Ce n’est pas tout à fait un incon­nu que la Ciné­math­èque française redé­cou­vre en ce mois de juil­let prop­ice au rire et à la comédie. Pre­ston Sturges fit déjà l’ob­jet d’une rétro­spec­tive en… 1982. Il faut dire que le cinéaste fut sans doute l’un des moins pro­lifiques de sa généra­tion: d’abord scé­nar­iste pour la Para­mount (et pas des moin­dres), il ne réal­isa ensuite que treize films, dont huit en qua­tre ans, les années de guerre. Cer­tains d’en­tre eux rap­pelleront quelques sou­venirs aux cinéphiles – Les Voy­ages de Sul­li­van et la mèche blonde de Veron­i­ca Lake, Infidèle­ment vôtre et les crises d’hys­térie sadique de Rex Har­ri­son –, mais la plu­part restaient encore invis­i­bles en France jusqu’aux récentes édi­tions DVD. Une aber­ra­tion lorsque l’on sait que Sturges est l’ob­jet d’un véri­ta­ble culte aux États-Unis, et surtout, qu’il révo­lu­tion­na la comédie améri­caine pour l’amen­er en douceur vers les chefs-d’œu­vre des années 50. Sturges mélangeait à un rythme effréné, jamais vu jusqu’à alors, tous les styles de comédie, du bur­lesque au car­toon, en pas­sant par la satire et le comique lan­gagi­er. Retour sur ce cinéaste d’a­vant-garde avec son spé­cial­iste français, Marc Cerisue­lo.

Pre­ston Sturges est le cinéaste d’une généra­tion – celle de l’Amérique non mobil­isée de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Son œuvre a con­nu l’ou­bli et la redé­cou­verte des cri­tiques français. Après 1982, l’œu­vre du cinéaste fait l’ob­jet cet été d’une sec­onde rétro­spec­tive à la Ciné­math­èque française. Elle vient à point nom­mé illus­tr­er l’ensem­ble des sources disponibles pour mieux com­pren­dre l’im­por­tance du cinéaste dans l’his­toire du ciné­ma. Pre­ston Sturges a mon­tré la voie pour tous les futurs scé­nar­istes hol­ly­woo­d­i­ens capa­bles de s’imag­in­er en auteur com­plet. C’est aus­si, au cœur même de l’âge d’or de la comédie améri­caine, le père d’un nou­veau genre de comédie.

Sont désor­mais disponibles en France, pour les films incon­tourn­ables, chez Bac Vidéo, les trois réal­i­sa­tions les plus achevées de sa pres­tigieuse péri­ode à la Para­mount (The Palm Beach Sto­ry, The Lady Eve et Les Voy­ages de Sul­li­van, col­lec­tion Hol­ly­wood Clas­sics, (sor­tie 3 avril 2007) ; chez Car­lot­ta Films (sor­tie juil­let 2007), une lux­ueuse ver­sion d’Infidèle­ment vôtre, film plus tardif dans sa car­rière, com­prenant, en bonus, Pre­ston Sturges et la Screw­ball Com­e­dy, un doc­u­ment sous forme d’in­ter­view de Marc Cerisue­lo, pro­fesseur d’u­ni­ver­sité et écrivain de ciné­ma, grand con­nais­seur du cinéaste à qui il a con­sacré un livre, Pre­ston Sturges ou le génie de l’Amérique (PUF, 2002).

Pour apporter sa pierre à l’éd­i­fice, Critikat.com, fort des fréquen­ta­tions DVD et livresques sur Pre­ston Sturges, a décidé de revenir à la charge de l’éru­di­tion de Marc Cerisue­lo, dernier exégète français du cinéaste et spec­ta­teur atten­tif de la pre­mière rétro­spec­tive. Cela donne un entre­tien pas­sion­nant, dont la relec­ture révèle que Marc Cerisue­lo, mal­gré la matière biographique et chronologique surabon­dante de son savoir, ne perd jamais le fil de sa pen­sée, ni les con­vic­tions qui l’ani­ment sur l’im­por­tance de Pre­ston Sturges. Nous vous présen­tons cet entre­tien en trois par­ties, comme une saga pour votre mois de juil­let sturgésien…

Un peu d’histoire tactique : Le complot anti et pro sturgesien

Existe-t-il un com­plot anti-sturgésien ? Cette par­tie réu­nit pêle-mêle l’ar­rêt de l’âge des stu­dios, les inven­tions tech­niques à Hol­ly­wood dans des années 1950, une mau­vaise ren­con­tre avec un mag­nat peu recom­mand­able, le sui­cide d’une appren­tie star­lette, une cinéphilie française en culotte courte, Hitch­cock en per­son­ne et l’om­bre de François Truf­faut…

Ques­tion béo­ti­enne : Com­ment fait-on pour trou­ver un génie mécon­nu dans l’his­toire du ciné­ma ?

Le ciné­ma est quelque chose qui s’ou­blie au fur et à mesure que l’his­toire passe. Il y a toute une série de cinéastes qui ont con­nu la gloire et qui ont été élus, et par­mi eux cer­tains restent, cer­tains passent et d’autres mêmes sont par­faite­ment incon­nus et sont décou­verts tar­di­ve­ment. Ce n’est pas le cas de Pre­ston Sturges qui appar­tient plutôt à la sec­onde caté­gorie. Celle des cinéastes qui ont été vrai­ment aimés par le pub­lic, recon­nus par la cri­tique et qui, pour divers­es raisons, sont tombés dans l’ou­bli et sont régulière­ment redé­cou­verts, puis retombent dans l’ou­bli et à nou­veau redécouverts…Aujourd’hui c’est un pic dans la recon­nais­sance mais il tombera sans doute à nou­veau dans l’ou­bli pour être à nou­veau redé­cou­vert. Mais pour être plus pré­cis et moins pes­simiste, il faut racon­ter l’his­toire.

