Pre­ston Sturges est moins con­nu qu’Ernst Lubitsch, George Cukor ou Howard Hawks, mais il fut aus­si en son temps l’un des maîtres, au scé­nario comme à la mise en scène, de la comédie de remariage hol­ly­woo­d­i­enne. Des bour­des grotesques d’Hen­ry Fon­da éper­du d’amour pour l’aven­turière Bar­bara Stan­wyck dans The Lady Eve aux rêves hila­rants de Rex Har­ri­son imag­i­nant le meurtre de sa femme adultère dans Infidèle­ment vôtre, il sut user de toutes les pos­si­bil­ités du trav­es­tisse­ment, du men­songe et du quipro­quo avec un sens inné du bur­lesque et du mot d’e­sprit. Dans le bril­lant The Palm Beach Sto­ry, il prou­ve que ce seront tou­jours les dames qui porteront la culotte.

Ce que l’on remar­que tout de suite chez Pre­ston Sturges, c’est l’im­por­tance du générique. Plutôt que de se con­tenter de sim­ples car­tons déroulant les noms de ses col­lab­o­ra­teurs, il innove à chaque fois. En 1941, dans The Lady Eve, un ser­pent ram­pait entre les let­tres, jusqu’à se coin­cer dans le « O » de « Pre­ston », et l’emporter avec lui. Le générique de The Palm Beach Sto­ry est sans doute l’un des plus drôles et des plus créat­ifs de l’his­toire du ciné­ma. Il se con­stru­it en une suc­ces­sion de saynètes très cour­tes, qui s’achèvent toutes avec un arrêt sur images : une ser­vante est au télé­phone, elle hurle puis s’é­vanouit ; une femme avec un bâil­lon sur la bouche tente de s’échap­per de la pièce où elle est enfer­mée ; retour sur la ser­vante qui court dans une pièce et s’é­vanouit de nou­veau à la vue d’une femme en robe de mar­iée ; fuite de la femme ; nou­veau retour sur la ser­vante, qui voit les pieds de la femme bâil­lon­née sor­tir d’une porte… et s’é­vanouit de nou­veau. Et ain­si de suite jusqu’à la scène de mariage entre la femme en robe de mar­iée (Claudette Col­bert) et son fiancé (Joel McCrea). Il sem­ble ain­si qu’en une minute de générique, tout le film se soit déroulé en accéléré devant nos yeux. Mais un car­ton vient nous ras­sur­er : « Et ils vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours. Enfin… Vrai­ment ? » Le film vient bien seule­ment de com­mencer, et Pre­ston Sturges nous indique ain­si, à sa manière, que ce qui l’in­téresse, ce n’est pas ce qui se passe avant le mariage, mais après. The Palm Beach Sto­ry s’in­scrit donc par­faite­ment dans le genre de la comédie de remariage où un homme et une femme qui ne peu­vent plus se sup­port­er et déci­dent de se sépar­er, vont ensuite tout faire pour se réc­on­cili­er, engen­drant nom­bre de mésaven­tures…

C’est ce qui arrive à Geral­dine (Claudette Col­bert, pétil­lante) et Tom (Joel McCrea). Après cinq ans de bon­heur rem­pli de nuages, Geral­dine ne peut plus sup­port­er la vie mis­érable qu’elle mène avec Tom. La pas­sion ne lui suf­fit plus : elle veut du luxe, et décide donc de quit­ter Tom pour men­er une vie d’aven­turière auprès de rich­es mil­liar­daires. Dans son voy­age vers le divorce, elle ren­con­tre John D. Hack­en­sack­er III, richissime et céli­bataire (inter­prété par le chanteur de charme Rudy Vallee), qui entend lui offrir tout ce qu’elle souhaite. Mais Tom la retrou­ve, et pour ne pas con­trari­er ses plans, Geral­dine le fait pass­er pour son frère, dont tombe immé­di­ate­ment amoureuse l’ex­cen­trique sœur de John, la princesse Cen­ti­m­il­ia (Mary Astor, dans un rôle très éloigné du Fau­con mal­tais…). Riche d’un scé­nario prop­ice à toutes les extrav­a­gances, The Palm Beach Sto­ry est un con­cen­tré de ce que la comédie de remariage fait de mieux, à l’in­star de La Huitième Femme de Barbe-Bleue de Lubitsch : cours­es-pour­suites dans des décors lux­ueux (même pau­vres, les héroïnes de la comédie améri­caine sont tou­jours vêtues de robes à couper le souf­fle et vivent dans des palaces), per­son­nages sec­ondaires loufo­ques, répliques à dou­ble sens et sous-enten­dus sex­uels pour con­trari­er la cen­sure…

