Critikat
Affiche de Festival du Film de Vendôme, 22e édition

Festival du Film de Vendôme, 22e édition

de Valéry Rosier, Laurent Achard, Vincent Mariette, Jean-Gabriel Périot

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres

par Louis Blanchot

Du 6 au 13 décem­bre se déroulait la 22eme édi­tion du Fes­ti­val du Vendôme, dernière étape de l’an­née pour le court métrage français avant la sai­son 2014. À ceux qui ne con­naî­traient pas Vendôme, ville d’his­toire et ville-jardin, comté anglais sous Plan­ta­genêt qui devien­dra duché français sous Hen­ri IV, il suf­fit de s’in­staller en haut des ruines de son château, quelque part au sud de la ville, pour l’embrasser d’un seul regard et pour ain­si dire entière­ment. Et à ceux qui ne con­naî­traient pas son fes­ti­val, il suf­fit, avec la même sim­plic­ité, de pren­dre place dans la salle de son prodigieux Mino­tau­re, pour y décou­vrir d’un seul regard un panora­ma con­cis mais solide de la nou­velle garde de la créa­tion ciné­matographique. À retenir : de l’hi­la­rante anthro­polo­gie car­toon, un sur­prenant thriller de super­marché, une déchi­rante bouteille à la mer jetée dans l’At­lan­tique Sud.

Le Vieil Homme et la Nature

À vingt-deux ans, le Fes­ti­val de Vendôme est encore un fes­ti­val jeune – quoique plus pour très longtemps. Aus­si, cette année souf­fla le chaud et le froid sur la jeunesse. Dans la salle : plein de lycéens atten­tifs, plein de jeunes jurys, plein de jeunes bénév­oles. À l’écran, beau­coup de films à l’é­coute de leur cœur qui bat : un pied dans la post-ado­les­cence ; le regard vers l’hori­zon trente­naire. Et cepen­dant, au terme d’une enfilade de vingt-deux courts de durées divers­es, l’im­pres­sion générale d’être resté con­nec­té aux prob­lèmes du « vieil homme » : que devient-il ? à quoi pense-t-il ? que peut faire pour lui et avec lui le ciné­ma ? Silence radio fut ain­si le pre­mier gros morceau de la sélec­tion – de la part d’un réal­isa­teur, Valéry Rosier, dont les Dimanch­es furent l’un des gros hits fes­ti­va­liers de l’an­née 2011. Pre­mière pierre à l’éd­i­fice géri­a­trique pro­mue par le fes­ti­val, il rem­plit la case bien con­nue du « docu folk­lo », de la radi­ogra­phie du ter­roir, en agglomérant quelques por­traits d’aïeux du Nord autour d’une émis­sion de radio pour retraités. Sur le chemin de ce dis­posi­tif irré­sistible mais tirant un peu sur la corde (52 min­utes), on retrou­ve pour le meilleur et pour le pire cette ten­dresse (in)volontairement moqueuse car­ac­téris­tique du « film sur les vieux » – ces vieux qu’on aime pieuse­ment mais qui restent mal­gré tout con­damnés au pit­toresque. La vieil­lesse est ici un monde par­al­lèle, un zoo ali­men­té en nos­tal­gie par des ondes radio­phoniques qui relient en un seul chapelet sa rib­am­belle de soli­tudes. Court métrage par­faite­ment réus­si donc, mais peut-être un peu trop – c’est-à-dire qui exploite sa bonne idée jusqu’au bout sans trop oser trou­bler ses per­spec­tives.