Pre­ston Sturges a une immense impor­tance dans l’his­toire du ciné­ma parce qu’en 1939/40, il est le scé­nar­iste le mieux payé d’Hol­ly­wood, il gagne près de 4000 dol­lars par semaine pour écrire des scé­nar­ios. En dol­lars d’a­vant-guerre, c’est un salaire qua­si­ment démesuré. Beau­coup de stars ne touchent pas ce cachet-là. Né en 1898, il appar­tient à la généra­tion des grands d’Hol­ly­wood. Salomon Sturges, son beau-père est un homme d’af­faires typ­ique­ment améri­cain, un homme d’af­faires de Chica­go. Sa mère a des désirs plus arty tournés vers l’Eu­rope: elle suit Isado­ra Dun­can sur le con­ti­nent, avec le petit Pre­ston. Ain­si, alors qu’en général les cinéastes améri­cains du grand Hol­ly­wood sont des bouseux, des aven­turi­ers – très peu ont fait des études –, Sturges a suivi ses études à Paris et a suivi sa mère et Isado­ra à Bayreuth.

Le père homme d’af­faires et la mère artiste-aven­turière, cela le prédis­po­sait au ciné­ma. Sa mère l’a empêché au dernier moment de rejoin­dre l’avi­a­tion améri­caine. À son retour aux États-Unis, dans les années 1920, auprès de son père, il a fait une série de flops à Broad­way, il a épousé des héri­tières… Des années 1920 à la Scott Fitzger­ald, les Roar­ing twen­ties, Sturges est un flam­beur alcoolique, génial, une per­son­nal­ité très éton­nante…
Le suc­cès tardif d’une de ses pièces à Broad­way, Strict­ly Dis­hon­or­able (Quels sont vos inten­tions ?), lui ouvre en 1930 les portes d’Hol­ly­wood. Scé­nar­iste à suc­cès, en 1933, il écrit un film, The Pow­er and the Glo­ry, sou­vent con­sid­éré comme l’ancêtre de Cit­i­zen Kane : c’est l’his­toire déchro­nol­o­gisée d’un mag­nat de l’in­dus­trie, et non pas de la presse, joué par Spencer Tra­cy. L’écri­t­ure est là mais la mise en scène n’est pas très bonne…

Dès le départ, il avait envie de réalis­er. Mais à cette époque-là, quand on était scé­nar­iste on restait scé­nar­iste. Ce fut le pre­mier à impos­er à la Para­mount, le bon stu­dio de l’époque, l’idée de son pas­sage à la réal­i­sa­tion. Il a passé un deal his­torique avec les respon­s­ables du stu­dio. Il leur a pro­posé d’être payé, en dehors de son salaire de scé­nar­iste, un dol­lar pour la réal­i­sa­tion. En fait, les respon­s­ables du stu­dio ne trou­vaient pas cela sérieux et donc le con­trat est de… dix dol­lars. À par­tir de là, il réalise son pre­mier film, car la Para­mount avait envie de lui faire plaisir, d’une cer­taine manière.

Gou­verneur mal­gré lui, son pre­mier film en tant que cinéaste, est un film qui obtient beau­coup de suc­cès, et reçoit l’oscar du scé­nario. La car­rière de Sturges en tant que réal­isa­teur est lancée. Il réalise huit films en qua­tre ans pour la Para­mount, deux films par an. Sturges, c’est un peu les Sex Pis­tols, les Bea­t­les ou Dean Mar­tin et Jer­ry Lewis : cela dure quelques années, cela mar­que la mémoire de la cul­ture pop­u­laire et c’est fini. Il faut bien com­pren­dre cela: c’est une sai­son extrême­ment brève. Sturges est un éphémère. Sa grande car­rière est là, à la Para­mount, pen­dant les années de guerre, la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Il réalis­era un dernier film à la Para­mount, qui n’est pas une comédie, The Great Moment, inédit en France, jamais dis­tribué mais les cinéphiles le con­nais­sent et il sera vis­i­ble à la Ciné­math­èque.

Ce dernier film provo­quera une dis­pute avec le stu­dio et Sturges com­met l’er­reur fatale de quit­ter la Para­mount, où il était l’é­gal de Cecil B. DeMille, bien au-dessus de Bil­ly Wilder. Il avait une table royale à la can­tine, de la même taille que celle de Cecil B. DeMille ! Il fai­sait gag­n­er un argent fou au stu­dio. Sa troupe, vis­i­ble notam­ment dans The Palm Beach Sto­ry, ani­mait la can­tine de la Para­mount. C’é­tait du délire. Il gag­nait un fric fou mais en dépen­sait trois fois plus. Il avait créé une can­tine du soir dénom­mée The Play­ers sur Sun­set Boule­vard. On y mangeait très bien, c’é­tait pas cher et un véri­ta­ble gouf­fre financier en pleine guerre mon­di­ale.

Les ado­les­cents de cette époque-là ont fait de Sturges une idole. Il a mar­qué une généra­tion de jeunes restés au pays : Stan­ley Cavell, né en 1926 ou le doc­u­men­tariste Richard Lea­cock, né en 1925, qui ont craint d’être la dernière généra­tion à devoir par­tir sur le théâtre des opéra­tions… Ils con­nais­sent ses dia­logues par cœur. Il fut l’i­dole des années de guerre, un très grand moment du ciné­ma améri­cain : début du film noir, des films de Min­nel­li, de Wilder, pre­mier film de Welles… Mais le plus impor­tant, c’é­tait lui.

Après avoir quit­té la Para­mount, il s’as­so­cie avec Howard Hugues, immense erreur à nou­veau. Sa car­rière se ter­mine, car il ne tourn­era plus que quelques films…
Inter­rompons ici le cours de sa car­rière, en 1945–1946 : au moment du retour des films améri­cains sur les écrans français, le début de la véri­ta­ble cinéphilie française, avec Bazin et autour de La Revue du ciné­ma, de L’Écran français, de la Ciné­math­èque Française avec les pre­mières pro­jec­tions de Lan­glois. Pour eux, Sturges est une idole. Il existe ain­si plusieurs textes de Bazin qui entéri­nent l’idée de deux cinéastes impor­tants apparus pen­dant les années de guerre : Orson Welles et Pre­ston Sturges. Il est au pina­cle, au som­met de la répu­ta­tion esthé­tique et artis­tique pour les cinéphiles français et l’ou­bli…

Juste­ment pourquoi et com­ment Sturges ? Aujour­d’hui c’est la Rétro­spec­tive à la Ciné­math­èque, la sor­tie DVD chez Bac Film, un titre tardif édité chez Car­lot­ta sur lequel vous inter­venez… Mais avant, qu’est-ce qui se passe ?

