Com­ment va la cri­tique de ciné­ma (et où va-t-elle) ? Telle est la ques­tion qui struc­ture souter­raine­ment cette série, bap­tisée “per­spec­tives cri­tiques”, dans laque­lle nous allons à la ren­con­tre de con­frères et de con­sœurs pour dis­cuter de leur regard sur la cri­tique, de leur rap­port à l’écriture, de l’intrication entre leur tra­vail et leur cinéphilie… Par petites touch­es et paroles qui se font écho, ces entre­tiens auront par ailleurs voca­tion à dress­er entre les lignes un bref état des lieux de la cri­tique con­tem­po­raine. Troisième invitée : Occ­i­tane Lacurie, chercheuse et mem­bre du comité de rédac­tion de Débor­de­ments.

Josué Morel : Occ­i­tane, tu fais par­tie des nou­velles voix de Débor­de­ments, qui fête bien­tôt ses dix ans. Il me sem­ble que l’une des spé­ci­ficités de la revue est sa façon d’envisager la cri­tique de ciné­ma comme une pra­tique à la fois par­al­lèle et com­plé­men­taire de la recherche uni­ver­si­taire.

Occ­i­tane Lacurie : J’ai l’impression qu’il y a aujourd’hui dans la cri­tique beau­coup de gens qui vien­nent du milieu de la recherche, parce qu’ils ont le temps d’écrire, de voir des films… Cela fait par­tie de notre tra­vail. Ce qui col­ore, en retour, l’exercice cri­tique de pra­tiques issues de notre champ : peut-être un goût plus pronon­cé pour les notes de bas de page, une approche for­cé­ment plus uni­ver­si­taire dans le style mais aus­si dans la manière de nous posi­tion­ner par rap­port aux films, etc. Je pense que ces deux champs sont de plus en plus poreux. À Débor­de­ments, on est beau­coup à avoir fait ou être en train de faire une thèse. Il n’y a pas de cri­tique vrai­ment « professionnel·le », même si nos pro­fils sont dif­férents. Nous avons donc tous·tes des rap­ports dif­férents à l’écriture. Pour moi qui fais de la recherche, c’est une sorte de sas. J’écris beau­coup plus vite, ce n’est pas la même tem­po­ral­ité que l’écriture uni­ver­si­taire. Pour d’autres mem­bres de la revue, la cri­tique con­stitue aus­si une manière de rester en con­tact avec le ciné­ma.

J. M. : La cri­tique est au fond à la croisée de trois voies, la lit­téra­ture, le jour­nal­isme et l’écriture sci­en­tifique, qui est générale­ment un peu le par­ent pau­vre de cette équa­tion. Mais pas à Débor­de­ments, où l’on sent, même si l’écriture est dif­férente, la trace d’une pra­tique uni­ver­si­taire. Ce qui n’est pas for­cé­ment le cas d’une revue comme Posi­tif, ani­mée certes par de nom­breux chercheurs, mais qui s’expriment en tant que cri­tiques, en adop­tant une langue très éloignée de leurs travaux académiques. J’ai l’impression que Débor­de­ments tra­vaille, même involon­taire­ment, un ton plus hybride. Je pense par exem­ple aux tra­duc­tions que vous pub­liez, ce qui n’est pas vrai­ment quelque chose que l’on trou­ve dans les revues clas­siques.

Mahaut Thébault : Traf­ic traduit des textes, tout de même.

J. M. : C’est vrai, mais Traf­ic con­stitue juste­ment aus­si un espace inter­mé­di­aire, cer­taines plumes de Débor­de­ments y col­la­borent d’ailleurs égale­ment. Les deux revues me sem­blent cul­tiv­er cha­cune à leur manière un entre-deux, en accueil­lant autant des cri­tiques que des chercheurs ou encore des écrivains, dans le cas de Traf­ic.

