Com­ment va la cri­tique de ciné­ma (et où va-t-elle) ? Telle est la ques­tion qui struc­ture souter­raine­ment cette série, bap­tisée « per­spec­tives cri­tiques », dans laque­lle nous allons à la ren­con­tre de con­frères et de con­sœurs pour dis­cuter de leur regard sur la cri­tique, de leur rap­port à l’écriture, de l’intrication entre leur tra­vail et leur cinéphilie… Par petites touch­es et paroles qui se font écho, ces entre­tiens auront par ailleurs voca­tion à dress­er entre les lignes un bref état des lieux de la cri­tique con­tem­po­raine. Deux­ième invité : Math­ieu Macheret, ancien pili­er de Critikat, qui offi­cie aujourd’hui au Monde, aux Cahiers du Ciné­ma et à Traf­ic.

Josué Morel : Math­ieu, tu as com­mencé à écrire à une époque où la cri­tique de ciné­ma en ligne con­nais­sait une grande ému­la­tion.

Math­ieu Macheret : Oui, dans le con­texte assez par­ti­c­uli­er de la cinéphilie du début des années 2010, un moment où l’on croy­ait beau­coup aux sites inter­net et à l’arrivée d’une nou­velle cri­tique. C’est une idée qui n’a pas cepen­dant fait long feu, bien qu’elle n’ait pas été com­plète­ment sans accom­plisse­ments et qu’elle ait for­cé la presse papi­er à se recon­fig­ur­er.

J . M. : Com­ment, à ton avis ?

M. M. : En inté­grant des nou­velles plumes. Inter­net a été une pépinière. À mon avis, il n’y a toute­fois pas vrai­ment eu de pro­fonds change­ments struc­turels et formels. Avec la cri­tique Inter­net, on a cru un peu naïve­ment que l’on allait créer des nou­veaux for­mats. La can­deur de cette généra­tion a été de se dire qu’elle allait tout renou­vel­er, puisqu’il n’y avait pas de lim­i­ta­tion de longueur, qu’on pou­vait inté­gr­er de la vidéo, mélanger les deux, etc. C’est un peu ce que fai­sait d’ailleurs Joachim Lep­asti­er sur son blog, 365 jours ouvrables. Mais sans mod­èle économique, il n’y pas la pos­si­bil­ité d’un véri­ta­ble boule­verse­ment des formes cri­tiques. Voilà le bilan que je pour­rais dress­er de ces années-là.

J . M. : Il y a quelques semaines, nous avons repub­lié ta cri­tique de Théorème, écrite il y a dix ans, à l’occasion de la ressor­tie du film. Tu l’as com­men­tée en ces ter­mes sur ton mur Face­book : « J’y sur­prends quelqu’un que je ne con­nais presque plus. Com­ment dire ? C’est moi et ce n’est pas moi.» Qu’est-ce qui selon toi aurait depuis changé dans ton approche de la cri­tique ?

M. M. : À l’origine, je n’imaginais pas faire de la cri­tique dans un cadre pro­fes­sion­nel. Quand je col­lab­o­rais à Critikat, j’étais mon­teur. Je suis passé par Louis Lumière et je souhaitais tra­vailler dans le ciné­ma, sur les plateaux ou en tant que mon­teur.

J . M. : Tu as d’ailleurs tourné quelques courts-métrages.

M. M. : Oui, des courts d’école, des aven­tures ponctuelles. La cri­tique était une activ­ité par­al­lèle dans laque­lle je me suis lancé parce que j’admirais cer­tains auteurs, je lisais beau­coup d’articles et je voulais m’essayer à l’exercice. De fil en aigu­ille, j’ai bas­culé sur Critikat dans une forme de mimétisme de la presse. En m’investissant au sein de la revue, je deve­nais l’équivalent d’un jour­nal­iste, j’allais régulière­ment aux pro­jec­tions de presse, j’ai com­mencé à cou­vrir les fes­ti­vals de Cannes et de Venise… On pen­sait ini­tiale­ment relancer les formes cri­tiques et puis, finale­ment, on en venait à imiter les sup­ports papi­er. Pour moi, c’était une sorte d’apprentissage. Au début, j’étais très libre, j’écrivais les textes selon mes désirs. À un moment est toute­fois arrivé le besoin de les rac­cour­cir, de syn­thé­tis­er.