Sturges est resté un auteur de cœur pour les Améri­cains. La survie de l’œu­vre de Sturges est très dif­féren­ciée entre les États-Unis et la France. Aux États-Unis, il y a un prix Pre­ston Sturges, le Sturges Award. Ses scé­nar­ios ont été édités par­mi plusieurs vol­umes de scripts et divers autres écrits de Pre­ston Sturges, ce qui a été cap­i­tal pour sa recon­nais­sance uni­ver­si­taire et académique. Moi, je l’ai décou­vert au même moment avec la rétro­spec­tive française. Entre-temps, il avait dis­paru…

En France, dans les années 1990, tout un col­lec­tif de cinéphiles a tra­vail­lé autour de l’œu­vre du philosophe améri­cain Stan­ley Cavell. Grâce à son nom et à son tra­vail sur la comédie améri­caine, et grâce à Patrice Rol­let, on a com­mencé à réin­té­gr­er le nom de Sturges avec ceux de Capra, Hawks, Lubitsch. La pub­li­ca­tion en 1993 aux Cahiers du ciné­ma de Pur­suit of Hap­pi­ness (À la recherche du bon­heur, éd. de l’É­toile) par Patrice Rol­let est à la source de la décou­verte du philosophe par les lecteurs français. Or, Cavell com­mence son ouvrage avec The Lady Eve de Pre­ston Sturges… J’ai moi-même édité La Pro­jec­tion du monde, son pre­mier livre sur le ciné­ma et fait des col­lo­ques, dirigé un col­lec­tif et écrit un livre avec San­dra Laugi­er autour de l’œu­vre de Cavell. Il faut ajouter que Traf­ic a été un grand vecteur de la con­nais­sance en France de l’œu­vre de Cavell. Cavell est un relais pour Sturges…Cela fait par­tie du paysage.

Mais pourquoi Sturges a‑t-il dis­paru de la mémoire des cinéphiles?

Parce que sa car­rière s’est arrêtée en 1949. C’est-à-dire qu’après l’épisode Para­mount, l’as­so­ci­a­tion avec Hugh­es s’est achevée sur un film, Mad Wednes­day, qui devait mar­quer le retour d’Harold Lloyd : com­mencé en 1946, il devait sor­tir en 1947, mais il est resté finale­ment dans les tiroirs de Hugh­es pour ne sor­tir qu’en 1950, au moment où Hugues se dés­in­téres­sait du ciné­ma. En dehors de Mad Wednes­day, Sturges ne réalis­era que deux films, cette fois pour Zanuck à la Fox : Infidèle­ment vôtre, en 1948, son dernier bon film, avec Rex Har­ri­son. Une jolie comédie améri­caine, sans le tem­po de l’époque Para­mount, mais très en avance sur son temps sur le cou­ple fantasme/échec, qu’on retrou­vera dans Sept ans de réflex­ion avec le Rach­mani­nov de Tom Ewell pour séduire Mar­i­lyn Mon­roe. C’é­tait déjà dans Infidèle­ment vôtre et son his­toire de chef d’orchestre jaloux qui veut se venger de sa femme qu’il croit infidèle.
Mais ce film a été un film mau­dit. Rex Har­ri­son, mar­ié à Lil­li Palmer, a eu une aven­ture avec Car­ole Lan­dis, une jeune actrice. On ne sait pas exacte­ment ce qui s’est passé, mais Har­ri­son a rompu et la jeune femme s’est sui­cidée au moment de la sor­tie du film. Il y a eu une sorte de téle­sco­page entre ce mari jaloux qui veut tuer sa femme et Rex Har­ri­son qui provoque le sui­cide de Car­ole Lan­dis. Cela a nui à la répu­ta­tion du film.

Ensuite, Sturges a réal­isé un dernier film aux États-Unis, le sec­ond film pour Zanuck, qui avait regret­té de ne pas l’avoir eu à la Fox au moment de son grand con­trat avec la Para­mount. À nou­veau disponible après la fin du con­trat avec Hugh­es, et alors qu’il a fichtrement besoin d’ar­gent, il fait ses deux films pour Zanuck. Le dernier est un film déli­rant, pas très bon, mais dont la Ciné­math­èque française pos­sède une copie absol­u­ment mag­nifique, qua­si­ment jamais util­isée : Mam’zelle Mitrail­lette, (The Beau­ti­ful Blonde from Dashvill Band – un vrai titre à la Sturges) avec Bet­ty Grable, la star de la Fox, la pin-up. C’est pré-Mon­ty Python, curieux, une sorte de west­ern comique et en couleur, très par­o­dique. C’est son seul film en couleur et son seul west­ern. Après 1949, c’est fini. Le retour au théâtre n’a pas marché. Il retourne ensuite en France et réalise beau­coup plus tard son dernier film dans sa sec­onde patrie, à Paris, en 1955. C’est une adap­ta­tion du sec­ond best-sell­er de l’après-guerre après celui de Françoise Sagan, Les Car­nets du Major Thomp­son de Pierre Dani­nos. La France, vue avec les yeux d’un mil­i­taire bri­tan­nique : immense suc­cès de librairie et film Gau­mont avec Mar­tine Car­ol et Jack Buchanan, le parte­naire de Fred Astaire dans Tous en scène. Le pro­jet était mag­nifique mais la Gau­mont a imposé qu’on reprenne exacte­ment l’or­dre des séquences du livre avec l’ar­gu­ment du best-sell­er qu’on ne veut pas trans­former: on filme le livre. Le pro­jet plus ambitieux de Sturges est passé à l’as et le film est rel­a­tive­ment médiocre.

La cri­tique française n’a plus rien à se met­tre sous la dent. Ce qui explique qu’elle n’ait pas voulu ou pen­sé s’in­téress­er à nou­veau à sa car­rière.