Mais dans The Palm Beach Sto­ry, la guerre des sex­es n’aboutit pas, comme dans la plu­part des comédies améri­caines (Indis­cré­tions, New York-Mia­mi ou Cette sacrée vérité pour ne citer qu’elles) à un ex-aequo ras­sur­ant. Ici, c’est la femme, à la manière d’une Mar­i­lyn dans Les hommes préfèrent les blondes, qui mène la danse devant des hommes hyp­no­tisés au point de devenir stu­pides. Le pre­mier à souf­frir de cette fas­ci­na­tion anni­hi­lante est bien sûr le cher et ten­dre époux, qui non seule­ment ne parvient pas à assur­er suff­isam­ment dans la cham­bre à couch­er pour que sa femme change d’avis, mais con­tin­ue à se ren­dre ridicule en la pour­suiv­ant à moitié nu dans leur immeu­ble, en se vau­trant lam­en­ta­ble­ment dans les escaliers puis en se créant des enne­mis par­mi tous ses adju­vants poten­tiels : chauf­feurs de taxi, policiers et con­trôleurs de train… Les autres mem­bres de la gent mas­cu­line ne sont pas plus reluisants. Les mil­liar­daires qui per­me­t­tent à Geral­dine de mon­ter dans un train sans tick­et chantent comme des casseroles, passent leur temps à boire et finis­sent par détru­ire un wag­on en tirant sur des oiseaux imag­i­naires. John D. Hack­en­sack­er, lui, est un pigeon idéal : coincé, vieux garçon, avare au point de voy­ager en sec­onde classe, il est à la recherche de la femme idéale pour laque­lle dépenser “intel­ligem­ment” tous ses mil­lions, même si celle-ci lui a brisé trois paires de lunettes en marchant dessus. Même son dis­cours fémin­iste, mélangé à des remar­ques patri­o­tiques totale­ment hors de pro­pos, ne lui fait pas hon­neur. Nul doute que Geral­dine n’au­ra aucun mal à le con­va­in­cre de tout et n’im­porte quoi, et surtout de renon­cer à elle tout en aidant l’homme qu’elle aime… Ain­si, même dans ses moments de faib­lesse, pure­ment liés à l’at­ti­rance physique qu’elle éprou­ve pour Tom, Geral­dine n’ou­blie jamais d’as­sur­er ses arrières. Et c’est seule­ment quand elle aura con­va­in­cu son faible mari de tou­jours lui don­ner rai­son que la femme acceptera de retomber défini­tive­ment dans ses bras…

Au bout d’une heure et demie de film, emporté par le brio de la mise en scène, le spec­ta­teur finit par oubli­er la ques­tion qui le tarau­dait depuis le générique : qui était cette femme bâil­lon­née, celle qui essayait dés­espéré­ment de sor­tir, alors que, dans la pièce d’à côté, une autre femme en robe de mar­iée avait tant effrayé sa femme de cham­bre ? Alors, saura, saura pas ? Lais­sons à Pre­ston Sturges le plaisir de le révéler dans un plan final absol­u­ment déli­cieux…