Mahaut Thébault: L’une des grandes dif­férences entre les revues en ligne et les titres papiers reste l’impératif du cal­i­brage.

M. M. : Tout à fait. Si j’ai exprimé il y a quelques semaines cette dis­tance avec le texte sur Théorème, c’est que sans m’en ren­dre compte, j’ai appris, en me pro­fes­sion­nal­isant, à répon­dre aux exi­gences pro­pres des sup­ports aux­quels j’ai ensuite col­laboré. J’ai d’abord com­mencé à pub­li­er un peu dans Traf­ic où l’écriture reste per­son­nelle, très lit­téraire. Mais lorsque je suis entré aux Cahiers, en 2011 ou 2012, il y avait un désir de for­mer les rédac­teurs. Je tra­vail­lais beau­coup les textes avec Stéphane Delorme et Jean-Philippe Tessé afin d’exprimer à tra­vers eux une voix com­mune. Cela m’a beau­coup appris.

Le Monde, c’est encore autre chose : je ne m’exprime plus dans un espace cinéphile, je ne m’adresse pas au même lec­torat. On doit faire pass­er ses idées sans jar­gon, sans estimer que tout le monde a vu La Ligne générale d’Eisenstein, on doit tou­jours tout réex­pli­quer. J’envisage la chose comme un exer­ci­ce, en essayant d’exprimer mes idées avec un autre lan­gage. J’ai inévitable­ment changé depuis mes pre­miers pas à Critikat, en 2008, mais je recon­nais mal­gré tout encore quelque chose qui me serait pro­pre dans les arti­cles de cette époque. Si on écrit des textes per­son­nels, on dépose quelque chose de soi dedans. Je pense que ce qui change surtout, ce sont les lieux par lesquels on passe. Ce qui est déter­mi­nant, c’est l’adresse, pour qui l’on écrit.

De la méthode

J . M. : Pour revenir sur cette cette idée qu’à une époque, la cri­tique en ligne a repro­duit cer­tains traits de la presse tra­di­tion­nelle, il me sem­ble tout de même que tu as écrit plusieurs arti­cles assez sou­ples et sin­guliers dans leur forme, qui déno­tent avec les impérat­ifs jour­nal­is­tiques d’un titre tel que Le Monde. Je pense par exem­ple à ton texte sur À bout de souf­fle, com­posé d’une suite de phras­es télé­graphiques… Dans ton papi­er sur Théorème, tu résumes l’horizon du réc­it par une équa­tion math­é­ma­tique quand, dans ta cri­tique d’Inde­pen­den­cia, une cita­tion d’Ovide cohab­ite avec un raison­nement organ­isé par points. Cer­tains de ces par­tis pris formels me sem­blent aujourd’hui dif­fi­ciles à envis­ager dans un jour­nal soumis à un cal­i­brage ou aux exi­gences que tu as décrites. C’est peut-être à cet endroit que les revues Inter­net ont à mon avis une carte à jouer, dans la pos­si­bil­ité de com­bin­er des textes de tailles très var­iées, ou de met­tre en avant des formes moins con­ven­tion­nelles. D’autant plus dans un con­texte où les pages cul­ture et les espaces dévo­lus à la cri­tique se réduisent. Un exem­ple par­mi d’autres des con­séquences de cette sit­u­a­tion : la cri­tique néga­tive est réduite à la por­tion con­grue dans la plu­part des pub­li­ca­tions papi­er.

M. M. : Ce qui est intéres­sant, c’est que les textes que tu évo­ques étaient large­ment sous influ­ence. Quand je me rep­longe à cette époque, je me rends compte qu’il y avait une part d’imitation de ce que j’admirais dans les Cahiers, notam­ment ceux des années 1960/1980, où rég­nait une lib­erté de formes des textes. L’article sur Théorème, dans lequel le film est trans­for­mé en équa­tion, est ain­si lié quelque part à la péri­ode théori­co-sémi­o­tique des Cahiers. C’est une imi­ta­tion. Ce qu’on pour­rait croire comme plus inven­tif ou plus libre relève aus­si du fait que, lorsqu’on débute, on prend des mod­èles, on est sous influ­ence. L’article sur À bout de souf­fle naît d’une inca­pac­ité de faire la cri­tique d’un film telle­ment légendaire que je dois le pren­dre sous un autre angle, mais c’était déjà fait dans les Cahiers sous forme de let­tres, celle de Riv­ette à Rosselli­ni, par exem­ple.