Exacte­ment ! Une des racines de l’ou­bli, c’est ça : Sturges arrête de faire des films à Hol­ly­wood en 1949. Or, c’est le moment des débuts en France de la cinéphilie. Il y a quand même eu des grands papiers con­sacrés à Sturges, notam­ment de Bazin, jusque dans la fin des années 1940, repris dans Le Ciné­ma de la cru­auté, la réu­nion de textes édités par François Truf­faut dans les années 1970. Mais fin 1950, il y a une grande per­tur­ba­tion dans la force de la cri­tique française : La Revue du ciné­ma s’ar­rête ; L’Écran français devient 100 % com­mu­niste ; Objec­tif 49, le grand ciné­club, péri­clite…

Au moment où Sturges arrête de faire des films, la cinéphilie française est en crise. Bien sûr, elle va rebondir. En 1951 les Cahiers du ciné­ma sont créés, en 1952, c’est le tour de Posi­tif, des revues qui vont met­tre en avant la poli­tique des auteurs: le film améri­cain n’est pas seule­ment une créa­tion de stu­dio ; mais il y a de grands artistes dignes des temps du ciné­ma muet, qui ont une impor­tance cap­i­tale dans la réal­i­sa­tion des films. Pour les Cahiers, on le sait bien, les grands noms sont Alfred Hitch­cock et Howard Hawks. Or, chaque année, il y a le dernier Hitch­cock : Rear Win­dow, A Stranger in the Train. C’est l’époque, ça tombe bien, des plus grands Hitch­cock. Chaque année, il y a égale­ment des grands films de Hawks : Les hommes préfèrent les blondes, Mon­key Busi­ness… Et puis, des grands films de Fritz Lang : The Big Heat, La Cinquième Vic­time, Moon­fleet. L’idée de « l’au­teur » de Truf­faut et Rohmer est véri­fiée dans les actes… et il n’y a plus de films de Sturges à ce moment-là. C’est une des raisons, pour répon­dre enfin à la ques­tion, pour lesquelles Sturges a été oublié. En résumé et en un mot : il a dis­paru au moment de « la poli­tique des auteurs ».

Pour en rajouter, j’ai l’im­pres­sion que les grands films de Sturges appar­ti­en­nent à une époque hol­ly­woo­d­i­enne révolue. Ces films sont très liés à l’époque de Capra ou Cukor et de tous ces films qui sont fait pour oubli­er la crise des années 1930. Les films de Sturges, comme Les Voy­ages de Sul­li­van appar­ti­en­nent à cette époque-là et sont très dif­férents des films postérieurs. C’est donc peut-être aus­si parce que Sturges n’ap­parte­nait pas au genre des films soutenus par la théorie des auteurs.

Oui, aus­si. Posi­tif, cap­i­tal pour la recon­nais­sance de Sturges, suiv­ra égale­ment sa ligne et ses cinéastes à ce moment-là, sans faire de retour en arrière.

Dans les années 1950, le nou­veau fac­teur, c’est l’ar­rivée de la télévi­sion. 1948 c’est aus­si la date de la délibéra­tion de la Cour suprême qui impose aux grandes com­pag­nies de ciné­ma de se sépar­er de leurs salles. On ne peut plus avoir tout à la fois : les salles et les out­ils de pro­duc­tion que sont les stu­dios. C’é­tait trop beau. Aupar­a­vant, il n’y avait pas de grosse pres­sion sur les résul­tats au box-office, car le film pro­duit et tourné par un stu­dio, s’il n’é­tait pas une super­pro­duc­tion, coû­tait un cer­tain prix et fai­sait sa car­rière dans les salles du stu­dio. Même sans obtenir de grands suc­cès, le stu­dio ne per­dait pas d’ar­gent. Tout se com­plique à par­tir du moment où on ne peut plus compter sur cette économie en cir­cuit fer­mé de mono­pole, par­faite­ment illé­gale, surtout dans le sys­tème cap­i­tal­iste améri­cain, un sys­tème d’ailleurs attaqué con­stam­ment depuis 25 ans dans l’his­toire du ciné­ma améri­cain mais qui a prof­ité pour per­dur­er de la grande dépres­sion en 1929 et du répit de la Sec­onde Guerre mon­di­ale…

En 1948, l’acte de la Cour suprême dit : c’est fini. Le ciné­ma éprou­ve beau­coup de dif­fi­culté et doit se con­fron­ter à la con­cur­rence de la télévi­sion. De 1948 à 1963 : c’est quinze ans de crise, en gros, qui aboutis­sent à la liq­ui­da­tion des stu­dios au début des années 60, pré­cisé­ment en 1962–1963 : la pire année du ciné­ma améri­cain, Cléopâtre en étant le sym­bole.

De plus, les films réal­isés dans les années 1950, par exem­ple les films de Hitch­cock, sans doute les plus car­ac­téris­tiques, ou les grandes comédies musi­cales en couleur, béné­fi­cient d’une tech­nolo­gie tout à fait nou­velle : le son stéréo­phonique, le Ciné­mas­cope, la couleur général­isée pour les grandes pro­duc­tions. Tous ont fait vieil­lir le ciné­ma améri­cain des années 1930 et 1940. Le film des années 1950 pos­sède un autre son et un autre grain. Il est beau­coup plus beau, quelle que soit sa valeur ; il est plus proche de nous. Cela repousse Sturges plus loin dans l’his­toire du ciné­ma, alors que dix ans plus tôt, il a été décisif pour faire accom­plir sa mue à une par­tie du ciné­ma, celui de la comédie améri­caine en lui don­nant une décharge élec­trique, dont elle avait besoin.

La comédie améri­caine des années 1930 avait vécu. Capra, à l’ex­cep­tion notable de It’s A Won­der­ful Life, n’a plus fait de vrais films impor­tants. Capra est un cinéaste des années 1930. Lubitsch aus­si a fait l’essen­tiel de sa car­rière dans les années 1930 jusqu’à To Be or Not to Be. Le regain, pour la comédie, c’est à 80% Sturges qui l’ap­porte. Pour dif­férentes raisons. On a déjà dit que c’est le pre­mier scé­nar­iste à réalis­er ses pro­pres films. C’est le pre­mier auteur à pass­er à la réal­i­sa­tion ; auteur, non pas au sens Cahiers du ciné­ma, le met­teur en scène, mais à l’autre sens du mot auteur, c’est-à-dire celui qui écrit et réalise ses films. Plutôt la ten­dance Posi­tif, la con­cep­tion améri­caine de l’au­teur com­plet : l’écrivain-cinéaste. Ce n’est pas qu’il n’y en avait pas beau­coup, ça n’ex­is­tait pas. Il ne faut pas oubli­er qu’à l’époque, à la Warn­er, le stu­dio le plus dur, le scé­nar­iste pointait et devait écrire onze pages par jour sur du papi­er car­bone à remet­tre au bureau, le soir, en par­tant. C’est con­nu mais voilà pourquoi les grands écrivains n’ont pas tenu à Hol­ly­wood et ne se sont pas adap­tés : Chan­dler, Faulkn­er, Fitzger­ald… Mankiewicz et Wilder sont très cru­els avec eux en recon­nais­sant leur tal­ent d’écrivain mais en dis­ant qu’en tant que scé­nar­istes ils sont nuls. Ce n’est pas le même méti­er.