Sorte de ver­sion extra-light du Amour de Haneke, Petit Matin de Christophe Loizil­lon illus­tre quant à lui la décon­fi­ture typ­ique du court métrage osten­ta­toire : instal­la­tion volon­tariste d’une « ambiance » à coups de tours de forces formels (un plan séquence sur un pot de fleur, par exem­ple) masquant tou­jours très mal une inca­pac­ité préju­di­cia­ble à créer un « univers ». Le film dis­pose à la queue leu-leu les réper­cus­sions et anec­dotes suite au décès d’une grand-mère, avec cette croy­ance naïve, incur­able, que la jux­ta­po­si­tion fera le réc­it, que la suc­ces­sion fera la den­sité, que le dis­posi­tif fera la mise en scène, que le non-dit fera la sub­til­ité. Mais chaque fois, l’en­nui, la gêne, le désaveu tombent comme un couperet sur ce pro­to­cole de pom­pes funèbres. Et ce n’est pas un Amal­ric en chemise soyeuse et fri­mousse de chien bat­tu, ni la Men­tion spé­ciale d’un jury avec qui on ne tombera pas beau­coup d’ac­cord, qui sor­tiront Petit Matin des ornières nat­u­ral­istes plutôt guindées dont il remonte le par­cours.

À la croisée des chemins, il y avait Lau­rent Achard et son cham­pêtre Tableau, une petite chronique d’un cou­ple au bout de la vie qui nous a éton­né deux fois. Une pre­mière fois, en mal – via une instal­la­tion pesante, longuette, de prime abord sans intérêt. Une deux­ième fois, en bien – avec deux points de bas­cules mag­nifiques et maîtrisés, d’une économie de moyens red­outa­bles (un cut éclair, un fon­du enchaîné onctueux), qui font chavir­er le film dans la ter­reur sèche pour ensuite le diluer dans un lyrisme presque incon­gru de lit­téral­ité – une plongée dans le tableau de son titre. Ce ne fut peut-être pas assez pour con­va­in­cre entière­ment (Achard n’est repar­ti qu’avec le Prix du jury étu­di­ant), néan­moins les courts métrages présen­tés cette année ne jouis­saient pas d’une vigueur de mise en scène telle qu’on puisse écarter d’un revers de main cette orai­son autom­nale et fleurie, moitié-nat­u­ral­iste moitié-sur­na­turelle, un peu creuse mais qui résonne beau­coup.

Entre les murs

À Vendôme, le spec­ta­teur était partagé devant chaque film entre l’en­vie de chercher quelqu’un der­rière la caméra (un auteur, un cinéaste, un artiste) et l’en­nui par­fois de ne rien trou­ver devant (des petits objets inof­fen­sifs, crispés sur leur par­tis pris formels et leur envie de bien faire). Pas aidé par son titre édi­fi­ant, Le jour a vain­cu la nuit de Jean-Gabriel Péri­ot nous fit l’ef­fet spon­tané d’un tra­vail de cap­ta­tion dis­tan­ciée, her­mé­tique, grotesque : une com­pi­la­tion monot­o­ne et aride de por­traits de détenus de la mai­son d’ar­rêt d’Or­léans. Emmuré dans son dis­posi­tif, anky­losé par sa fausse sobriété et sa fonc­tion d’u­til­ité publique, il s’ac­com­mode de longues lita­nies étalées les unes à la suite des autres, à la façon d’au­to­mates pris­on­niers d’une boîte à musique. Cepen­dant, au milieu de cette pénible réc­i­ta­tion de patenôtres, une présen­ta­tion slamée et vail­lante, scan­dée au son d’une musique élec­tro per­sis­tante, a su faire son petit effet, et nour­rir d’on ne sait quel soupçon d’in­térêt cette sorte de pub­lic­ité arty pour réin­ser­tion post-car­cérale. Gageons du reste que ce soit cette sail­lie ponctuelle plutôt que la pompe de l’ensem­ble qui a su con­va­in­cre le jury de la per­ti­nence de la méth­ode – Jean-Gabriel Péri­ot décrochant rien de moins que le Grand Prix du fes­ti­val.

