Deux frères que tout oppose sauf leur com­plai­sance dans la “lose”, un père dis­tant décédé mais peut-être pas, une demi-sœur arrivée de nulle part, une vieille Porsche, un vieil hôtel au bord d’un lac, un lance-balles arti­sanal, des chiens errants, un moulage de phal­lus de plâtre en arrière-plan… Si l’en­vie nous prend de résumer Tristesse Club par une telle énuméra­tion (comme le fait, du reste, la bande-annonce), c’est bien parce qu’après la pro­jec­tion, il n’en reste guère que cela dans nos mémoires : un cat­a­logue d’idées fan­tai­sistes qui, mis­es bout à bout par le scé­nario et en musique par un clavier syn­thé­tique inspiré à la fois par Gior­gio Moroder et les films de Dario Argen­to, ten­tent de con­stituer un ensem­ble plus ou moins cohérent, une his­toire, un ton, un “univers” comme on dit — où en l’oc­cur­rence les chiens errants con­stitueraient une meute à éviter absol­u­ment. L’hy­pothèse de l’ex­is­tence de cet “univers”, d’un imag­i­naire sin­guli­er, est en fait surtout accréditée par les travaux précé­dents de Vin­cent Mari­ette, des courts métrages comme Dou­ble mixte ou Les Lézards qui ont fait le tour des fes­ti­vals avant qu’il ne livre ici son pre­mier long, et qui pré­tendaient déjà à la fan­taisie vague­ment évo­ca­trice du mal-être de ses per­son­nages mas­culins.

Le rap­port entre Tristesse Club et les courts qui l’ont précédé est loin d’être nég­lige­able, et pas seule­ment parce que des élé­ments de ces derniers (comé­di­ens, acces­soires) sont réu­til­isés dans le pre­mier. Ce long métrage paraît sin­gulière­ment frag­men­té, désar­tic­ulé, comme une aggloméra­tion d’élé­ments de courts métrages en quête de cohérence. Mari­ette accu­mule les acces­soires et sit­u­a­tions fan­tai­sistes voire loufo­ques, les met en images avec des plans à l’é­trangeté esthé­tique tapageuse rap­pelant Wes Ander­son (à l’in­star du plan d’ou­ver­ture sur des bouteilles dans une supérette), mais il ne les traite pas autrement que comme ce qu’ils sont, des acces­soires de son “univers”. Plus gênant (et vrai point com­mun avec Ander­son) : même ses per­son­nages, au fond assez creux, se révè­lent des acces­soires dont le film ne compte que sur les arché­types pour avancer, à tel point que les acteurs n’ont qu’à porter paresseuse­ment leurs rôles[1]. Ain­si Tristesse Club aligne-t-il ses scènes comme autant de sketchs s’en­fi­lant l’un à la suite de l’autre, cha­cun recom­bi­nant les acces­soires (tran­si­tion par­fois sig­nifiée par le glisse­ment de la caméra cir­cu­lant entre les per­son­nages) ; mais cette enfilade n’est artic­ulée par aucun liant qui donne à cette suc­ces­sion une évi­dence autre que la marche for­cée du scé­nario, aucune émo­tion qui ne soit pas aus­si arti­fi­cielle que ce qui la génère, aucune vie au-delà de la mécanique des sit­u­a­tions et des dia­logues. À force de tâch­er de se con­stituer un petit monde bien cadré, baig­nant dans une ambiance sonore ambiva­lente et choi­sis­sant avec soin ses références, Mari­ette en oublie de racon­ter autre chose que sa pro­pre habileté (rel­a­tive) de recy­cleur : des gens, des idées, un état du monde… Tristesse, en effet.

Notes

Notes
↑1 Si les tics de jeu de Vin­cent Macaigne sont désor­mais claire­ment étab­lis, la plat­i­tude de Lau­rent Lafitte laisse encore plus scep­tique.