Une esthétique frénétique : Le style, c’est l’homme

Le pro­pre du génie n’est pas de faire dans la mesure. Avec Pre­ston Sturges : on tombe, on explose, on ruine une pièce, une voiture, une loge, plusieurs wag­ons de train, on réu­nit une troupe à l’écran et on les fait par­ler plus vite que son ombre…

Suiv­ant cette con­cep­tion améri­caine de l’au­teur, quels sont les traits pro­pres aux scé­nar­ios sturgésiens ? Y a‑t-il un lien entre ses scé­nar­ios écrits et ceux réal­isés ?

Il a eu la chance de faire ce qu’il a voulu. Selon la métaphore de Bil­ly Wilder, pourquoi ne reste-t-on pas scé­nar­iste ? Être un bon scé­nar­iste c’est bien pré­par­er le lit et au moment de couch­er avec la fille, c’est un autre qui couche avec. Pourquoi ? Dit à la Wilder, de façon vien­noise, c’est l’idée que, au-delà du plaisir per­son­nel, si on est bon, le lien entre l’écri­t­ure et la réal­i­sa­tion doit être ténu.

Pour répon­dre à la ques­tion de manière plus sco­laire : il y a un aspect thé­ma­tique et un aspect plus ou moins lié au style. En ce qui con­cerne la thé­ma­tique, c’est une vision de l’Amérique à la fois extrême­ment ten­dre et très satirique et caus­tique. Sturges se con­sid­ère comme Améri­cain. C’est son côté homme d’af­faires. Il a voulu et gag­né beau­coup d’ar­gent en bon Améri­cain. Sturges, ce n’est pas l’artiste qui plane.… Il y a tou­jours des mil­liar­daires dans ses films. Cette thé­ma­tique améri­caine conçoit le riche comme Emer­son, l’écrivain philosophe tran­scen­den­tal­iste améri­cain le con­ce­vait comme l’idéal de l’hu­man­ité. C’est l’in­verse d’une vision marx­iste de la société. Le riche, c’est nous en mieux. Il peut tout se per­me­t­tre. Emer­son le dit à pro­pos de la lec­ture. « Quand nous lisons, nous nous com­por­tons comme des rich­es », dit-il. Thore­au dira un peu la même chose ; le matériel ne suf­fit pas ou plutôt le riche serait celui qui fait de son temps de loisir quelque chose, c’est-à-dire l’idéal de l’hu­man­ité, plus que le temps de loisir lui même. Sturges par­ticipe de ce mou­ve­ment-là. Il n’est pas non plus béat devant les rich­es, car ils mon­trent leur inadap­ta­tion, leur sépa­ra­tion du monde. Il a inven­té des per­son­nages de mil­liar­daires mag­nifiques. Dans The Palm Beach Sto­ry, Rudy Vallee fait les comptes, mais cela n’a stricte­ment aucune impor­tance. L’ar­gent tombe comme une sorte de corne d’abon­dance.

Si ce lien avec l’ar­gent vient bien du « génie de l’Amérique » comme vous venez de le rap­pel­er, Sturges ne le décon­necte pour­tant jamais d’une éthique plus large, qu’il voudrait pro­pre à tous les Améri­cains. C’est car­ac­téris­tique pour moi dans Infidèle­ment vôtre avec le per­son­nage du détec­tive privé, méti­er que le héros chef d’orchestre méprise, bien que le détec­tive soit un véri­ta­ble mélo­mane. Une autre forme de génie améri­cain plus pop­u­laire et plus partagé qu’on ne croit…

Sturges reprend ain­si, à son compte, le thème du mélange entre la cul­ture pop­u­laire et la cul­ture d’élite. C’est typ­ique­ment améri­cain. Il peut met­tre effec­tive­ment du Wag­n­er dans The Lady Eve au moment de la vengeance de Bar­bara Stan­wyck dans le train et toute une série de haute cul­ture qui tra­verse quelque chose qui est spé­ci­fique­ment pop­u­laire. C’est typ­ique du génie de Sturges, à tra­vers ses dia­logues et la con­struc­tion de ses per­son­nages. Il donne donc un style très nou­veau, allumé, qui réori­ente la rela­tion char­nelle qu’on peut avoir avec l’Amérique, qui doit trou­ver sa pro­pre voie, en dehors de la voie européenne. Ce n’est pas seule­ment la voie de l’ar­gent, du tra­vail, l’im­age car­i­cat­u­rale de l’Amérique… C’est parce que Sturges a bien con­nu l’Eu­rope, Paris et la cul­ture européenne, qu’il est d’au­tant plus un authen­tique améri­cain. C’est inédit dans l’his­toire du ciné­ma améri­cain et de la comédie améri­caine.

Pre­ston Sturges est aus­si un très grand dia­logu­iste, très rapi­de. Seul quelqu’un qui a écrit ses dia­logues peut les filmer comme cela. On le voit dans Mir­a­cle of Mor­gan’s Creek : l’ou­ver­ture, les per­son­nages joués par sa com­pag­nie d’ac­teurs, la Stock Com­pa­ny. C’est extra­or­di­naire ce rem­plis­sage de l’e­space visuel et sonore. Là, le ciné­ma évolue. Ce qu’on va trou­ver en France dans la mise en scène du son, chez Godard par exem­ple, c’est déjà là, d’une cer­taine manière. Cette idée que le film rêvé, c’est celui où l’on voit énor­mé­ment de choses mais aus­si celui où l’on en entend autant. La sur­charge n’est pas pesante. La forme sonore se déploie, je crois, comme jamais aupar­a­vant, sauf dans la rapid­ité des dia­logues de Hawks. Mais Hawks doit beau­coup à la grande comédie améri­caine de Broad­way, qui est un spec­ta­cle raf­finé, sophis­tiqué mais qui n’a pas exacte­ment la même charge naturelle que celle de Pre­ston Sturges. Sturges réac­tive un pro­fond mag­ma pop­u­laire améri­cain, qui appa­raît beau­coup plus dans ses comédies que chez les grands écrivains de la fin du XIXe siè­cle comme Hen­ry Adams, Hen­ry James, Edith Whar­ton ou dans les grandes pro­duc­tions inspirés de Broad­way.