Ce fut un peu la faib­lesse du doc­u­men­taire engagé cette année : son inca­pac­ité à faire des corps qu’il filme des per­son­nages à part entière. Donc de faire dia­loguer, cohab­iter ou fusion­ner matière et regard, réel et ciné­ma. D’où le sen­ti­ment un peu gênant que les films se fai­saient tou­jours sur le dos de la mis­ère. Trop de fois on butait devant des dis­posi­tifs élevés en mur de sidéra­tion, devant des films à trucs, des films truqués, des films qui sem­blaient ne penser qu’à eux – c’est-à-dire ni à ceux qui étaient plus tôt devant la caméra, ni à ceux qui seront plus tard devant l’écran. Mal­gré son indis­cutable valeur de témoignage et son souci de sobriété (défendus, et notam­ment par Critikat, lors de Ciné­ma du Réel), Le Ter­rain de Bijan Anquetil est de ces doc­u­men­taires qu’on a vus mille fois hier et qu’on ver­ra deux mille fois demain, de ces doc­u­men­taires pour qui il suf­fit de s’in­staller dans l’antre des plus dému­nis pour mon­tr­er quelque chose d’in­téres­sant – l’antre étant ici un « ter­rain » à Saint-Denis, lotisse­ment de for­tune squat­té et investi par des Roms. Le réal­isa­teur dépose son regard au point de bal­ance exact entre indo­lence et bien­veil­lance doc­u­men­taires, pour un état des lieux tau­tologique sur­fant con­tre son gré sur la vague d’in­térêt que ne manque pas de sus­citer le « prob­lème rom ». Dans le même genre, Arekara de Momoko Seto n’é­tait pas for­cé­ment plus cap­ti­vant : au fil de ce recueil de témoignages post-tsuna­mi, les his­toires s’é­grè­nent sans dépass­er le cadre de l’anec­dote, et les plans de déso­la­tion se mul­ti­plient sans dépass­er le mis­éra­bil­isme de musée.

Étrange­ment, les réus­sites du fes­ti­val ne furent pas for­cé­ment du côté de ceux qui prof­i­taient du for­mat court pour expéri­menter, sor­tir des sen­tiers bat­tus, pren­dre la marge. L’eussent-elles été, nous l’au­ri­ons souligné. Mais non, la vigueur, la sub­til­ité, l’ef­fi­cac­ité, étaient du côté des clas­siques – ceux qui réin­vestis­saient, en l’épu­rant, le sil­lon de la nar­ra­tion tra­di­tion­nelle. Il faut s’en réjouir : il y avait une tri­bune à Vendôme pour ceux qui cher­chaient avant tout la scène, la ten­sion, l’en­grenage. Et ce n’est pas pour rien, au fond, que la plus grande réus­site du fes­ti­val à nos yeux ait revê­tu aux yeux des autres le cos­tume pas très noble et pour­tant pas hon­teux de « super-télé­film français d’au­teur ». Leur don­ner rai­son n’est après tout pas don­ner tort au « télé­film » en ques­tion : Avant que de tout per­dre de Xavier Legrand. Der­rière ce titre ron­flant se cache en effet un sur­vival con­ju­gal à l’os, érigé en pleine journée et en plein cen­tre com­mer­cial, façon La Nuit du chas­seur à Car­refour. Sur le sujet très racoleur et usité de la femme battue, Legrand préfère pass­er par les bor­ds et érige un petit thriller domes­tique en milieu pro­fes­sion­nel. Au sein d’une sélec­tion un poil trop atten­tiste, enfin un film qui, au lieu de faire mine de papil­lon­ner pour mieux fon­cer vers sa con­clu­sion, prend le temps d’or­gan­is­er une séquence. Bal­lot­tée par les remous, con­trar­iée par des vents con­traires, cette longue fuite emporte sous les jupes du thriller sa sit­u­a­tion de départ pour dériv­er sans don­ner l’air de s’y approcher vers les rives du film d’hor­reur. Le Mino­tau­re ne s’y est pas trompé, et le film a inspiré un silence ten­du et sig­ni­fi­catif. Cette fas­ci­na­tion pal­pa­ble n’a cepen­dant pas inspiré le jury, et Avant que de tout per­dre est éton­nam­ment repar­ti bre­douille.

