Simón de la mon­taña com­mence sous des aus­pices peu ent­hou­si­as­mants : entre la chronique vériste et le com­ing of age sen­si­ble, son por­trait d’une bande de jeunes hand­i­capés men­taux paraît entrelac­er deux hori­zons par­mi les plus académiques du ciné­ma d’auteur inter­na­tion­al. Sauf qu’il y a un petit twist, révélé au bout d’une poignée de scènes : le Simón du titre (Loren­zo Fer­ro) est en vérité un jeune homme de 21 ans tout à fait « nor­mal », qui feint son hand­i­cap. À quelles fins ? Le film égraine les hypothès­es : oppor­tunisme (la promesse d’une allo­ca­tion et de passe-droits dans une Argen­tine paupérisée), sen­ti­ment d’inadéquation, véri­ta­ble vice du per­son­nage… Sur le papi­er, le pro­jet est pas­sion­nant dans sa manière de fig­ur­er une forme de mon­stru­osité par les sautes soudaines du jeu de Fer­ro, qui a pour parte­naires de réels hand­i­capés : on peut lire, dans les ric­tus de son vis­age, le garçon en train de chang­er de reg­istre selon l’interlocuteur qui se tient devant lui. Mais le film s’enferme rapi­de­ment dans une impasse. Le pseu­do-réal­isme de la mise en scène, entre caméra portée et bande sonore épou­sant la sub­jec­tiv­ité de Simón (qui adopte comme acces­soire un amplifi­ca­teur audi­tif pour ren­dre sa presta­tion plus crédi­ble), vaut comme moteur d’un con­traste : l’am­biva­lence irré­ductible du per­son­nage se veut d’autant plus frap­pante que la forme est dénuée de mys­tère. L’ambigüité ne con­stitue pas, comme par exem­ple chez Dumont (La Vie de Jésus), un catal­y­seur, mais une final­ité.

Tel est le cré­do du film : main­tenir jusqu’au bout une indé­cid­abil­ité assez fac­tice, en cul­ti­vant un entre-deux per­ma­nent. D’un côté, Simón de la mon­taña flirte avec la ligne rouge de la per­ver­sion, mais de l’autre, il tient à préserv­er la pos­si­bil­ité d’une empathie envers cette fig­ure aus­si trou­ble que tris­te­ment humaine. En témoigne le fil nar­ratif le plus abrasif du scé­nario, qui voit Simón entretenir un flirt avec une hand­i­capée : au moment même où il paraît pour de bon bas­culer dans l’infamie, le film le repêche, en faisant de sa petite amoureuse une fig­ure moins cré­d­ule que con­sciente de la supercherie (elle le soumet même à une sorte de chan­tage). C’était déjà au fond la lim­ite d’un autre pre­mier film remar­qué l’année dernière à la Semaine de la Cri­tique, Le Ravisse­ment d’Iris Kaltenbäck, qui pli­ait sous l’impératif de con­cili­er ces deux aspi­ra­tions con­tra­dic­toires, le por­trait empathique et l’exploration d’une face som­bre, pour touch­er du doigt l’insondable. C’est oubli­er que le mys­tère, le vrai, ne résulte pas d’un tri­co­tage scé­nar­is­tique bien soigné.