O. L. : Traf­ic a plus encore que nous un statut étrange, qui a fort à voir avec la manière dont sont struc­turées les études ciné­matographiques et l’Université. C’est-à-dire qu’en France, il existe très peu de revues sci­en­tifiques de ciné­ma à comité de lec­ture, comme cela peut être le cas en let­tres. Du coup, Traf­ic est devenu petit à petit un espace pour des arti­cles sci­en­tifiques. Alors qu’il n’y a pas vrai­ment de comité de relec­ture, au sens sci­en­tifique du terme, c’est-à-dire avec une anonymi­sa­tion des textes. J’ai l’impression que notre rubrique « Recherche » à Débor­de­ments a un peu aus­si cette image-là, para­doxale­ment. On essaie d’être rigoureux·ses, on fait deux relec­tures, mais il ne s’agit pas des méth­odes com­plète­ment uni­ver­si­taires.

J. M. : Parce que ce n’est pas un cadre sci­en­tifique.

O. L. : Oui voilà, même si nos relec­tures sont con­struc­tives. Donc du coup, on nous envoie sou­vent des textes de recherche en études ciné­matographiques. Con­cer­nant les cri­tiques, ce ne sont pas néces­saire­ment tou­jours les mêmes per­son­nes qui nous envoient les textes et notre rubrique « Note » crée une sorte d’espace inter­mé­di­aire entre les deux, accueil­lant des formes très vari­ables. Comme par exem­ple des textes de chercheurs ou de chercheuses qui ne relèvent pas vrai­ment de la cri­tique mais qui ne sont pas non plus des textes uni­ver­si­taires, ou qui tien­nent même car­ré­ment du texte de créa­tion. Par exem­ple, on a pub­lié un poème de Nico­las Klotz sur Le Livre d’image.

M. T. : Est-ce que dans les arti­cles que tu relis, tu ressens par­fois une sorte de scis­sion entre un lan­gage qui serait plus uni­ver­si­taire et un autre, plus cri­tique ou cinéphile ?

O. L. : Cela dépend, mais c’est vrai que j’ai par­fois du mal à juger parce que moi-même, je ne me rends pas tou­jours com­plète­ment compte de la direc­tion que je prends. Le fait que l’écriture cri­tique soit plus ramassée force à pren­dre un peu plus de risques et à écrire au fil de la plume, là où la recherche implique de relire, d’étoffer la bib­li­ogra­phie, de décou­vrir une autre référence, etc., ce qui alour­dit pro­gres­sive­ment le texte. Ce n’est pas for­cé­ment négatif, mais ce ne sont pas les mêmes objec­tifs formels. Alors que j’ai l’impression que, lorsque je relis des uni­ver­si­taires, il y a un besoin de s’appuyer sur d’autres choses. Je sens une forme d’inhibition créée par l’habitude de la recherche.

Polarisation

J. M. : Tu es égale­ment chargée de cours à l’université. J’aimerais abor­der un sujet dont me par­lent sou­vent des col­lègues de Critikat y tra­vail­lant : il sem­blerait que les jeunes étu­di­ants en ciné­ma s’intéressent beau­coup moins à la cri­tique, qu’il y a une forme de frac­ture qui s’est peu à peu instal­lée. En tout cas, il n’y n’aurait plus la même ému­la­tion, la même exci­ta­tion à lire de la cri­tique et à poten­tielle­ment en écrire.

O. L. : En fait, la fac a peut-être eu un coup de retard sur ce ter­rain, mais il y a de plus en plus de cours con­sacrés à la cri­tique. Claire Allouche va don­ner un cours en licence à Paris 8, j’en donne un autre en M2 qui s’inscrit dans un cur­sus davan­tage con­sacré à l’industrie cul­turelle et la com­mu­ni­ca­tion et Romain Lefeb­vre en donne un à l’ENS de Lyon.

J. M. : Il y a des cours de cri­tique, mais est-ce que la ren­con­tre avec la cri­tique se fait for­cé­ment à la fac ?

O. L. : Oui, c’est une bonne ques­tion. J’ai l’impression que des étu­di­ants s’intéressent au ciné­ma et peu­vent lire de la cri­tique en ligne pour s’informer, mais sans for­cé­ment pren­dre con­science qu’ils tombent sur le site d’une revue. C’est-à-dire qu’ils vont d’abord chercher quelque chose de pré­cis et de fil en aigu­ille vont explor­er la revue con­cernée. Mais il y aus­si une ques­tion : les médi­ums changent, per­son­nelle­ment, avant de lire des revues, j’allais davan­tage sur YouTube ou Dai­ly­mo­tion regarder les vidéos de Karim Deb­bache, par exem­ple. C’est ain­si que j’ai com­mencé à être au con­tact de dis­cours sur le ciné­ma, et j’ai l’impression que les étudiant·es qui se pro­jet­tent dans la cri­tique vont d’abord sur YouTube.