« Vous n’avez rien contre la jeunesse ? »

Con­testée par le mag­nétisme du troisième âge et de la mis­ère, la jeunesse reste cepen­dant la vraie marotte du fes­ti­val – de même qu’elle reste, et restera à jamais, le ter­rain d’ex­pres­sion priv­ilégié du jeune ciné­ma français. Pour com­mencer, par­lons donc de ce jeune ciné­ma français en pleine bourre (quoique d’ores et déjà vieil­lis­sant, le temps étant tou­jours cru­el avec qui s’en pré­vaut), ce ciné­ma qu’on ne saurait définir mais dont on peut dire que Vin­cent Macaigne en incar­ne la mas­cotte hagarde, le trait d’u­nion déglin­gué. Dans Les Lézards de Vin­cent Mari­ette, le pitre stakhanoviste gobe les mouch­es au côté de son acolyte Benoît Forgeard, avec qui il partage faciès mal rasé et non­cha­lance facétieuse. Dans un noir et blanc incon­gru pour le lieu (un sauna) mais pas pour le genre (la fan­taisie dépres­sive et chic), ces deux hurlu­ber­lus traî­nent leurs guêtres et leur expec­ta­tive dans l’at­tente de deux femelles, qui vien­dront in extrem­is bar­ri­cad­er le précipice bro­mance au bord duquel gam­bade ce réc­it décon­trac­té – mais dont la décon­trac­tion, pré­cisé­ment, ne va pas sans une cer­taine cer­ti­tude de ses forces. Le véri­ta­ble hic de ce genre de petites bulles – quoique tou­jours aimables, quoique tou­jours drôles, quoique ici plutôt péné­trantes, c’est que l’ex­cen­tric­ité retenue à l’in­térieur de laque­lle elle se pavane com­mence à devenir franche­ment anodine. Pas de périple plus ridicule pour la bizarrerie que de se cryo­génis­er en académisme.

Dans un autre ton mais dans la même veine, Pour la France de Shan­ti Masud suit quelques oiseaux de nuits se tourn­er autour dans un Paris en noir et blanc. Oscil­lant entre prosaïsme de la déam­bu­la­tion urbaine et appel d’air sur­na­turel, le film mêle les nation­al­ités, les nos­tal­gies, les sex­es et les humeurs dans un écrin de roman­tisme engour­di pas for­cé­ment probant. Cela s’ap­par­ente en toute con­science à une dégus­ta­tion cinéphile de Paris (ce super-musée des êtres mélan­col­iques et mys­térieux), où grands boule­vards, bars vides et apparte­ments dénudés font dis­crète­ment tin­ter les fan­tômes de Gar­rel, de Carax ou d’Eustache. Les choses, les corps et la parole s’y font et s’y défont, s’y nouent et s’y dénouent. En s’a­mu­sant de son réper­toire cul­turel, Shan­ti Masud vient nous rap­pel­er que dans les limbes de la cinéphilie, rien n’est sérieux mais tout se veut pro­fond. C’est une petite ren­gaine invari­able­ment séduisante, et un via­tique tou­jours généreux pour ce genre de court métrage déli­cat et rusé, qui a beau jeu de laiss­er son spec­ta­teur assis entre deux chais­es. Car il faudrait faire preuve d’un peu de mau­vaise foi pour dire que c’est très bien mais en faire preuve tout autant pour affirmer que c’est très mau­vais. Accor­dons donc à ces per­son­nages le droit d’être char­mants, et approu­vons dès lors le choix du jury, qui a don­né à tout ce beau monde le Prix d’in­ter­pré­ta­tion. On lui en sait gré ; on en lui sait d’au­tant plus que de l’autre côté atlan­tique, Hus­son pro­po­sait un con­den­sé insup­port­able de tout ce dont le court-métrage indé-cool doit se purg­er. Those for Whom It’s Always Com­pli­cat­ed ressem­ble à un inter­minable spot pub­lic­i­taire pour Amer­i­can Appar­el – tout en débal­lage de fripes, pos­es, bavardages et couch­ers de soleil. Badi­geon­né de musique indé et shooté en longue focale, il narre en totale com­plic­ité nar­cis­sique avec ses per­son­nages un week-end en amoureux pour­ri par une ex envahissante – splen­deur et mis­ère du hip­ster améri­cain.

