­tic­u­lar­ité d’un film.

J. M. : Et en même temps, le goût est avant tout lié à des choses très con­crètes.

J. Mom­cilovic : Mais je ne par­lais pas de quelque chose d’aussi abstrait. Dis­ons que pour moi, écrire de la cri­tique, cela a été jusqu’à aujourd’hui essay­er de cern­er une spé­ci­ficité du ciné­ma : qu’est-ce qui me fait mirac­uleuse­ment tenir deux heures devant un film, alors que par nature, je ne tiens pas en place ? J’ai su très vite que ce n’était pas les his­toires. Les his­toires, je m’en moque un peu au ciné­ma, enfin dis­ons que je n’en ai pas besoin. Par exem­ple je ne com­prends jamais rien aux films d’espionnage, parce que je fais trop peu l’effort de me con­cen­tr­er sur l’histoire. J’ai tou­jours été plus attiré par le côté tech­no­logi­co-mag­ique du ciné­ma, la part d’hypnose, et mes goûts découlent en par­tie de cela.

J. M. : L’objectif de la cri­tique, ce serait donc d’élucider le « secret du ciné­ma », du moins à une échelle per­son­nelle ?

J. Mom­cilovic : Oui, peut-être tout bête­ment com­pren­dre pourquoi on aime ça. C’est ce qui m’a poussé à écrire des livres, pour avoir la place de me pos­er vrai­ment cette ques­tion. En ter­mi­nant celui sur Pialat, j’ai eu le sen­ti­ment que j’avais fini par y répon­dre en par­tie – à titre pure­ment per­son­nel, encore. Et simul­tané­ment, je suis devenu de plus en plus impa­tient avec les mau­vais films, parce que je sais plus tôt qu’avant quand je ne les aime pas. Si j’ai l’impression que le film n’a pas de regard, que les choses n’y sont pas regardées, je m’ennuie vio­lem­ment. Cela rend un peu plus com­pliqué la part de « veille » de la tâche de cri­tique : voir et com­menter tout ce qui sort. J’en suis à cet endroit un peu para­dox­al : si la cri­tique est ou doit être la recherche de quelque chose, alors peut-être que fatale­ment à un moment on le trou­ve, et alors on a peut-être moins besoin qu’avant de la cri­tique. Même si la cri­tique relève avant tout d’un type de regard, d’une méth­ode, qui peut s’appliquer à d’autres objets que l’écriture, comme l’enseignement, la pro­gram­ma­tion, ce qui est mon cas…

Écrire contre

J. M. : Revenons sur la ques­tion du goût : il me sem­ble que lorsque tu écrivais à Chroni­cart, tu étais aus­si très stim­ulé par des objets que tu n’appréciais pas. On n’a pas for­cé­ment besoin qu’un film nous plaise pour qu’il nous inspire.