J. M. : C’est intéres­sant, parce que cela implique aus­si une trans­for­ma­tion des ren­con­tres pos­si­bles entre les cinéphiles et la cri­tique par rap­port à il y a encore une poignée d’années. Corentin Lê, le rédac­teur en chef adjoint de Critikat, m’a rap­porté il y a quelques mois quelque chose d’à mon avis très sig­nifi­ant : son petit frère lui expli­quait ne pas utilis­er de nav­i­ga­teur Inter­net comme Fire­fox ou Google Chrome, mais pass­er directe­ment par des appli­ca­tions fer­mées, comme Insta­gram où il n’est pas pos­si­ble de pub­li­er de liens – et pour cause : le but n’est pas que les usagers s’en ail­lent. C’est la même ques­tion au fond pour YouTube : est-ce qu’on peut pass­er aus­si facile­ment qu’avant, grâce aux recom­man­da­tions et aux com­men­taires, d’une vidéo à une revue, qu’elle soit en ligne ou physique ? À titre d’exemple, j’ai com­mencé à m’intéresser active­ment au ciné­ma en con­sul­tant des forums. Ce n’était pas « mieux » que YouTube, mais on pou­vait y trou­ver des liens, des ren­vois vers d’autres sites, etc.

O. L. : Moi j’étais aus­si beau­coup sur Sen­s­Cri­tique.

J. M. : Sen­s­Cri­tique, c’est un peu la même chose, il s’agit d’un espace fer­mé sur lui-même qui ne ren­voie pas à des revues. Il y a eu quelques ten­ta­tives de lier les deux, comme Chroni­cart, qui met­tait le début de ses textes et des liens vers leur site, mais en fin de compte per­son­ne n’a vrai­ment investi l’outil.

O. L. : Mais il y a tout de même des débats et des mem­bres, que tu peux « suiv­re », qui écrivent de petits textes.

J. M. : Certes, mais cela par­ticipe aus­si d’une con­fu­sion entre la cinéphilie et la cri­tique. Exem­plaire­ment sur Sen­s­Cri­tique, tu suis des « éclaireurs » dont la plu­part n’écrivent rien, mais notent des films. Le site présente toute­fois d’autres intérêts, c’est utile pour décou­vrir des œuvres, ou pour sen­tir la « tem­péra­ture » dans la récep­tion d’un film. On y trou­ve des cinéphiles très intéres­sants à suiv­re.

O. L. : Oui oui, claire­ment. Après, j’ai quelque part l’impression qu’à Débor­de­ments, et poten­tielle­ment vous aus­si à Critikat, ou en tout cas les revues en ligne comme les nôtres, nous sommes un peu coincés entre deux épo­ques. On reste attachés à la forme de la revue, bien qu’il ne s’agisse pas des revues papi­er. On reste attachés au texte, on prend le temps de pro­duire quelque chose avec une sorte de con­science his­torique de la cri­tique et une logique de groupe, de rédac­tion, quelque chose d’un peu hérité de l’histoire du jour­nal­isme et de la cri­tique, tout en priv­ilé­giant une forme en ligne. Alors que la ten­dance générale est au micro blog­ging, sur Twit­ter et Face­book…

J. M. : C’est juste, et en même temps on assiste aus­si à une ten­dance inverse, celle du retour en force du goût pour le papi­er. Depuis quelques années, j’ai l’impression que les nou­velles revues émer­gentes ten­dent, à quelques excep­tions près, vers la forme du Mook. Ce qui a don­né des ten­ta­tives intéres­santes et hybrides, comme feu Car­bone, mais aus­si des objets jouant sur le fétichisme des cinéphiles (le goût de la belle cou­ver­ture, d’un papi­er élé­gant) qui floutent, même involon­taire­ment, la fron­tière entre une approche cri­tique et une approche cinéphile, ce qui encore une fois n’est pas tout à fait la même chose, sans pos­er de juge­ment de valeur. On trou­ve par exem­ple très peu de textes négat­ifs dans ces pub­li­ca­tions.