Pour pro­longer la réflex­ion styl­is­tique, à par­tir du son, il y un autre tra­vail de Pre­ston Sturges qu’on peut appréhen­der. C’est tout le tra­vail du cinéaste en lien avec le genre du bur­lesque dans sa trans­mu­ta­tion dans le ciné­ma par­lant améri­cain. Je pense notam­ment à la scène du porche de Mir­a­cle au vil­lage lorsque les émo­tions du héros sont soulignés par la bande son ou encore dans Infidèle­ment vôtre, les con­seils du chef d’orchestre en direc­tion du joueur de cym­bale qui l’en­joint à ne pas avoir peur de la vul­gar­ité… Pre­ston Sturges est un cinéaste qui ose !

Qu’est-ce qu’il fait qu’il mod­ernise la comédie améri­caine ? Com­ment est-ce qu’il choisit de la revi­talis­er ? C’est ce qu’on vient de dire autour de la thé­ma­tique améri­caine mais aus­si, dans l’his­toire du ciné­ma, la manière dont il se retourne vers le passé du ciné­ma comique, c’est-à-dire le bur­lesque. En fait, il injecte une véri­ta­ble dose de slap­stick dans la comédie améri­caine. Cette ten­dance est déjà présente dans la screw­ball com­e­dy, dont il avait été un grand scé­nar­iste.

Il reprend aus­si la veine sadique du bur­lesque. Plus le per­son­nage a mal, plus c’est drôle…

Tout à fait, la réac­ti­va­tion du bur­lesque est tou­jours présente dans ses comédies. C’est le cas par exem­ple dans The Lady Eve, reprise d’une sorte de thème biblique comme le titre l’indique, et le générique avec le ser­pent, doté de claques et de mara­cas, qui descend l’ar­bre de la con­nais­sance qui brise une sorte d’hy­men en plongeant dans le O de Pre­ston. Ce film lux­ueux tourné avec des stars par­le de nos ancêtres, Adam et Eve, mais aus­si de Chutes avec un C majus­cule. Cette Chute se retrou­ve dans une série de chutes minus­cules, véri­ta­bles repris­es du bur­lesque : Hen­ry Fon­da n’ar­rête pas de s’é­taler dans ce film.

On retrou­ve cela dans Mir­a­cle au vil­lage avec les chutes à répéti­tion du père qui élève seul ses deux filles et qui, lorsqu’il décide de bot­ter les fess­es d’une des deux, chute inex­orable­ment…

Dans Mir­a­cle au vil­lage, il y a aus­si une autre sorte de chute : une chute ascen­sion­nelle lorsque l’héroïne qui, en chutant sur un pas de danse, heurte une boule d’un night club lors de la pre­mière soirée. Idée bril­lante : elle tombe par le haut…

Tout cela nous plonge dans l’im­por­tance récur­rente de la métaphore allongée de la sex­u­al­ité dans l’œu­vre de Pre­ston Sturges. Dans Mir­a­cle au vil­lage, elle suc­combe en une seule nuit.

Oui, mais c’est aus­si la Nuit d’ivresse de Shake­speare…

Soit, mais avouez que plusieurs des références ne sont pas shake­speari­ennes. L’esclavage sex­uel comme une pos­si­bil­ité de sur­vivre dans Les Voy­ages de Sul­li­van par exem­ple…

La présence de la sex­u­al­ité est majeure et tout à fait réelle. Pour revenir au style. Si Pre­ston Sturges va vers l’a­mont avec le bur­lesque, il va aus­si vers l’aval en étant le pre­mier cinéaste de la comédie à entretenir une véri­ta­ble rela­tion avec le dessin ani­mé, le pre­mier à car­toonis­er la comédie améri­caine. On voit dans la plu­part des films de la Para­mount que les per­son­nages jouent comme des per­son­nages de dessin ani­mé. Il existe des scènes et des musiques très car­ac­téris­tiques du dessin ani­mé. A cet égard, l’ex­em­ple canon­ique c’est au début de The Palm Beach Sto­ry avec le jeu du chat et de la souris entre Claudette Col­bert et le mil­liar­daire de la saucisse qui vis­ite l’ap­parte­ment, sur une musique conçue à la manière de celle d’un Tom et Jer­ry. Tom et Jer­ry qui vien­nent de con­naître leur pre­mier grand suc­cès, immé­di­ate­ment avant. Autre grand moment de car­toon­i­sa­tion très car­ac­téris­tique dans le même film : quand l’héroïne décide de par­tir, après une nuit de réc­on­cil­i­a­tion, pour met­tre à exé­cu­tion son pro­jet, par­tir trou­ver un mil­liar­daire en Floride. Au réveil, elle écrit à son mari que leur réc­on­cil­i­a­tion ne change rien à la logique de la sit­u­a­tion mais elle ne sait pas com­ment plac­er le mot. La seule idée qu’elle trou­ve c’est de pren­dre une épin­gle et de planter le mot sur l’é­dredon. Évidem­ment, elle réveille son mari avec l’aigu­ille. La scène qui suit est une pour­suite à la Tom et Jer­ry. La même musique… Il tombe dans les escaliers, il descend en peignoir, etc… C’est une véri­ta­ble scène de dessin ani­mé et n’ou­bliez pas qu’il s’ap­pelle Tom et qu’elle s’ap­pelle Géral­dine et que pen­dant tout le film on l’ap­pelle Jer­ry. L’in­ten­tion est man­i­feste. Pour finir sur ce point, l’héri­ti­er de Sturges, c’est Frank Tash­lin, un car­toon­iste qui a créé le per­son­nage de Porky. Dans les années 1950, il con­tin­uera l’aven­ture de Sturges. Lui sera peut-être le pre­mier à met­tre d’ac­cord les tribus rivales de la cinéphilie française avec les grands arti­cles de Godard d’un côté et de Robert Benay­oun et Roger Tailleur. Il réu­nit la cinéphilie mod­erne autour de la comédie mod­erne en couleur. Il fait peut-être les films qu’au­rait pu faire Sturges s’il avait con­tin­ué : La Blonde et moi, 1956, sur le rock et La Blonde explo­sive, en 1957, sur le milieu de la pub­lic­ité, avec Jane Mans­field.

Le mot anglais de «mad­cap com­e­dy» définit-il cette car­toon­i­sa­tion ?

Non. La «mad­cap com­e­dy» précède un peu Sturges. «Mad­cap» sig­ni­fie écervelé, décervelé, décoif­fé.

