Dans la cour d’un immeu­ble se dres­sant dans le ciel de Sara­je­vo, un homme creuse la terre pour y enfouir une caméra, plongeant par exten­sion le cadre dans la noirceur. L’am­bi­tion de Se sou­venir d’une ville, qui mêle images d’archives et pris­es de vue con­tem­po­raines, se dévoile en miroir de cette scène : il s’agit d’exhumer la mémoire, mais aus­si le regard des habi­tants de Sara­je­vo durant le siège de la ville qui a mar­qué la guerre de Bosnie-Herzé­govine. Deux par­ties struc­turent le film : la pre­mière doc­u­mente cette page d’histoire par le truche­ment d’archives, tan­dis que la sec­onde va à la ren­con­tre, trente ans après, des auteurs des « films de guerre » que l’on a entrap­erçus. L’é­clec­tisme de ces derniers tem­père un temps le car­ac­tère pro­gram­ma­tique de la con­struc­tion. Le mon­tage mêle ain­si des frag­ments de natures et de tonal­ités très dis­parates : images doc­u­men­taires cap­tées mal­gré le dan­ger, aut­ofic­tions et court-métrages tragi­comiques trompant la peur et l’en­nui, témoignages filmés, etc. Se sou­venir de Sara­je­vo, ce serait donc embrass­er cette col­lec­tion hétéro­clite de regards.

Trente ans après la guerre, les images ont vieil­li et ont par­fois été oubliées. Se sou­venir d’une ville adopte alors, pour récolter la parole de ces réal­isa­teurs d’antan, un dis­posi­tif de mise en scène sco­laire et qui jure avec l’intérêt des archives. Tous les entre­tiens for­mant la sec­onde par­tie se fondent ain­si sur la jux­ta­po­si­tion de deux échelles de plan : l’une très ser­rée, qui capte le vis­age de la per­son­ne inter­viewée ; l’autre plus large, où l’on aperçoit égale­ment l’équipe de tour­nage ain­si que des pans de Sara­je­vo nim­bés de flou. Ces quelques visions trou­bles seront le seul aperçu con­tem­po­rain que le film pro­pose de la ville, qu’il ne sem­ble jamais regarder. Pas de ruines ou de fan­tômes, pas de passé oublié ou noyé dans l’hy­per­moder­nité ; la ville n’ex­iste, aux yeux du film, presque pas. Cette suc­ces­sion dévi­tal­isée d’en­tre­tiens est fru­gale­ment ravivée par des détails sail­lants des témoignages. On retien­dra notam­ment ce réal­isa­teur qui, devant son film réal­isé des décen­nies plus tôt, envie la « bru­tal­ité » de son regard d’alors, aujour­d’hui per­due. Mais rarement à la hau­teur des archives ou des mémoires qu’elles éveil­lent, Se sou­venir d’une ville échoue, en rai­son de sa timid­ité formelle, à don­ner sa pleine mesure au passé trau­ma­tique de Sara­je­vo.