J . M. : Reste que cette lib­erté dont tu par­les s’est un peu per­due dans les espaces dis­ons insti­tu­tion­nels de cri­tique.

M. M. : Oui, même aux Cahiers, parce que la revue a énor­mé­ment changé au fil des années. On n’a jamais cessé de reprocher aux Cahiers leurs textes cryp­tiques et her­mé­tiques. La revue évolue et aujourd’hui, les Cahiers essayent d’être très clairs. Ils pro­posent des textes exigeants mais ont aus­si inté­gré un sur­moi.

J . M. : Quand dat­erais-tu ce change­ment ?

M. M. : Je pense que dans la péri­ode Burdeau/Frodon, qui est une péri­ode bicéphale et schiz­o­phrène au pos­si­ble, on trou­ve encore des textes her­mé­tiques. Pour sché­ma­tis­er, le clan Bur­deau incar­nait un ver­sant théorique quand la par­tie Frodon s’occupait plus de jour­nal­isme. Avec Delorme et Tessé, le ton s’est ensuite sim­pli­fié, il y avait un désir de par­ler aux jeunes, de recruter des très jeunes lecteurs. Ils priv­ilé­giaient d’ailleurs dans cer­tains textes une dimen­sion qua­si orale. Ce sont des mou­ve­ments tec­toniques dans lesquels les dif­férents auteurs de la revue sont pris. Con­cer­nant l’article sur Inde­pen­dan­cia, je ne suis même pas sûr d’aimer encore le film aujourd’hui. C’est aus­si la ques­tion, quel regard porter sur ces films si j’étais amené à les revoir ? Il s’agissait d’un texte numéroté, chose faite dans les Cahiers dans les années 1970 sous la forme de démon­stra­tions math­é­ma­tiques. C’était une forme de sur­in­vestisse­ment du sérieux sci­en­tifique, appliqué à la cri­tique, ce qui con­stitue une stratégie parce que la cri­tique n’est pas sci­en­tifique, mais relève d’une sub­jec­tiv­ité, d’un regard qui s’exerce sur un objet. Rejouer cette forme con­fère une sorte d’autorité que tu n’as pas quand tu débutes.

M. T. : Luc Moul­let fai­sait égale­ment des textes à points, qui allaient bien avec son style pré­cis et méthodique.

M. M. : Oui, des textes à signets qui ren­for­cent l’idée de démon­stra­tion logique qui va à son terme. Ces textes repo­saient quelque part sur des mod­èles que j’essayais d’imiter. Ce n’est pas pour sur­déter­min­er le fait que l’on devient plus libre avec le temps, mais au tout début, rédi­ger un arti­cle pour Critikat me pre­nait trois jours, c’était dément. Aujourd’hui, même pour Le Monde, où il n’y a pas de développe­ment poé­tique pos­si­ble, où le texte passe dans une machine de cor­rec­tion et de mise en forme qui nous échappe, je n’ai plus les mêmes ater­moiements de l’époque. Parce qu’un texte stricte­ment per­son­nel est de l’ordre du fan­tasme : au sein d’une rédac­tion, un texte est tou­jours le pro­duit d’un col­lec­tif, d’un groupe qui ren­tre à un moment ou un autre dans sa forme, et c’est tant mieux. Cette déper­son­nal­i­sa­tion a quelque chose de béné­fique. Mon écri­t­ure est dev­enue très directe, lorsque je me lance dans un arti­cle, il doit être ren­du, par­fois, deux ou trois heures plus tard. Et quelque part, cela libère para­doxale­ment quelque chose, l’écriture devient avant tout un moment dialec­tique.

M. T. : Et quand tu écris, comme récem­ment, un livre (Josef von Stern­berg : Les jun­gles hal­lu­cinées), c’est encore dif­férent. À qui t’adresses-tu à ce moment-là ?