O. L. : À mon avis, ce sont des mag­a­zines qui se déguisent en revues. Je suis com­plète­ment d’accord sur cette idée du retour au papi­er, d’un fétichisme, mais ça témoigne tout de même d’une polar­ité. C’est-à-dire que la sit­u­a­tion est désor­mais la suiv­ante : on a majori­taire­ment soit du « con­tenu » sur des plate­formes, soit du papi­er. Et nous, on se trou­ve au milieu du gué : pas de papi­er, mais des textes cri­tiques. Cela fonc­tion­nait bien à un moment, notam­ment parce que les algo­rithmes des réseaux soci­aux pro­dui­saient un effet d’enchaînement, à une époque en plus où il n’y avait pas de con­tenus « nat­ifs » sur les appli­ca­tions, avec un « YouTube ciné­ma » peu dévelop­pé.

J. M. : C’est très vrai. Les règles de dif­fu­sion ont eu un impact sur ce type de pub­li­ca­tions inter­mé­di­aires. J’ai d’ailleurs cru com­pren­dre que cer­taines pro­fes­sions (graphistes, artistes, plas­ti­ciens, etc.) sont en train de con­naître une sit­u­a­tion sim­i­laire au jour­nal­isme sur Insta­gram, qui a mod­i­fié ses algo­rithmes pour priv­ilégi­er des vidéos cour­tes, sur le mod­èle de Tik­Tok.

O. L. : Des médias comme les nôtres ont pu être utiles d’une cer­taine manière à une époque pour les réseaux soci­aux, en créant, entre guillemets, de « l’engagement », mais la stratégie n’est plus la même, désor­mais il faut inciter les util­isa­teurs à rester sur une même plate­forme. C’est là que se joue la polar­i­sa­tion. C’est comme entre le vinyle et les gens qui strea­ment de la musique sur Spo­ti­fy. Dans cette analo­gie, on serait l’équivalent de Band­camp ! Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a une polar­i­sa­tion entre des gens qui vont lire du con­tenu unique­ment sur des plate­formes ou directe­ment sur les réseaux, et ceux qui vont acheter un objet fétichisé. Au fond, on demande à nos lecteurs de pren­dre un chemin qui n’est plus trop emprun­té par les inter­nautes.

J. M. : C’est extrême­ment intéres­sant, parce que cela revient au fond à faire coïn­cider l’étiolement des revues en lignes avec la men­ace qui pèse sur le web 2.0, soit l’apparition d’un Inter­net fer­mé, com­posé d’une poignée d’applications.

Critique et féminisme

M. T. : Évo­quons aus­si un autre aspect de tes arti­cles qui artic­u­lent, pour dire rapi­de­ment les choses, mil­i­tan­tisme et cri­tique. Tu as cou­vert ce qui s’est passé à La Clef, tu as aus­si par­lé du Navire Argo… Pour toi, ce genre de lieux d’où émer­gent des pra­tiques alter­na­tives de dis­tri­b­u­tion et d’exploitation des films pour­raient per­me­t­tre l’émergence d’une « autre his­toire du ciné­ma », une his­toire plus inclu­sive, par­al­lèle ?

O. L. : Je crois que oui. Au-delà de cette ques­tion, il me sem­ble qu’il y a aus­si un prob­lème dans la cri­tique en général, c’est qu’avant, les jour­naux et revues affichaient des ten­dances poli­tiques mar­quées. Par exem­ple, Posi­tif a un passé trot­skiste. C’était iden­ti­fié et iden­ti­fi­able, il y a un texte de Michele Firk sur les dif­férents courants poli­tiques des revues cri­tiques. Aujourd’hui j’ai l’impression qu’il y a une espèce de niv­elle­ment : dans l’absolu, les revues con­tem­po­raines ont des valeurs de « gauche », même si on a pu lire des choses un peu bizarres au moment des gilets jaunes. C’est un peu dépoli­tisé ou alors quand cela se repoli­tise, on obtient Transfuge avec des posi­tions franche­ment réac­tion­naires sur cer­taines ques­tions.