J. Mom­cilovic : Pour moi, la ques­tion du goût se situe en grande par­tie là. La sévérité cul­tivée par Chronic’art (elle était néan­moins par­faite­ment sincère) con­sis­tait à pren­dre très au sérieux le pon­cif de Jean Douchet. « L’art d’aimer », cela implique symétrique­ment de bien détester. De pren­dre soin de le faire. De se sen­tir vrai­ment con­trar­ié par les mau­vais films, par le manque de ciné­ma. Chronic’art a été une vraie école de ce point de vue, pour moi comme pour les gens que j’ai eu la chance d’y faire écrire et qui sont tous d’admirables cri­tiques : Murielle Joudet, Yal Sadat, Guil­laume Ori­gnac, Louis Blan­chot. À ces textes vir­u­lents, autorisés par notre indépen­dance (et par la déter­mi­na­tion de Cyril de Graeve, fon­da­teur et rédac­teur en chef, puis de Benoit Mau­r­er les dernières années), il y avait deux con­di­tions explicites. D’abord que les textes soient irréprochables, très vig­i­lants sur l’écriture – rien de pire que les textes négat­ifs écrits molle­ment, sans sueur, et la haine « gra­tu­ite », comme on dit. Ensuite, de met­tre autant, sinon plus, de pas­sion dans les textes posi­tifs. Parce que c’est juste­ment à cela que forme l’exercice des textes vio­lem­ment négat­ifs : à mieux cern­er les con­tours de son goût, l’idée que l’on se fait d’un bon film, et la hau­teur de cette idée. Affirmer claire­ment que telle chose est du mau­vais art, c’est une politesse que l’on doit aux choses que l’on aime, que l’on estime. Il n’y a rien de plus démoral­isant que les gens qui aiment tout : cela n’a plus aucun sens d’aimer quelque chose, si on aime tout. Or on voit bien que c’est ce que l’époque veut fab­ri­quer : on n’a jamais été autant gavé de cul­ture, la cul­ture est lit­térale­ment partout, mais la ques­tion du goût, elle, a dis­paru. Tout doit être aimé, les pro­duits cul­turels sont ven­dus comme des idol­es par les médias, à part dans quelques îlots de résis­tance. Bien sûr, c’est à ce cli­mat, qui n’est pas non plus tout neuf, que s’adressait le mau­vais esprit de cer­tains textes de Chronic’art : il s’agissait à la fois de dire que tel film est mau­vais, et de tir­er sur le masque de ceux qui en dis­aient du bien. C’était un élan très sincère, autour duquel s’est fédérée naturelle­ment notre petite équipe, une rogne véri­ta­ble, même s’il nous sem­blait plus élé­gant d’y met­tre un peu de déri­sion. La cri­tique, il faut bien se le dire, ne sert à rien. On ne peut guère s’y plain­dre de mal y gag­n­er sa vie : il n’y a pas vrai­ment de rai­son que cela rap­porte. Mais c’est juste­ment parce qu’elle ne sert à rien que l’on peut y met­tre autant de con­vic­tion et d’efforts. C’est ou cela devrait être entière­ment du côté de l’idéal. Bref, para­doxale­ment, écrire régulière­ment « con­tre » nous a appris à mieux écrire « pour ». Ce n’est pas un hasard si cha­cun de nous, après la fin de Chronic’art, a écrit un ou plusieurs livres sur ses objets fétich­es : c’est bien que tout ça rel­e­vait tout de même surtout d’un art d’aimer.

M. T. : J’ai l’impression que ta pra­tique relève beau­coup d’une cer­taine éthique, dans cette idée de ren­dre quelque chose, de devoir aimer autant que l’on déteste, de tou­jours « adress­er » son texte.

J. Mom­cilovic : Oui, com­plète­ment. On en revient à ce que j’évoquais tout à l’heure en par­lant d’un tra­vail. La cri­tique, ça m’a tou­jours très mal payé, mais c’est là que j’ai tou­jours mis le plus d’exigence et d’efforts. Et je sais que cela vaut pour mes cama­rades de feu Chronic’art. Toute cette énergie gra­tu­ite, qua­si­ment pas rémunérée, c’est for­cé­ment à la morale qu’on la donne, à des lubies morales. Il me sem­ble que le goût, l’exploration de son goût, a une ver­tu pré­cise, celle de nous délivr­er du social. Le cri­tique, en principe, a une obses­sion un peu mor­bide de la vérité ; il voudrait que l’on dise la vérité tout le temps, et il part en croisade con­tre ceux qui lui parais­sent men­tir : non, tel film n’est pas un chef‑d’œuvre, c’est une merde ! Son goût est son bâton de sourci­er : c’est avec lui qu’il est sup­posé débus­quer cette vérité, en com­mençant par se dépren­dre de toute la pol­lu­tion sociale qui flotte sur le goût – les effets de « dis­tinc­tion » iden­ti­fiés par Bour­dieu. Or, para­doxe, le milieu de la cri­tique est peut-être celui où règne le plus vio­lem­ment la déter­mi­na­tion sociale du goût. Tout cri­tique débu­tant l’apprend à ses dépens. À la sor­tie d’une pro­jec­tion de presse flotte tou­jours une vague humeur de malaise, car exprimer son goût est un pari anx­ieux, dont on sait qu’il va déter­min­er une posi­tion sociale dans ce champ de la cri­tique.