M. M. : Le livre, c’est en effet autre chose, parce qu’il s’agit d’une espèce de course de fond. C’est long à réalis­er : ce n’est pas du tout les textes que l’on a l’habitude d’écrire quand on cou­vre l’actualité. Il faut trou­ver un souf­fle. Je me rap­pelle avoir com­mencé ce livre de manière un peu trop infor­ma­tive, par habi­tude du Monde, en mul­ti­pli­ant les élé­ments pseu­do objec­tifs et froids. Alors que Stern­berg, c’est du chaud, il fal­lait trou­ver quelque chose d’un peu plus pos­sédé et vivant. J’ai écrit ce livre sur Stern­berg parce qu’il exis­tait un vide édi­to­r­i­al, et les ouvrages pub­liés à son sujet ne me sat­is­fai­saient pas (sauf l’excellente mono­gra­phie de Gaël Lépin­gle sur Agent X27, mais elle est parue alors que j’étais déjà en train de rédi­ger).

Je voulais faire décou­vrir sa fil­mo­gra­phie, je trou­vais injuste qu’elle soit con­sid­érée comme pous­siéreuse, que les films ne soient pas beau­coup mon­trés. Donc je m’adressais avant tout à des néo­phytes, à ceux qui pour­raient les décou­vrir et les aimer. Cela a été un tra­vail très morcelé, je com­mençais la semaine en essayant d’écrire un chapitre et puis, en fin de semaine, il fal­lait faire tout le reste. J’ai vrai­ment tra­vail­lé en con­tinu, journées, soirs, week-ends, c’était un peu fou. Si c’était à refaire, je m’organiserais autrement à cause des con­traintes du méti­er, si tant est que la cri­tique en soit un, ce dont je ne suis pas sûr.

J . M. : On a eu ce débat dans le précé­dent entre­tien de la série, avec Samir Ard­joum. Pour moi, il s’ag­it surtout d’un tra­vail, ce qui ne se con­fond pas néces­saire­ment avec un méti­er.

M. M. : Oui, parce qu’il n’y a pas de méth­ode, tu ne peux jamais te servir deux fois de la même astuce et les films ne sus­ci­tent pas chez toi la même réac­tion, tu ne peux donc rien appli­quer de sys­té­ma­tique. Chaque film est un objet qu’il faut cern­er en appli­quant dif­férentes straté­gies. L’idée d’un tra­vail me sem­ble plus juste.

J . M. : On va repar­ler de l’écriture, mais je voulais d’abord revenir sur les ban­des-annonces que tu as réal­isées pour TMC, et plus large­ment de ton activ­ité en tant que mon­teur. Tu n’as jamais pen­sé à expéri­menter une forme de cri­tique vidéo ?

M. M. : Non. Parce que j’adore l’écriture, je lis beau­coup. Pour moi la lit­téra­ture, c’est aus­si impor­tant que le ciné­ma. Cette ques­tion de la cri­tique est à la croisée des deux, sans l’écriture, ça m’intéresse moins.

J . M. : Ce que tu décris m’évoque une intu­ition que j’ai eu en com­mençant à écrire, et que cer­tains de de mes col­lègues m’ont dit aus­si ressen­tir : il me sem­ble que lorsqu’on plonge dans la cri­tique, on con­naît une phase, délim­itée dans le temps, où on est au fond presque plus amoureux de la cri­tique de ciné­ma que du ciné­ma lui-même. C’est une forme de par­en­thèse pas­sion­née où le dis­cours sur les films importe autant, si ce n’est plus que les œuvres.

M. T. : C’est peut-être parce qu’à un moment, le film se com­plète par l’écriture. C’est ce développe­ment cri­tique qui « l’augmente ». Il cesse d’être un sim­ple objet que l’on reçoit mais devient plus fam­i­li­er, c’est une sorte de tra­duc­tion et le film t’appartient en quelque sorte davan­tage. Tu tra­vers­es les films par l’entremise des cri­tiques pour te créer une his­toire imag­i­naire.

M. M. : C’est très vrai.

J . M. : Je crois qu’il faut pass­er par cette phase, mais il me sem­ble juste­ment qu’elle ne peut être que tem­po­raire.

M. T. : Peut-être.

J . M. : Tu pens­es être encore dedans ?