J. M. : Je suis d’accord, mais il faut tout de même pré­cis­er qu’il existe aus­si quelque part une tra­di­tion de droite dans la cri­tique française qui a pu don­ner des textes pas­sion­nants. Jusqu’à mai 68, les Cahiers se dis­tinguent par exem­ple net­te­ment de titres con­tem­po­rains ouverte­ment à gauche mais qui avaient le tort, à leurs yeux, de con­sid­ér­er les films comme de sim­ples sup­ports à des lec­tures poli­tisées. Et puis il y a le cas des mac-mahoniens.

O. L. : Oui, les Cahiers jaunes étaient à mon avis une revue de droite, au moins c’était assez clair. Aujourd’hui, j’ai l’impression que la dimen­sion poli­tique relève plus du folk­lore.

J. M. : J’aimerais revenir, en lien avec ces ques­tions, sur l’essai-vidéo que tu as con­sacré, en juin dernier, à trois cri­tiques de ciné­ma, Michèle Firk, Geneviève Sel­l­i­er et Ginette Vin­cen­deau. Tu com­mences notam­ment par évo­quer avoir ressen­ti un malaise en revoy­ant les films de Godard. Par­tons peut-être de là pour pos­er la ques­tion de l’intrication entre la cri­tique et les cul­tur­al et gen­der stud­ies, qui pose prob­lème dans le champ de la cri­tique tra­di­tion­nelle héritée des Cahiers. Tu fais men­tion notam­ment d’un cri­tique (que tu choi­sis de ne pas nom­mer) qui illus­tre une forme de schiz­o­phrénie : si cette tra­di­tion cri­tique s’autorise tout à fait à mobilis­er une lec­ture marx­iste pour ren­dre compte des films, c’est toute­fois une autre paire de manch­es lorsqu’il s’agit du fémin­isme.

O. L. : Tout à fait. Sur la ques­tion du « malaise », je crois que c’est un sen­ti­ment volon­taire­ment sus­cité dans Le Mépris, À bout de souf­fle ou Char­lotte et son Jules. Dans la vidéo que tu évo­ques, j’utilise un extrait où une cri­tique explique que Godard ressem­ble à un ado­les­cent dont le plexus solaire serait noué, je pense qu’il y a vrai­ment de ça. Il y a un bouquin qui vient de sor­tir, que je n’ai pas encore lu, qui s’appelle Le Style réac­tion­naire : c’est d’abord une ques­tion de style et d’esthétique, il y a une esthé­tique réac­tion­naire et c’est aus­si une ques­tion d’esthétique que de le dire. Pour cet essai, j’ai notam­ment con­vo­qué beau­coup d’extraits d’un autre film de Godard qui est Tout va bien, dans lequel juste­ment il reprend des bouts du Mépris en les par­o­di­ant lui-même ; il réem­ploie ses pro­pres images et fig­ures de style pour s’en moquer. Là aus­si, c’est une ques­tion d’évolution et de prise de con­science d’un style qu’il a mis au point avec l’équipe des Cahiers à un moment don­né où ils se rêvaient eux-mêmes en cri­tique du XIXe siè­cle, façon Rube­m­pré – une cri­tique roman­tique qui à la fois doit se com­plaire dans une pos­ture blasée et en même temps exaltée, qui déteste le cap­i­tal­isme mais sur un mode réac­tion­naire ou anti­mod­erne. C’est une con­stel­la­tion de sens et de références qui sont affichés dès le début dans les Cahiers et dont il faut com­pren­dre qu’ils ont influ­encé notre manière d’approcher le ciné­ma et la cri­tique. Le fait de fétichis­er ça de manière pre­mier degré, de façon aveu­gle, aboutit à la repro­duc­tion de tropes un peu con­ser­va­teurs. J’ai l’impression qu’il y a une réac­tion un peu affec­tive à leur remise en cause. Pour­tant, les ques­tions de poli­tique et de représen­tions, ça n’est pas nou­veau, ça ne sort pas de nulle part. Geneviève Sel­l­i­er, qui a tra­vail­lé sur les cour­ri­ers des lec­tri­ces de cer­tains mag­a­zines plus pop­u­laires de ciné­ma des années 1960, a mon­tré que cela préoc­cu­pait beau­coup les spec­ta­tri­ces. Les ques­tions de représen­ta­tions s’inscrivaient alors pleine­ment dans l’esthétique, jusqu’à un cer­tain point. Le fait d’élever le cor­pus des Cahiers au stade de textes uni­ver­si­taires, ou en tout cas presque sci­en­tifiques, a expurgé une par­tie de la ques­tion matérielle alors qu’en fait, ce n’était pas for­cé­ment absent de la pen­sée française à ce moment-là.