États d’âmes : L’Amérique (en guerre) de Preston Sturges

Pre­ston Sturges est le héraut d’une généra­tion pas com­me­les autres. Décou­vrez com­ment Marc Cerisue­lo vous con­va­inc de son por­trait en dandy et en anti-Capra.

Les comédies de Pre­ston Sturges sont très en avance et devan­cent les comédies de Hawks et Wilder. Mais de là à faire de Pre­ston Sturges l’an­ti-Capra par excel­lence… Pour moi, Sturges fait office de tran­si­tion entre les années 1930 et les années 1950. Il reprend des choses déjà présentes chez les cinéastes des années 1930, Capra en tête, dans Mir­a­cle of Mor­gan’s Creek ou Héros d’oc­ca­sion, où pour le coup les héros ne sont pas des mil­liar­daires. Ce sont l’améri­cain moyen et le dis­cours de l’hon­nêteté.

Effec­tive­ment Héros d’oc­ca­sion pos­sède une scène de com­ing-out qui ressem­ble à des grandes scènes de Capra. Mais en même temps, quand je dis que c’est l’an­ti-Capra, par ailleurs sans amer­tume con­tre Capra que j’aime beau­coup, c’est que Sturges se voy­ait comme cela. C’est plutôt un anar­chiste de droite qui aime le fric alors que Capra est un répub­li­cain, pure­ment lin­col­nien, plus qu’un homme de gauche d’ailleurs. Sturges est un anar à la Antoine Blondin. Ce n’est pas quelqu’un qui croit au pro­grès. L’Amérique qu’il défend est plutôt une somme d’in­di­vid­u­al­ités qu’une Amérique qui doit se ser­rer les coudes. C’est un satiriste. Il est comme Aristo­phane, Swift, Lucien de Samosate, Voltaire aus­si par cer­tains aspects. C’est un méchant dans la satire. Il aime les gens plutôt que les longs dis­cours qu’on porte sur eux. Capra est un phraseur pour lui. L’idéolo­gie de Capra n’est pas la sienne, il ne croit pas au répub­li­can­isme de Capra. Il croit aux valeurs pro­fondes de l’Amérique mais pas au dis­cours qui fait l’apolo­gie de ces valeurs.

Que faire alors de la déc­la­ra­tion d’opin­ion des Voy­ages de Sul­li­van lorsque Pre­ston Sturges se met en scène et affirme : « Moi ce qui m’in­téresse, c’est le luxe, c’est la comédie car il faut faire rire les gens ». C’est une déc­la­ra­tion d’opin­ion, dans la tra­di­tion du ciné­ma améri­cain qui souhaite être pop­u­laire et réu­nir un grand nom­bre. Les pau­vres n’ont pas envie de voir des films qui par­lent d’eux, mais de rire… Ain­si la scène de fin des Voy­ages de Sul­li­van, où l’on voit les pris­on­niers rire de façon très émou­vante devant une comédie. N’est-ce pas caprien tout de même ?

C’est pour­tant le film où Sturges se définit nom­mé­ment comme l’an­ti-Capra. C’est un film sur la façon de faire des comédies à Hol­ly­wood, un métafilm, un film qui par­le du ciné­ma, où sont nom­més deux cinéastes de comédie : Capra et Lubitsch. Capra c’est « What’s the mat­ter with Capra ? » : plutôt sec. Et Lubitsch, pro­duit mai­son de la Para­mount en plus, est la référence pour le per­son­nage de «The Girl» dans le film. Pour revenir sur cet aspect anar­chiste de droite, satiriste, on le voit là vrai­ment. Le film est tiré de Jonathan Swift. Le héros n’ar­rive pas à quit­ter Hol­ly­wood, comme Gul­liv­er qui est tou­jours ren­voyé à Lon­dres. C’est le même type de nar­ra­tion.

Sturges ne veut pas être dupe, se leur­rer quand il par­le de l’Amérique, sans que cela empêche la générosité, sans cynisme. Il par­le mal­gré tout de la mis­ère. Il raille la pré­ten­tion de celui qui n’est pas fait pour cela et qui voudrait par­ler au nom des mis­éreux, du peu­ple ; c’est donc bien mal­gré tout, à mon avis, l’an­ti-Capra… Mais en même temps, il y a le voy­age au pays du peu­ple: ces huit min­utes silen­cieuses de film muet quand le réal­isa­teur par­court les asiles de nuit avec Veron­i­ca Lake, déguisée en garçon. Le fils de Pre­ston Sturges me dis­ait que c’é­tait la scène dont son père était le plus fier. Il y a bien une ambiguïté. Même si Sturges n’est pas Capra, ce n’est pas néces­saire­ment l’an­ti-Capra. Il tient les deux.
Les Voy­ages de Sul­li­van est un métafilm qui par­le déjà de la comédie des années 30, avec les deux grandes options qui sont Capra et Lubitsch, et la voie moyenne de la screw­ball com­e­dy que Sturges renou­velle. La boucle est bouclée.

Dans l’œu­vre de Sturges, deux films met­tent en scène l’ar­mée engagée dans le con­flit mon­di­al en cours : Mir­a­cle of Mor­gan’s Creek et Héros d’oc­ca­sion. Et à deux repris­es, le per­son­nage prin­ci­pal regrette d’avoir man­qué son incor­po­ra­tion dans l’ar­mée améri­caine. N’est-ce pas une pierre à l’éd­i­fice con­stru­it en hom­mage aux valeurs améri­caines par le ciné­ma améri­cain en croisade ?

Il ne s’ag­it pas tant de la frus­tra­tion des héros que d’une part de peur et de mau­vaise con­science, de peur de ne pas être à la hau­teur… Cela rejoint l’é­tat d’e­sprit des ado­les­cents améri­cains qui s’in­quiè­tent de leur départ à la guerre et se deman­dent s’ils en seront capa­bles, tout en étant bien con­tents d’être à l’ar­rière et donc cul­pa­bilisent pen­dant que les autres se font tuer. C’est pour cela que Mir­a­cle of Mor­gan’s Creek est le plus grand suc­cès de l’an­née 1944. Pre­ston Sturges par­le de quelque chose de sen­si­ble, de réel dans l’imag­i­naire améri­cain de cette époque-là ; il par­le à la généra­tion qui a entre 15 et 18 ans, donc les gens qui vont au ciné­ma et qui ne sont pas mobil­isés, bien que cer­tains soient mobil­is­ables.