M. T. : J’ai l’im­pres­sion, oui.

M. M. : En tout cas, me con­cer­nant la pul­sion cinéphile de départ est bien liée à l’écriture. Quand j’étais jeune et que j’ai com­mencé à m’intéresser au ciné­ma, je vivais dans une petite ville de province où il ne pas­sait pas beau­coup de films et je les décou­vrais par la presse, par les arti­cles, les mag­a­zines que j’achetais, notam­ment Mad Movies et les Cahiers. Je n’avais accès aux films qu’en lisant des arti­cles, c’est la lec­ture et l’admiration devant la prose et la plume de cer­tains qui don­naient envie de voir les films. C’est vrai­ment l’admiration pour des textes de Bonitzer, de Biette, de Moul­let, de Nar­boni, de Dela­haye, de Tes­son, de Marc Chevrie, que j’ai trou­vés extra­or­di­naires, qui m’ont quelque part guidé, aidé à mieux aimer les films. Leurs textes déploient de manière expo­nen­tielle l’amour du ciné­ma, en dehors de tout champ restric­tif et spé­cial­isé.

J . M. : Tu revendiques d’ailleurs ce côté touche-à-tout, tu nous dis­ais par exem­ple avant cet entre­tien ne pas vouloir devenir un spé­cial­iste de Stern­berg.

M. M. : Non, parce que la cri­tique n’est pas spé­cial­isée, et à mon avis ne gag­n­erait pas à l’être. Le geste cri­tique doit pou­voir s’exercer sur une var­iété d’objets pos­si­bles et tou­jours dif­férents, tou­jours renou­velés. C’est mieux ain­si. Même le bagage cul­turel ne compte pas for­cé­ment : il ne faut pas être timide lorsqu’on com­mence parce qu’on ne con­naît pas assez de films, l’important, c’est le regard, la façon dont il va s’entrechoquer avec les objets pour sus­citer une étin­celle. Il faudrait même peut-être élargir encore plus, on pour­rait écrire en même temps sur la musique, par exem­ple. J’écris sur le ciné­ma parce qu’aujourd’hui tout est un peu borné et spé­cial­isé, mais à vrai dire, on pour­rait écrire sur des tas d’objets dis­tincts. Cela devrait être même une sorte d’éthique générale. Pour moi, c’est ça qui est impor­tant, que le regard du cri­tique saute d’un objet à l’autre, opère des choix, joue avec cette chose que l’on appelle « l’actualité ».

J . M. : Dans le même temps, cer­tains types de films ne béné­fi­cient pas aujourd’hui de la même atten­tion de la part de la cri­tique. Je pense par exem­ple aux comédies français­es, alors qu’on peut en dire des choses stim­u­lantes – ce qui a été le cas par le passé. Le traite­ment de l’actualité dans la plu­part des titres obéit au fond à une forme de répar­ti­tion tacite entre films de fes­ti­vals, gros films améri­cains atten­dus, etc.

M. T. : Dans les revues papi­er, il y a beau­coup de films à traiter pour une place plus réduite.

J . M. : C’est encore un autre prob­lème, est-ce qu’on n’accorde pas tout sim­ple­ment trop de place à l’actualité de manière générale ?

M. M. : La presse ciné­ma est ani­mée par des peurs tacites. À chaque époque la sienne : aujourd’hui, c’est celle de rater quelque chose, il faut tout cou­vrir et s’assurer que l’on n’aurait pas raté un film impor­tant. On s’autorise moins, face à l’actualité qui nous arrive, à penser notre pro­pre actu­al­ité, c’est-à-dire élire un objet et de tiss­er quelque chose autour.

Pour un cinéma parlé

M. T. : Il y a une chose qui tra­verse tous les papiers que j’ai lus de toi, c’est l’attention aux acteurs. Tu as un rap­port physique, très con­cret aux acteurs. Les arti­cles sur Pic­coli et Trintig­nant m’ont énor­mé­ment mar­quée, tu par­lais du pre­mier comme d’une mon­tagne aux hau­teurs ver­tig­ineuses et du sec­ond comme d’un rep­tile. C’est comme si l’acteur était un paysage à observ­er.