J. M. : Je relie cette vidéo à l’article que tu as écrit après les César de 2021. Tu as des mots très durs, mais à mon avis per­ti­nents, pour évo­quer le malaise et la fatigue sus­cités par un cer­tain con­ser­vatisme, voir une pos­ture réac­tion­naire d’une par­tie de la cri­tique sur la ques­tion des abus sex­uels et des ques­tions de représen­ta­tions, de dis­tinc­tions par­fois arbi­traires entre l’œuvre et l’homme, etc. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit de prob­lèmes pour lesquels on n’a pas tou­jours de répons­es sim­ples. Par exem­ple, que faire des films de Polan­s­ki ? Com­ment en par­ler ? Com­ment plus large­ment peut-on con­juguer aujourd’hui esthé­tique et gen­der ou cul­tur­al stud­ies ? Je prends un exem­ple : en 1988, Tania Mod­les­ki pou­vait écrire Hitch­cock et la théorie fémin­iste (d’ailleurs pré­facé par Geneviève Sel­l­i­er), qui con­cilie, de manière par­fois très con­va­in­cante, une approche esthé­tique et socio­cul­turelle. Mais aujourd’hui, avec ce que l’on sait désor­mais d’Hitchcock, notam­ment son rap­port en privé avec les actri­ces, un tel ouvrage serait-il encore pos­si­ble ? On sent qu’une forme de gouf­fre s’est créé sur ces ques­tions – on revient à l’idée d’une polar­i­sa­tion –, sur la notion même d’esthétique.

O. L. : Moi je pense que l’on peut par­ler de tout, mais je suis attachée au fait de par­ler des choses d’une cer­taine manière. C’est sans doute une ques­tion de for­ma­tion poli­tique, c’est-à-dire que j’aime avoir une approche matéri­al­iste des choses. Les con­di­tions de pro­duc­tion de cette chose, d’un style, d’une esthé­tique, d’un film.

J. M. : C’est com­pliqué parce que l’on peut aus­si con­sid­ér­er que les films dévelop­pent par­fois leur vie pro­pre, en dehors d’un seul geste créa­teur. Prenons le cas de J’accuse, que j’ai cou­vert pour Critikat : je par­tais des déc­la­ra­tions de Polan­s­ki, du par­al­lèle qu’il tis­sait entre Drey­fus et sa pro­pre fig­ure, mais en pointant qu’il me sem­blait que quelque chose dans le film échap­pait au dis­cours évidem­ment con­testable de Polan­s­ki, qui fait que l’on peut quand même s’intéresser à l’objet, sans être dans un rap­port d’admiration ou de célébra­tion du cinéaste.

M. T. : En fait, je pense que l’existence pro­pre d’un film, ça n’existe pas.

J. M. : Je n’en suis pas cer­tain, je pense qu’un film peut échap­per à un con­texte de pro­duc­tion ou aux inten­tions de son auteur. Je ne dis pas que c’est sys­té­ma­tique ou qu’il faut nier ces ques­tions, et de toute façon d’autres se posent. Exem­plaire­ment sur Polan­s­ki, il y a aus­si le cas de sa rétro­spec­tive à la Ciné­math­èque, et de la défense de son cas en plaidant une sépa­ra­tion de l’homme de l’artiste. Mais com­ment dis­soci­er les deux quand la fig­ure de Polan­s­ki lui-même, dans un plan du Locataire, illus­trait la rétro­spec­tive sur le site de la Ciné­math­èque ? Et plus large­ment, peut-on pleine­ment dis­soci­er l’un de l’autre quand le principe même de la poli­tique des auteurs con­siste à associ­er un artiste aux films qu’il réalise ? Ce sont des ques­tions com­plex­es parce qu’il y a aus­si ce que l’on fait des films : dans le cas présent, peut-on par­ler de J’accuse, au-delà du cas Polan­s­ki, qu’il faut bien sûr évo­quer ? Je n’ai pas de réponse claire et j’ai l’impression qu’on a tous, les cri­tiques, un peu tâton­né au moment de la sor­tie du film.

