Avec la sor­tie sur grand écran de Nau­si­caä de la Val­lée du Vent, et l’ar­rivée en DVD de Mon voisin Totoro, la fil­mo­gra­phie com­plète de Hayao Miyaza­ki sous l’égide du stu­dio Ghi­b­li est désor­mais à la portée du spec­ta­teur hexag­o­nal. C’est l’oc­ca­sion de revenir sur son œuvre, via quelques-uns de ses thèmes cen­traux.

La fin du siè­cle précé­dent a vu l’avène­ment de l’an­i­ma­tion japon­aise comme une véri­ta­ble force dans le domaine de la nar­ra­tion ciné­matographique. Alors que la mon­tée en puis­sance de Pixar son­nait le glas de la supré­matie dis­neyenne aux États-Unis, l’an­i­ma­tion japon­aise se voy­ait accorder une pop­u­lar­ité sans précé­dent hors de son pays d’o­rig­ine. Si Aki­ra de Kat­suhi­ro Oto­mo avait adressé de sérieux coups de semonces, c’est avec l’œu­vre de Hayao Miyaza­ki au sein de son stu­dio, Ghi­b­li, que le grand pub­lic a pu décou­vrir toute la richesse d’un média très pop­u­laire au pays du soleil lev­ant. Après le semi-échec de Por­co Rosso en 1992, Princesse Mononoke en 1997 et surtout Le Voy­age de Chi­hi­ro, lau­réat de l’Ours d’Or à Berlin, en 2001 pop­u­larisent l’œu­vre du cinéaste.

On pour­rait crain­dre que Miyaza­ki ne soit que la par­tie émergée de l’ice­berg, le seul auteur par­venu jusqu’à nos lat­i­tudes par la grâce de quelques suc­cès publics, et usé jusqu’à la corde par des dis­trib­u­teurs ayant flairé le filon. Ce serait cepen­dant mécon­naître les qual­ités et la pro­fondeur de l’œu­vre d’un cinéaste qui, dans une dizaine de films de ciné­ma, mais aus­si dans le man­ga et dans l’an­i­ma­tion télévi­suelle, a réus­si à créer une œuvre cohérente et pro­fonde.

Miyazaki et les militaires : le Japon dans l’ombre de la Bombe

Dif­fi­cile de désign­er un enne­mi défi­ni dans les œuvres de Miyaza­ki : que ce soient les envoyés de l’Em­pereur de Mononoke, la Sor­cière de la lande dans Le Château ambu­lant, ou encore les pirates de l’air de la troupe des Mama Aiouto de Por­co Rosso, toutes et tous ne sont jamais dépeints comme d’ir­récupérables antag­o­nistes, et le proces­sus d’i­den­ti­fi­ca­tion joue sou­vent autant pour eux que pour les héros désignés. Une seule « classe » de per­son­nage béné­fi­cie du mépris sou­verain de l’au­teur : les mil­i­taires. Générale­ment arriv­istes, doués d’une ambi­tion démesurée dou­blée d’une ten­dance à mépris­er les autres, ils sont avant tout sig­nalés par leur mépris de la pru­dence. Les forces tolmèques sous les ordres de Kushana (bien qu’elle-même soit plus fine­ment dépeinte) dans Nau­si­caä, les scions de l’or­dre fas­ciste dans Por­co Rosso, mais surtout les mil­i­taires arriv­istes du Château dans le ciel, et la force mil­i­taire ter­ri­ble­ment destruc­trice omniprésente dans Le Château ambu­lant sont les incar­na­tions de tout ce que méprise et refuse Miyaza­ki. Dans ces deux derniers films, par­ti­c­ulière­ment, l’om­bre de la guerre plane plus inten­sé­ment que dans ses autres œuvres. L’om­bre d’une force destruc­trice mas­sive et incon­trôlable, mise au ser­vice de l’am­bi­tion de quelques-uns, y est menaçante. L’im­age des pos­si­bil­ités de destruc­tion offertes par le château de Lapu­ta dans Le Château dans le ciel, en forme évi­dente de champignon atom­ique, laisse sour­dre une som­bre ter­reur, fort peu en accord avec le ton volon­taire­ment rocam­bo­lesque du reste du film. De même, dans de nom­breuses œuvres de Miyaza­ki, voit-on mis à l’écran le résul­tat de la folie des mil­i­taires : on y compte les morts par mil­liers. Nau­si­caä, Lapu­ta et Le Château ambu­lant com­por­tent des scènes extrême­ment dures, d’une vio­lence qui, si elle n’est pas aus­si sanglante et démon­stra­tive qu’elle pour­rait être, laisse tout de même un goût amer. Ce n’est pas la très belle scène de l’au-delà des avi­a­teurs, l’un des plus beaux moments de Por­co Rosso, et tout sim­ple­ment de la fil­mo­gra­phie de son auteur, qui adouciront ce con­stat, digne d’un film anti­mil­i­tariste de chair et d’os : dans les mains des fous dan­gereux, à qui trop de pou­voir a tourné la tête, la vie humaine ne vaut que peu de choses.