J. M. : L’une des spé­ci­ficités de Chronic’art tenait, comme tu l’as souligné, à la présence d’un groupe soudé. C’est aus­si cela une revue, un groupe de per­son­nes avec qui l’on prend du plaisir à dis­cuter, à détri­cot­er un film en sor­tant de la pro­jec­tion, ce qui rend ce moment dont tu par­les plus épanouis­sant. À Chroni­cart, il me sem­ble vous aviez con­sti­tué une forme de petite armée mex­i­caine.

J. Mom­cilovic : Oui, de toute façon, la pres­sion sociale qui pèse sur le goût des cri­tiques implique de for­mer des alliances, d’avoir un ancrage col­lec­tif. Il était d’autant plus fort dans les pages ciné­ma de Chronic’art qu’en effet, on entrete­nait une men­tal­ité de com­bat. Murielle Joudet a dit ceci, je ne sais plus où, en évo­quant ces années-là : détester les mêmes choses, cela soude beau­coup. On a tou­jours entretenu sans se forcer un esprit vague­ment mac-mahonien, en tout cas une sorte de jubi­la­tion de la clan­des­tinité. Armée mex­i­caine oui, c’est très bien. Ça s’est sûre­ment un peu trop vu par moments, par exem­ple lorsqu’on cou­vrait le fes­ti­val de Cannes en bande, on a sans doute ricané un peu trop fort une ou deux fois. Mais on s’est bien amusé. Et je crois sincère­ment que cela a été salu­taire pour beau­coup de gens de pou­voir lire ça durant le fes­ti­val, de pou­voir compter sur ce petit îlot de mau­vaise humeur cri­tique au milieu de la grosse ker­messe.

J. M. : Il y a effec­tive­ment aujourd’hui un prob­lème d’indifférenciation et de niv­elle­ment des avis à cause de la raré­fac­tion des textes « con­tre ».

J. Mom­cilovic: Oui, et vrai­ment à cause de cette idée dif­fuse qu’au fond, c’est pour le bien du « pub­lic » que l’on a fait dis­paraitre la ques­tion du goût, pour le soulager d’un fardeau. Et c’est vrai que ça a quelque chose de douloureux, de s’imposer d’avoir du goût, de faire le tri – je le con­state pré­cisé­ment dans les ate­liers de cri­tique que j’anime : un ado­les­cent à qui l’on demande de pré­cis­er devant une assem­blée ce qu’il a pen­sé de tel film com­mence par se tor­tiller dans tous les sens, envahi par la gêne. Ici, il y a un tra­vail qu’il faudrait pou­voir con­tin­uer à faire, mais les médias sem­blent déter­minés à le bar­rer de leur agen­da. Vail­lam­ment, l’émission de Lucile Com­meaux (La dis­pute puis La Grande table cri­tique) à laque­lle j’ai par­ticipé notam­ment avec Murielle Joudet, a tenu aus­si longtemps qu’elle a pu con­tre le souci exprimé par la direc­tion de France Cul­ture de priv­ilégi­er la « bien­veil­lance » à l’endroit de l’actualité cul­turelle – autrement dit, la pro­mo­tion. L’émission a finale­ment été arrêtée en juin dernier. Résul­tat : sur la radio publique ne reste aujourd’hui que Le Masque et la plume, qui fait de la cri­tique une sorte de folk­lore car­i­cat­ur­al. Tant qu’il restait encore deux émis­sions, cela allait à peu près. Quand il n’y a plus que ça, c’est que ça se gâte. C’est que le temps de la cri­tique, du moins comme une activ­ité représen­tée dans les médias, a peut-être fini par pass­er. Et évidem­ment, cela ne peut pas aller en s’arrangeant à mesure que la crise de la fréquen­ta­tion invite l’industrie du ciné­ma et la cri­tique à s’unir face à l’adversité.