M. M. : Oui, il s’agit d’une porte d’entrée que je trou­ve très forte : l’identification aux acteurs, en essayant de repér­er cer­tains com­porte­ments récur­rents, des façons de se mou­voir, des into­na­tions, etc. Cela ouvre sou­vent sur quelque chose de très intime, de très intérieur. Il s’agit d’un rap­port aux films qui n’est pas évi­dent pour le cri­tique parce que la façon dont s’est con­stru­ite l’histoire de la cri­tique en France fan­tasme beau­coup la posi­tion du réal­isa­teur. Ce dernier occupe une posi­tion de force sym­bol­ique. Mais l’acteur, c’est aus­si ce qui nous relie au grand pub­lic, ce qui dépasse cette espèce d’absolu, posé par les généra­tions cri­tiques précé­dentes, que l’on appelle la mise en scène, notion au fond indéfiniss­able et qui en même temps reste une forme d’horizon de ce que les cri­tiques cherchent à touch­er quand ils écrivent. L’acteur déplace cet hori­zon, c’est à la fois plus con­cret, tout aus­si mys­térieux, il s’agit presque d’un autre lan­gage. Il y a quelqu’un qui fait cela très bien dans le champ cri­tique actuel, c’est Murielle Joudet, avec ses ouvrages con­sacrés aux actri­ces. On sent que c’est par là que son désir passe.

Car ce sont aus­si des ques­tions de libido. Ce que j’aime beau­coup chez Pic­coli et Trintig­nant tient à leur côté som­bre, illis­i­ble, la part mau­dite de l’expérience humaine qui s’incarne chez eux, mais aus­si leur fragilité : tout ce que l’acteur cache en le mon­trant en même temps. Il y a égale­ment tout ce qu’ils ren­fer­ment, cette sorte de monde intérieur, de masques, d’effets de sur­faces qui sont fasci­nants. D’un point de vue cri­tique, je trou­ve qu’il est sou­vent intéres­sant de se pencher sur ces ques­tions parce que cela « déplace » l’écriture et per­met de se con­fron­ter à cer­tains prob­lèmes. Il n’y a pas d’habitude pos­si­ble avec un acteur ; on développe tous des habi­tudes dans l’écriture, ce qui n’est pas très grave. L’acteur, lui, désarçonne, on est obligé d’utiliser d’autres out­ils pour le saisir. Les ques­tions tech­niques sont égale­ment intéres­santes sur ce point, mais on ne le fait pas assez sou­vent, la presse s’en dés­in­téresse, mal­heureuse­ment.

J . M. : Pour rebondir par ailleurs sur la ques­tion de Mahaut, il y a un autre aspect intéres­sant que tu as dévelop­pé, et que tu théoris­es même un peu dans ton arti­cle sur Malmkrog dans les Cahiers, lorsque tu évo­ques un partage de l’histoire du ciné­ma entre films par­lés et films racon­tés. Depuis quelques années, j’ai l’impression que cette ques­tion du lan­gage revient de manière récur­rente sous ta plume. Tu dessines dans le creux de tes textes un autre hori­zon de ce que serait le ciné­ma (ou du moins une par­tie), envis­agé comme un art de la parole et du lan­gage. Ce qui est une thèse pour le moins héré­tique.

M. M. : Oui, c’est icon­o­claste, con­tre les images pieuses. Ce qui m’intéresse de plus en plus, ce sont les états de la voix, de la parole, les mots, en somme la part d’écrit du ciné­ma. Presque sa part radio­phonique. Sou­vent, ce qui me fascine au ciné­ma, c’est ce que l’on n’a pas quand on lit un livre, c’est-à-dire une voix con­crète, avec ses acci­dents. C’est un peu présent au théâtre, mais pas tant que ça. Au ciné­ma, ce que je peux trou­ver de plus beau, c’est sou­vent la voix d’un acteur, une voix-off, une into­na­tion… Tout cela peut m’électriser.

M. T. : On ressent sou­vent cela devant les films de Duras, par exem­ple.

M. M. : Oui bien sûr, ils ont d’ailleurs été une décou­verte fon­da­men­tale. J’aime énor­mé­ment aus­si les films lit­téraires et une cer­taine théâ­tral­ité au ciné­ma, ce qui est sou­vent dénon­cé comme un défaut, une impureté. Je vais au théâtre plusieurs fois par mois. Je trou­ve qu’il y a des choses qui s’inventent dans les façons de racon­ter, de mon­tr­er, pas for­cé­ment plus intens­es qu’au ciné­ma, mais qui pro­duisent des émo­tions rad­i­cale­ment dif­férentes. J’adore le théâtre dans le rap­port au texte, cela m’intéresse beau­coup.