Retour en France pour Demo­li­tion Par­ty de Marie Ama­chouke­li, une ver­sion roots du road-movie de Hus­son, où le camp­ing-car rem­place le 4x4 cli­ma­tisé, où les pics mon­tag­neux du Langue­doc suc­cè­dent aux a‑plats déserts de la Death Val­ley, mais qui bégaie la même angoisse exis­ten­tielle petit bras, et par­ticipe de cette sen­sa­tion pénible qu’un court métrage doit se con­tenter de dérouler son pro­gramme et juste cela. À Vendôme, on sen­tait par­fois les réc­its à l’étroit et hési­tants, attirés par leur con­clu­sion comme par un aimant, de telle sorte que rien de périphérique n’o­sait y être exploré, que tout s’y enchaî­nait sans rien peser. Et trop de films promet­teurs don­naient l’im­pres­sion de s’achev­er sans avoir réus­si à trou­ver leur cœur. C’est en pro­por­tion de ces défail­lances qu’on appré­cie d’au­tant plus chaleureuse­ment Gam­bozi­nos de João Nico­lau. En effet, mal­gré son aspect décousu par­fois trop accom­modant, le film, qui enchaîne les saynètes au sein d’une colonie de vacances sud-améri­caines, fait preuve de beau­coup d’al­lé­gresse dans la tenue de sa fable et nimbe son univers d’un fan­tas­tique car­nava­lesque assez char­mant. Avec son beau mon­stre sal­va­teur (le Dahus du titre français), gros macaque tout droit sor­ti d’Oncle Boon­mee ou de La Jeune Fille de l’eau, il a réjoui les yeux et les cœurs par sa manière de vapor­is­er son orig­i­nal­ité avec sim­plic­ité, ponc­tu­al­ité et – dis­ons-le, car cela man­quait peut-être un peu à Vendôme – un cer­tain sens de la poésie.

Pour trou­ver de la lyre et du souf­fle, il fal­lait donc chang­er de cli­mat et s’ap­procher du tropique du Capri­corne. C’est ce à quoi nous invite aus­si le film d’Adri­ano Vale­rio, qui prend la mer direc­tion l’autre bout du monde, à Tris­tan da Cun­ha, île vul­nérable et minus­cule per­due dans l’At­lan­tique Sud. Ce sont d’ailleurs les coor­don­nées de ce petit bout de terre qui don­nent au film son titre : 37°4 S. Le réal­isa­teur prof­ite de ce théâtre naturel et ouvert au vent pour gon­fler les voiles des con­fi­dences – celles de son per­son­nage prin­ci­pal, un jeune amoureux dont la petite amie s’est télé­portée en Angleterre. Ici, la forme courte et leste rac­corde idéale­ment avec la nature isolée, ché­tive, autonome du lieu qui lui sert de décor, et con­jugue puis­sance des élé­ments et élas­tic­ité du mon­tage pour con­fér­er à cette bouteille à la mer, peu­plée de sou­venirs, d’af­fects, d’é­pais­seurs et de trans­parences, l’am­pli­tude des grands réc­its trag­iques.