J. M. : La cohérence de Chroni­cart tenait aus­si à une forme très ramassée et cyclique : vous n’écriviez exclu­sive­ment que sur les films qui sor­taient, à rai­son d’une poignée de textes par semaine. La revue est d’ailleurs dev­enue pro­gres­sive­ment davan­tage une revue numérique.

J. Mom­cilovic: Oui, il y a eu en quelque sorte deux Chronic’art, en tout cas pour ce qui con­cerne la rubrique ciné­ma, qui était la plus active sur le web. D’un côté la revue, par laque­lle j’ai com­mencé, qui favori­sait des axes trans­ver­saux et thé­ma­tiques. J’y ai dirigé moults « dossiers », dont cer­tains pro­longeaient le ton tran­chant du web avec de joyeuses inven­tions de maque­tte. C’était une manière de faire un bilan men­su­el au sujet de nos marottes et de nos têtes de turcs (les « films chics », la comédie française déma­go, etc). Jean-Philippe Tessé et Vin­cent Malausa, mes prédécesseurs, ont été les vrais archi­tectes de ce for­mat que l’on ne retrou­vait nulle part ailleurs et qui me fai­sait lire Chronic’art avant d’y tra­vailler, ce mélange de sérieux cri­tique très Cahiers et d’une déri­sion dandy héritée prob­a­ble­ment, comme toute la presse française « branchée » de l’époque, de Jean-François Bizot. De mon côté, j’ai l’impression de m’être plus investi sur le web, c’est-à-dire en effet dans le cadre d’une rubrique d’actualité con­sacrée aux sor­ties, où il n’y avait donc plus du tout de jour­nal­isme, et seule­ment de la cri­tique. D’autant que pen­dant les années où j’ai ani­mé cette rubrique, la ver­sion papi­er de Chronic’art a pro­gres­sive­ment ren­du l’âme, bal­ayé par la crise générale de la presse. De toute façon, je pense que la cri­tique, par nature, est faite pour exis­ter surtout là, dans ce rythme qui oblige à écrire un peu vite (même si de fait nous étions tou­jours en retard, chez Chronic’art), et pas trop long. Typ­ique­ment, je trou­ve que c’est là que Daney était le meilleur, par exem­ple, pen­dant ses années Libéra­tion, pressé par cette con­trainte qui fai­sait tourn­er encore plus vite son cerveau très rapi­de. C’est surtout cette forme de cri­tique-là, la plus essen­tielle selon moi, qui est men­acée aujourd’hui. À part chez Libé, pour le coup, qui reste mirac­uleuse­ment un bas­tion pour une cri­tique indépen­dante. Les Cahiers, c’est tout aus­si pré­cieux bien sûr, mais même s’il leur est dif­fi­cile comme aux autres de sub­sis­ter, je reste per­suadé que ce for­mat, men­su­el, prop­ice au recul et à des textes plus dens­es, ne pour­ra pas com­plète­ment dis­paraitre. Ce qui est men­acé, c’est ce petit ter­ri­toire d’écriture arrimé à l’actualité immé­di­ate où devraient pou­voir se pos­er des ques­tions esthé­tiques. Parce qu’on a l’impression aujourd’hui que la cri­tique a en fait infusé partout : à chaque semaine son débat, sa décon­struc­tion d’un film – sauf que rien de tout cela ne se joue sur le ter­rain esthé­tique. Les gens se voient offrir des petits kits idéologiques de juge­ment, prêts à l’emploi, et bien plus sim­ples à manip­uler au moment de départager les films. L’ironie est que cette muta­tion se fasse au nom de critères moraux, alors que la morale, presque plus per­son­ne ne va la chercher là où on doit la juger : dans les images, dans ce qui, au cœur des films qu’on réduit de plus en plus à leur sujet, à leur his­toire, relève ou non du « ciné­ma ».