En quelque sorte, il est le cinéaste des Zazous améri­cains ?

Il y a de ça. C’est l’idée qu’on s’a­muse en temps de guerre, ce qui a pro­fondé­ment mar­qué le pub­lic améri­cain. Le cri­tique de film améri­cain James Agee écriv­it à la sor­tie de Mor­gan’s Creek que les employés du Breen Office – du nom de Joseph Breen, le directeur, les employés qui fai­saient appli­quer le code de cen­sure, le fameux code Hays – avaient sans doute été vio­lés pen­dant leur som­meil pour avoir lais­sé pass­er un tel film… Remar­que géniale quand on con­naît le sujet du film !

Un film où Sturges mon­tre que l’événe­ment le plus impor­tant pour les États-Unis n’est pas le tour­nant de la guerre mais la nais­sance de sex­tu­plés qui paral­yse les gou­verne­ments de Hitler et Mus­soli­ni…

À ce pro­pos, la manchette alle­mande : « Hitler demands recounts » évoque la démoc­ra­tie améri­caine et le recompte des voix.

Sturges m’évoque un autre cinéaste pour des raisons totale­ment dif­férentes : c’est John Ford. Sans être des films for­di­ens, il y a la présence d’une troupe, l’im­por­tance des per­son­nages sec­ondaires, le per­son­nage anti-héros, l’im­por­tance des gueules…

D’ac­cord, à la nuance près, d’un Ford un peu plus ancien. C’est le Ford des années 1930, des west­erns, ou des films avec Will Rogers. Une vision de l’Amérique proche de Mark Twain. Cet imag­i­naire rime avec celui de Pre­ston Sturges.

Les ouver­tures des films de Sturges sont des inven­tions nar­ra­tives hal­lu­ci­nantes et des dis­po­si­tions scé­nar­is­tiques incroy­ables. Une fois sur deux, ce sont des fins qui ne se résol­vent pas tou­jours… The Palm Beach Sto­ry en serait le par­fait exem­ple.

Le générique de The Palm Beach Sto­ry est incom­préhen­si­ble. Il ne peut se com­pren­dre rétro­spec­tive­ment que si l’on a vu que la toute dernière image du film. Et encore… Qui a épousé qui ? Une phrase de dia­logue dit avec sincérité que les prob­lèmes ont com­mencé avec l’ex­is­tence des jumeaux. Cela ren­voie au générique. L’in­tro­duc­tion du film est une énon­ci­a­tion et une posi­tion toute par­ti­c­ulière. Cette intro­duc­tion, c’est ce qui s’est passé le jour du mariage. Claudette Col­bert est à la fois devant le prêtre et enfer­mée dans un plac­ard…

C’est aus­si un générique qui a une fonc­tion par rap­port à l’idée de mariage. Le film est d’ailleurs une grande comédie du remariage. The Palm Beach Sto­ry devait être le huitième film étudié par Cavell, mais il ne l’a finale­ment pas inté­gré car il dis­ait, à juste titre me sem­ble-t-il, que le film mul­ti­pli­ait les remariages au-delà du raisonnable! Avec la ques­tion du mariage, on a un début comme une fin dans The Palm Beach Sto­ry. Le mariage n’est pas heureux, donc le film du remariage peut com­mencer. Mais ce générique c’est d’abord la frénésie, le mot qui définit le style de Sturges. Cette frénésie grisante, sert à nous décon­necter du logique qu’on ne pour­rait pas recon­stituer – on ne sait pas où se situer à ce moment-là.

Le début du Mir­a­cle au vil­lage est d’au­tant plus impres­sion­nant qu’il fait inter­venir une autoc­i­ta­tion puisque les per­son­nages qui décrochent le télé­phone au début du film, le gou­verneur et son adjoint, sont les per­son­nages de The Great McGin­ty, le pre­mier film de Sturges, une comédie sur le monde de la poli­tique. Quand on con­naît l’œu­vre chronologique de Pre­ston Sturges c’est hila­rant : l’an­cien gou­verneur bar­man dans une île trop­i­cale est rede­venu gou­verneur… et son adjoint, cen­sé être en prison pour 99 ans, est là. Il y a un côté pri­vate joke absolu.

Toutes les ouver­tures de Sturges sont une relec­ture des codes du ciné­ma tra­di­tion­nel. Une fois de plus, il prend à bras le corps le ciné­ma et le dis­pose autrement. Comme tous les très grands cinéastes qui font des références au ciné­ma, il inter­roge son art là où il se trou­ve : à Hol­ly­wood au début des années 1940. Il reprend les codes nar­rat­ifs, les con­cepts de début, de fin et mélange des deux.

Pour finir, d’un cri­tique à l’autre, par­lons de vous, du style de votre ouvrage qui a eu le prix de la cri­tique de ciné­ma 2003. Pas de notes de bas de pages, pas de mots uni­ver­si­taires non explic­ités tout en ayant une atten­tion au con­texte et à une prag­ma­tique, un art de vivre à par­tir de l’œu­vre du cinéaste. C’est un geste cri­tique atyp­ique pour un uni­ver­si­taire de ciné­ma, non ?

Music to my ears… Pour le dire, et quitte à par­ler de soi, j’ai été très con­tent de trou­ver la cita­tion d’An­toine Blondin: « c’est un livre écrit pour faire plaisir à mes amis. » Après la thèse uni­ver­si­taire retra­vail­lée, l’ou­vrage Hol­ly­wood à l’écran, avec plein de notes en bas de page, de la philoso­phie, c’est un texte dif­férent, autour d’un objet agréable et qui dit en même temps beau­coup de choses. C’est un livre où j’ai fait atten­tion à intéress­er le lecteur sans qu’il soit un spé­cial­iste, bien que Sturges, oublié-redé­cou­vert, soit aus­si le cinéaste des cinéphiles. J’ai été sen­si­ble à un côté dandy, à l’élé­gance de Sturges ; c’est le Sturges de la pho­togra­phie de cou­ver­ture : un Sturges qui porte beau, extrême­ment élé­gant, bien habil­lé, mais qui tient un verre vide et une clope con­sumée. Il est déjà fini. C’est une pho­to prise à Paris. Si je devais écrire un compte ren­du posi­tif de mon livre, je dirais qu’il cor­re­spond sans doute à la pho­to de cou­ver­ture.