O. L. : C’est à mon avis totale­ment pos­si­ble de dire que des choses échap­pent à Polan­s­ki à l’intérieur de J’accuse, mais il faut sûre­ment en pass­er par le con­texte de pro­duc­tion du film, le cli­mat autour de Polan­s­ki, le con­texte social… C’est là aus­si où il me sem­ble pas­sion­nant d’écrire un ouvrage comme celui qui vient de paraître sur le style réac­tion­naire, car c’est une manière de réfléchir sur les con­di­tions d’émergences dudit style. Pour le cas de J’accuse, je trou­ve per­son­nelle­ment qu‘il y a une grande finesse dans la stratégie déployée par Polan­s­ki à tra­vers le film, notam­ment dans le fait de pren­dre ce moment trau­ma­tique de la mémoire col­lec­tive française tout en faisant un appel du pied à la nébuleuse du Print­emps Répub­li­cain, tout en jouant sur une poten­tielle ligne de défense sur l’antisémitisme, qui est sug­gérée mais à peine voilée, tout en inscrivant dans le pre­mier dossier de presse un cer­tain nom­bre d’éléments qui pointaient dans cette direc­tion, pour ensuite les retir­er, etc. Tout cela est intéres­sant à analyser. C’est après avoir fait ce tra­vail qu’on peut dire qu’effectivement il y a peut-être des choses qui échap­pent à Polan­s­ki, voir com­ment le film fonc­tionne ou ne fonc­tionne pas. Est-ce qu‘il se retourne con­tre la per­son­ne qui l’a fab­riqué ? Mais il me sem­ble que la posi­tion de principe qui est dire « non, ici on est là pour par­ler de ciné­ma », com­ment dire…

J. M. : Oui je suis d’accord, on ne peut pas faire abstrac­tion de ces ques­tions.

O. L. : Il me sem­ble que les films sont des objets soci­aux, on n’a pas trop le choix.

J. M. : Un autre nœud se présente toute­fois pour la cri­tique, le fait même de voir ou non le film et d’en ren­dre compte. Qu’un spec­ta­teur ou une spec­ta­trice dise ne pas vouloir voir un film de Polan­s­ki, cela les regarde, c’est une ques­tion intime et j’ai le sen­ti­ment que la cri­tique n’a pas à se mêler de ça [1]. Mais la cri­tique n’a‑t-elle pas par ailleurs un « devoir » de ren­tre compte des œuvres ? Libé a fait un dossier intéres­sant, qui ne fai­sait pas mys­tère qu’il était com­pliqué de se con­fron­ter à J’accuse. On est obligé dans le cas présent de par­ler des accu­sa­tions de Polan­s­ki, ne serait-ce que parce qu’il a lui-même tis­sé un lien entre lui et Drey­fus. Mais est-ce qu’on doit pour autant com­mencer chaque cri­tique de ses films par la chronolo­gie de ce qu’il lui est reproché ? On pour­rait par­ler aus­si d’autres cas, comme celui de Vic­tor Sal­va, con­damné pour pédophilie.

O. L. : Oui, mais dans ce cas pré­cis, Polan­s­ki met lui-même en scène, dans le film et médi­a­tique­ment, son passé judi­ci­aire. C’est à dire que, dans les faits, le film n’est pas que le film. Après, effec­tive­ment, c’est dif­fi­cile, ou alors il ne faut pas en par­ler sur le moment et atten­dre six mois, un an, avant d’en ren­dre compte. Cette ques­tion de l’auteur nous met de toute façon dans une con­di­tion tou­jours hyper inter­per­son­nelle. Lorsque tu écris une cri­tique, tu t’adresses indi­recte­ment à un auteur ou tu lui réponds. Sur ce point, je me dis que la recherche peut pren­dre le relais. On peut en par­ler, y réfléchir, mais on ne peut pas non plus met­tre dans le plac­ard ces ques­tions qui sont aus­si le fruit de rap­ports de dom­i­na­tion. Cela me paraît trop com­pliqué et on en revient à cette ques­tion de malaise. C’est aus­si de cette façon que l’histoire de la cul­ture exclut ou inclut. J’ai ten­dance à me dire que, par­fois, il faut faire le deuil de cer­taines choses…