La maison

J. M. : Pour revenir plus spé­ci­fique­ment à ton approche de la cri­tique, quelque chose m’a frap­pé en relisant tes deux derniers papiers pour les Cahiers, sur Licorice Piz­za et « Hol­ly­wood et les ado­les­cents », qui pren­nent pour point de départ un hori­zon com­mun : la jeunesse. J’ai l’impression qu’il s’y joue une forme de « pul­sion » presque archéologique con­sis­tant à remon­ter le fil d’une émo­tion, de revenir à son essence prim­i­tive, intime­ment liée à l’enfance, ou du moins à une pre­mière fois. À pro­pos de Licorice Piz­za, tu expliques ain­si que la beauté du film tient en par­tie au fait de décou­vrir les vis­ages des deux acteurs prin­ci­paux. Il me sem­ble assez intéres­sant que tu écrives ces arti­cles pré­cisé­ment à un moment où tu te pos­es des ques­tions sur la nature de ton geste cri­tique.

J. Mom­cilovic : C’est en effet quelque chose qui m’a tra­vail­lé assez spé­ci­fique­ment ces dernières années. Il y a évidem­ment des raisons per­son­nelles, qui con­cer­nent je crois quiconque est amené à écrire : écrire de la cri­tique, c’est avant tout écrire, et écrire con­fine tou­jours au bout d’un moment à une forme d’enquête auto­bi­ographique, qui se mène secrète­ment tan­dis que l’on croit par­ler d’autre chose – des films par exem­ple. Mais d’une manière plus générale, la forme qu’a pris mon goût pour le ciné­ma me ramène naturelle­ment à cette ques­tion de l’enfance, qui tra­verse les trois livres que j’ai écrits. Un texte m’a beau­coup mar­qué, plusieurs années avant de m’imaginer écrire de la cri­tique. Je lisais les Cahiers, ce devait être l’époque (riche et ent­hou­si­as­mante pour un appren­ti-cinéphile provin­cial de l’ère pré-Inter­net) de la codi­rec­tion de Jean-Marc Lalanne et Charles Tes­son. À l’occasion d’un hors-série, Philippe Grandrieux, qui venait de sor­tir Som­bre, avait écrit un texte très fort autour de l’idée que la voca­tion du ciné­ma est de ramen­er aux sen­sa­tions de l’enfance, à une qual­ité d’éblouissement qui est le domaine de l’image et du son, et pas telle­ment celui des his­toires – ça ne pou­vait que me par­ler. En écrivant, en réfléchissant aux films, je veille autant que pos­si­ble à rester atten­tif aux émo­tions telles qu’elles sur­gis­sent sous l’effet du film, avant d’être ratio­nal­isées par la pen­sée, parce que c’est là que se pro­duit quelque chose de spé­ci­fique au ciné­ma. Et ça a déter­miné mon envie d’écrire des livres, ain­si que la façon de les abor­der. C’est de ce côté-là que j’ai l’impression d’être allé au bout d’un tra­vail en ter­mi­nant celui sur Pialat, qui m’offrait le sujet prop­ice, puisque ses films à la fois me ren­voy­aient à ma pro­pre enfance, et qu’ils se trou­vent eux-mêmes com­plète­ment han­tés par le sujet. En le finis­sant, j’ai eu le sen­ti­ment d’avoir suivi jusqu’au bout la ques­tion qui m’avait occupé longtemps, ou d’avoir remon­té la riv­ière, dis­ons.

M. T. : C’est réelle­ment le fil directeur du livre, la pre­mière image, le pre­mier sou­venir du train dans le reflet d’une vit­re.