J . M. : C’est donc le rap­port au texte, plus que l’incursion de la vidéo ou le tra­vail sur le plateau, qui te séduit dans ces liens entre ciné­ma et théâtre ?

M. M. : Le théâtre, c’est une espèce de mode en ce moment, s’intéresse par­ti­c­ulière­ment à ce que fait le ciné­ma, notam­ment avec des pièces adap­tées de films. Au-delà de la ques­tion d’essayer d’intégrer l’image sur le plateau, il y a eu des adap­ta­tions de La Règle du jeu ou de Shock Cor­ri­dor. Ce sont des ten­ta­tives qui peu­vent m’intéresser, mais je ne con­fonds pas les deux, le ciné­ma pro­cure des émo­tions toutes autres et on ne peut pas se pass­er de la ques­tion du plan. Plus que de l’image d’ailleurs, l’image c’est autre chose, c’est un champ beau­coup plus large. Le plan reste une spé­ci­ficité très forte du ciné­ma. Mais aujourd’hui, il s’agit d’une ques­tion com­plète­ment bous­culée par le numérique, le plan a muté. Il touche tou­jours au réel, c’est tou­jours l’empreinte de quelque chose, mais de façon très dif­férente. Je ne crois d’ailleurs pas au fait que le bazin­isme se soit estom­pé, je pense que le numérique est aus­si une empreinte qui s’inscrit dans le plan.

M. T. : Tu en par­les d’ailleurs dans ton arti­cle sur Vitali­na Varela, où la ques­tion de l’image numérique est essen­tielle.

M. M. : Oui exacte­ment, je crois d’ailleurs que ce qui se passe de plus promet­teur et de plus vrai en ce moment est lié à cette ques­tion. Pour moi, les grands cinéastes con­tem­po­rains sont ceux qui ont com­pris ce qui se passe avec l’image numérique. Exem­plaire­ment Hong Sang-soo, parce qu’il tourne tout le temps. Il y a des grands cinéastes qui atten­dent des bud­gets pen­dant cinq ou dix ans et qui sont réduits à tourn­er très peu. Alors qu’à mon avis, Hong Sang-soo a com­pris que l’émergence des out­ils numériques per­me­t­tait d’exercer plus régulière­ment son méti­er de cinéaste. Lui comme d’autres ont saisi que le ciné­ma s’appauvrissait. Pour tourn­er désor­mais des films, il faut tout réduire, se créer des groupes d’amis, d’une dizaine de per­son­nes avec lesquelles on tra­vaille tout le temps. Cos­ta fait la même chose. Ce sont des ciné­mas diamé­trale­ment opposés, aux antipodes, mais qui parta­gent une intu­ition com­mune sur le poten­tiel du numérique.

J . M. : On va finir par par­ler de Godard [NDLR : cet entre­tien a été réal­isé avant l’annonce de son décès].

M. M. : Godard, cela remonte aux années 1970, où il com­mence à tra­vailler la vidéo. Aujourd’hui on se rend compte qu’il y a une apor­ie, qui est sou­vent liée à la nos­tal­gie et à la mythi­fi­ca­tion des formes passées, même si je le fais moi-même un petit peu et qu’il peut y avoir une forme de roman­tisme por­teur là-dedans. Le 35mm, c’est une chose qu’il faut com­pren­dre pour bien con­naître l’histoire du ciné­ma et avoir une vision claire, mais de là à inve­stir dans ce for­mat une méta­physique absolue…

J . M.: C’est le cas de beau­coup de cinéastes français, comme Mandi­co ou Bonel­lo, par exem­ple, qui par­le du numérique comme d’un appau­vrisse­ment.

M. M. : Oui et je n’y crois pas du tout. Le ciné­ma n’est pas réductible à un procédé tech­nique ou à un out­il. Il est plus immatériel que cela et il sur­vivra prob­a­ble­ment au numérique. Peut-être même aux caméras. C’est pour cette rai­son que les dis­cours déclin­istes, même s’ils ont une grande force de nui­sance et d’autodécouragement, demeurent pro­fondé­ment faibles.