J. M. : Il y a aus­si le fait que la cri­tique de ciné­ma est un milieu essen­tielle­ment mas­culin – on reçoit d’ailleurs très peu de can­di­da­tures féminines à Critikat. Non seule­ment le ratio de femmes reste très faible, mais il y a la ques­tion d’un sen­ti­ment d’illégitimité qui par­ticipe à entretenir un cer­cle vicieux.

O. L. : Jean-Loup Bour­get après avoir vu la vidéo dont nous dis­cu­tions, regret­tait que Posi­tif n’ait pas vrai­ment su s’ouvrir aux plumes féminines et liait la chose au traite­ment de la ques­tion Polan­s­ki. C’est effec­tive­ment un cer­cle vicieux : la cri­tique étant un milieu d’hommes, tu te sens moins autorisée à dévelop­per cer­taines approches.

M. T. : Je pense qu’il y a plusieurs choses, déjà de la part des organes cri­tiques, il y a un devoir act­if d’aller chercher des cri­tiques femmes. Il est très prob­a­ble qu’une cri­tique femme se sen­ti­ra moins légitime. Ensuite, sur ces ques­tions de représen­ta­tions, je trou­ve que c’est sim­ple­ment absurde de vouloir extraire le ciné­ma de ces ques­tions puisque, on le sait, il est en par­tie façon­né par les représen­ta­tions qui ont cours dans la société, mais en retour les façonne aus­si. Faire abstrac­tion de ces ques­tions serait pren­dre une équa­tion à trois objets, en retir­er un et penser pou­voir étudi­er l’ensemble.

O. L. : Je trou­ve que dans des revues anglais­es comme Screen ou Sight and Sound, on réflé­chit beau­coup plus à ces ques­tions, là où il y a un rap­port extrême­ment épi­der­mique à ce genre de choses en France. C’est peut-être lié à la muséi­fi­ca­tion de la cri­tique en France, il est plus dif­fi­cile de remet­tre en cause cer­taines habi­tudes et pra­tiques.

J. M. : Pour finir, je voulais te deman­der ce que tu pens­es du ciné­ma de Céline Sci­amma. Il me sem­ble que c’est un cas intéres­sant, dans la mesure où il témoigne d’un écart sen­si­ble : Por­trait de la jeune fille en feu, notam­ment, est un film référence pour beau­coup de jeunes cinéphiles, mais pas vrai­ment pour le gros de la cri­tique de ciné­ma.

O. L. : Ah bien juste­ment, il s’agit pour moi d’un film absol­u­ment cen­tral, d’ailleurs il fig­ure dans la liste de mes films préférés pour Sight and Sound. Et je ne par­le pas que de la qual­ité du film, je pense qu’avec Por­trait on a assisté à un vrai moment his­torique, un moment d’histoire du ciné­ma. Je crois que c’est un film très impor­tant, pas for­cé­ment pour des ques­tions de représen­ta­tion, même si évidem­ment ce n’est pas rien d’articuler de la sorte un réc­it autour de trois femmes. J’en suis ressor­tie avec l’impression très forte de n’avoir jamais vu ça au ciné­ma, je vois mal à quel autre film je pour­rais le com­par­er. Je n’avais jamais vu ces ques­tions se déploy­er ain­si sur un écran. C’est à ce titre un film impor­tant, et le peu d’importance qu’en retour la cri­tique a pu lui accorder, me sem­ble juste­ment très révéla­teur de tout ce qui sépare le champ de la cri­tique des enjeux con­tem­po­rains en ter­mes d’images et de poli­tique.

Notes

Notes
↑1 Cf. le texte que nous avions con­sacré à ces ques­tions en par­tant du cas de Love­craft.