J. Mom­cilovic : Voilà, l’idée que l’on com­mence à regarder quand on ne peut plus touch­er. Cette ques­tion des orig­ines (du ciné­ma, de l’émotion, du goût…) a naturelle­ment quelque chose de per­son­nel, mais elle me sem­ble assez com­mune pour qui fait de la cri­tique d’art. Et puis les livres qui ont mar­qué ma généra­tion ne par­laient que de ça, cette remon­tée vers l’enfance par la voie du ciné­ma, par l’expérience de spec­ta­teur : Daney, Schefer… Daney, je crois, mais je dis peut-être une bêtise, ne dis­tin­guait plus vrai­ment vers la fin la cinéphilie et la cri­tique, tout cela sem­blait fait pour lui du même tis­su d’enfance. Or je crois au con­traire qu’il existe une spé­ci­ficité du geste cri­tique, du désir cri­tique, qui ne recoupe pas entière­ment la cinéphilie. D’ailleurs une chose que j’ai fini par com­pren­dre en écrivant, c’est que je ne crois pas être cinéphile. Je n’ai jamais éprou­vé le besoin de regarder beau­coup de films, et je pour­rai même, à la lim­ite, m’en pass­er.

J. M. : D’où le fait que tu con­sid­ères le ciné­ma au sens large comme plus impor­tant que les films. Tu peux penser le ciné­ma sans eux.

J. Mom­cilovic : Exacte­ment. Et j’ai un tem­péra­ment assez obses­sion­nel, qui m’invite plus volon­tiers à ressass­er le même film, la même expéri­ence, qu’à chercher à la renou­vel­er. De ce point de vue, j’avais davan­tage une apti­tude à la cri­tique qu’à la cinéphilie.

J. M. : Mais du coup, est-ce qu’il n’y aurait tout de même pas quelque chose de ton énergie cri­tique, pour dire les choses ain­si, qui serait indexée sur ton énergie cinéphile ? Tu ressens moins l’envie d’écrire alors même que tu recon­nais être moins stim­ulé devant les films.

J. Mom­cilovic : C’est vrai, mais c’est peut-être aus­si que je ressens moins le besoin de les com­pren­dre, ou de com­pren­dre quelque chose à tra­vers eux.

J. M. : Il y a un mot qui revient sou­vent sous ta plume : la « mai­son ». Dans ton arti­cle sur Hol­ly­wood et la jeunesse, tu pos­es la ques­tion suiv­ante : « Mais com­ment situer la mai­son quand il n’y a plus, ou si peu, d’imaginaire à lui oppos­er ?». La mai­son, chez toi, j’ai l’impression que c’est aus­si le ciné­ma : il faudrait « remon­ter la riv­ière », revenir à la mai­son…

J. Mom­cilovic : La métaphore film/maison m’a tou­jours beau­coup par­lé, oui : le film comme un endroit à habiter. Là encore, l’enfance est une clef, si l’on songe à cette com­pul­sion qui pousse la plu­part des enfants à regarder sem­piter­nelle­ment le même film, à y faire son nid.

J. M. : Mais alors, pour toi, est-ce que la mai­son est encore là ?

J. Mom­cilovic : Oui, mais j’ai peut-être moins besoin d’aller le véri­fi­er. Une forte émo­tion devant un film peut m’occuper pen­dant trois mois, j’en suis plutôt là, aujourd’hui. Ce n’est pas tant que j’ai per­du l’envie de décou­vrir des films qui vont m’offrir une émo­tion forte, mais j’ai beau­coup moins la patience de pren­dre le risque d’en voir de mau­vais. Je suis devenu un cinéphile très paresseux, ce qui est un incon­vénient pour la cri­tique.

M. T. : Donc la cri­tique ne va pas chez toi sans la cinéphilie, et inverse­ment.

J. Mom­cilovic : Les deux ont tou­jours été liés, ma cinéphilie a tou­jours eu à voir avec la cri­tique, pas for­cé­ment comme activ­ité jour­nal­is­tique, mais comme façon de regarder. Mon plaisir face aux films tient pour une bonne part à ce dia­logue entre le film et le regard qui est en face. Le film en soi, comme une chose à laque­lle on devrait s’abandonner, ne suf­fit pas, je crois. D’ailleurs la « mai­son » dont on par­lait à l’instant, je ne la conçois pas du tout au sens d’un refuge. Je n’ai jamais eu ce rap­port-là aux films. Je ne me réfugie pas dans les films ; si j’ai besoin de récon­fort, je fais autre chose. Pour moi, voir un film, c’est un tra­vail. Cela a tou­jours été un tra­vail.