Ecce homo cartoon

C’est aus­si cette panique des échelles qui nous a fait suc­comber au for­mi­da­ble Us d’Ul­rich Toti­er. Dans le genre tou­jours sub­al­terne en fes­ti­val de l’an­i­ma­tion for­mal­iste, cette savoureuse fan­taisie anthro­pologique a emporté notre ent­hou­si­asme autant que celle du Mino­tau­re grâce à un min­i­mal­isme esthé­tique entière­ment au ser­vice de son réc­it ini­ti­a­tique. Une ini­ti­a­tion à la fois dérisoire et olympi­enne, puisqu’il s’ag­it rien moins que de retourn­er aux orig­ines de nos sociétés par l’ab­strac­tion et le car­toon. Sans la moin­dre gon­flette expéri­men­tale, Ulrich Toti­er fait s’ex­citer une bande d’hu­manoïdes décervelées autour d’un gros cail­lou tombé des poches du 2001 de Kubrick. Déli­rant, minéral, gour­mand, cray­on­né à même un gigan­tesque espace vide, le réc­it se répand plutôt qu’il n’a­vance, pris d’une hys­térie cen­trifuge qui fait feu des qua­tre fers. Dans l’e­sprit d’un Alinéa sous ecta­sy, on y observe des Sims mono­chromes faire l’ex­péri­ence des rudi­ments de la civil­i­sa­tion (ériger des autels, jouer de la musique, se brûler avec le feu) dans un alliage savoureux de par­o­die et de poésie, de mimétisme et de con­ta­gion. Un gros mic­mac désolant de clair­voy­ance qui a lais­sé de mar­bre le jury offi­ciel mais a élec­trisé jeunes et très jeunes (Prix Jury jeune et Prix CinÉ­cole Vendô­mois).

Ce fut la dernière très bonne sur­prise du fes­ti­val, et d’au­tant plus inat­ten­due qu’elle émergea d’une case (l’an­i­ma­tion) certes tou­jours très représen­tée à Vendôme, mais sou­vent vic­time de sa rad­i­cal­ité ou de son autar­cie au sein de la sélec­tion. Avec leurs fables claus­tro­pho­biques et recro­quevil­lées, cer­tains représen­tants parais­saient se laiss­er admir­er comme de beaux entractes plutôt que comme de beaux films. Ain­si, Oh Willy d’Em­ma de Swaef a débar­qué avec une grosse répu­ta­tion et une car­a­vane de prix mais ne nous a pas franche­ment con­va­in­cu – parangon mal­gré lui de ce for­mal­isme volon­tariste qui attise le regard mais n’émeut pas. Ce réc­it de deuil chez les natur­istes, tri­coté dans la laine et le coton, débu­tant chez Wal­lace et Gromit pour finir chez Kubrick, fut pour­tant la propo­si­tion qui, à bien des égards, fusion­nait les lignes de forces du fes­ti­val. Mais l’ex­haus­tiv­ité de sa tra­jec­toire ne fut pas récom­pen­sée, et Oh Willy n’a­joutera pas de nou­veaux trophées à son pal­marès.

Du haut de Vendôme, les lignes de crêtes furent limpi­des et dégagées, mais on aurait aimé que les films soient davan­tage rongés de l’ex­térieur, éprou­vés par les déchaîne­ments cli­ma­tiques, con­trar­iés par les éboule­ments sur­na­turels. Le pal­marès a accom­pa­g­né et appuyé cette lis­i­bil­ité, en plébisc­i­tant des films au geste sig­nifi­ant et sym­bol­ique – au détri­ment par­fois de la célérité, de l’ac­tion pure. Comme une promesse de tran­quil­lité et d’équili­bre, « vieil­lesse », « jeunesse » et « mis­ère » ont tous reçu un gros prix. Et si Vendôme voulut abor­der la mat­u­ra­tion du monde dans leur ombre, les répons­es les plus con­va­in­cantes ne se trou­vèrent pas for­cé­ment dans la psy­ché du vieux, du jeune ou du mis­érable – mais par­fois dans celle, hybride et de plus en plus uni­verselle, de l’homo car­toon.

Réagir

Ressources

Le Palmarès :

Grand Prix : Le jour a vaincu la nuit de Jean-Gabriel Périot
Prix spécial du jury : Petite blonde d'Émilie Aussel
Mention spéciale du jury : Petit Matin de Christophe Loizillon
Prix d'interprétation : Pour les comédiens de Pour la France de Shanti Masud (Friedelise Stutte, Sigrid Bouaziz, David Atrakchi, Bastien Bouillon)
Prix du jury jeune : Us d'Ulrich Totier
Prix du jury étudiant : Le Tableau de Laurent Achard
Prix Format court : Pour la France de Shanti Masud
Prix CinÉcole en Vendômois : Us d'Ulrich Totier