Plus encore que la ter­reur des mil­i­taires, c’est la peur de la bombe qui sous-tend l’œu­vre de Miyaza­ki. Au Japon, le trau­ma­tisme de Hiroshi­ma et de Nagasa­ki a engen­dré un genre ciné­matographique pro­pre, désigné par le terme Gem­baku (« l’ex­plo­sion atom­ique »). On retien­dra par exem­ple Pluie noire de Shohei Ima­mu­ra, Vivre dans la peur et quelques seg­ments du magis­tral Rêves de Kuro­sawa, mais aus­si la série de Godzil­la, et le ter­ri­ble Tombeau des luci­oles, chef-d’œu­vre réal­isé pour le stu­dio Ghi­b­li par le com­plice de Miyaza­ki, Isao Taka­ha­ta. Si le Tombeau est un réc­it déchi­rant à un point inimag­in­able, l’œu­vre de Miyaza­ki ne va pas dans le même sens : la présence de la bombe y est plus ténue. Cette pos­si­bil­ité de voir le monde détru­it du jour au lende­main existe dans tous ses films, mais on pour­ra dis­tinguer trois épo­ques scé­nar­is­tiques, toutes situées dans son Europe fan­tas­mée. Des réc­its de la pre­mière époque, on retien­dra surtout Kiki : l’Eu­rope de Miyaza­ki, dans les yeux d’un enfant de la cam­pagne qui décou­vre la ville comme un endroit accueil­lant, exci­tant et finale­ment tolérant, est comme un âge d’or, le temps d’a­vant la men­ace, comme une sorte d’en­fance de l’hu­man­ité, avant la décou­verte de la guerre. Cet âge d’or est encore présent dans la sec­onde époque, pour laque­lle on cit­era Por­co Rosso. Mar­co Pagot, anci­en­nement pilote dans l’ar­mée pen­dant la pre­mière guerre mon­di­ale, est le dernier représen­tant de la guerre « à vis­age humain », où l’in­di­vidu et ses respon­s­abil­ités comp­taient encore, face à un con­flit mené au nom d’un état fas­ciste qu’il récuse. Cet état, c’est la sys­té­ma­ti­sa­tion du con­flit, la néga­tion de l’hu­main dans l’équa­tion guer­rière. Croisé d’un indi­vid­u­al­isme qui, pour s’ex­primer dans un con­texte de guerre, n’en est pas pour autant bel­li­ciste, Mar­co appa­raît comme le dernier héros à lut­ter con­tre la peur omniprésente. C’est cette peur qui tri­om­phe dans Le Château ambu­lant, et dans ses champs de flammes infi­nis peu­plés de créa­tures volantes, qui furent humaines, sans doute l’in­car­na­tion ultime de ce que Mar­co refuse d’être. Cette troisième époque est celle qui est la plus présente, même en fil­igrane, dans les œuvres de Miyaza­ki, et pour cause : lui et son pays l’ont vécue et la vivent encore.

La nature comme alter ego

Seule échap­pa­toire à la spi­rale de destruc­tion lancée par l’homme : la nature. Con­traire­ment à l’im­agerie tra­di­tion­nelle, la nature de Miyaza­ki n’est aucune­ment rédemptrice et pas­sive. Nau­si­caä et Mononoke, films miroirs, présen­tent la nature comme une force con­sciem­ment destruc­trice, et par­faite­ment au fait de ce que les actions incon­sid­érées des hommes peu­vent amen­er ou ont amené. Le Château dans le ciel présente le château et son har­monie avec la nature comme un après-guerre poten­tiel, débar­rassé de la souil­lure des humains, par­faite­ment idyllique et cohérent. Une fois l’homme dis­paru, con­traire­ment à ce que celui-ci croit intime­ment, la vie con­tin­ue, et plutôt pour le mieux. Éton­nam­ment, c’est Mon voisin Totoro qui dépeint le mieux la rela­tion à la nature ver­sion Miyaza­ki. Eloignées du monde urbain qu’elles con­nais­sent, les petites Mei et Sat­su­ki décou­vrent le monde rur­al pour la pre­mière fois : c’est un émer­veille­ment total, un retour aux sources. Lorsqu’elles font la con­nais­sance des esprits des bois – les Totoros, donc, et le Chat-bus – leur félic­ité est com­plète. Réc­it pais­i­ble, onirique, graphique­ment foi­son­nant et apaisant, Totoro prend une tout autre tour­nure lors d’une séquence qui voit les petites, avec l’aide des Totoros, faire pouss­er mag­ique­ment un arbre géant à la crois­sance ter­ri­ble­ment rapi­de. Et sous les cris de joie de petites filles, voici pouss­er dans le ciel un arbre aux airs évi­dents de champignon atom­ique… La nature prend ici l’ap­parence de sa néga­tion la plus com­plète : la destruc­tion totale orchestrée par l’homme à son inten­tion pro­pre. Un arbre-bombe, suprême oxy­more, des enfants à la can­deur tein­tée d’an­goisse (elles s’at­ten­dent à tout moment à recevoir la nou­velle de la mort de leur mère), des esprits bien­veil­lants mais pas for­cé­ment con­quis d’a­vance : nous sommes avec ce film en présence de la solu­tion aux dérives humaines, pour Miyaza­ki. Le réal­isa­teur, inqui­et du devenir de la nature dans les mains de l’homme, caviarde son œuvre de mes­sages alarmistes quant au futur, en prenant bien soin de soulign­er que si l’homme ne se res­saisit pas, ce futur se fera sans lui.

L’œu­vre de Miyaza­ki est peu­plée de créa­tures fan­tas­magoriques : cer­taines faisant par­tie du règne ani­mal, alors que d’autres y sont com­plète­ment étrangères. Sor­ciers, esprits, hommes-ani­maux peu­plent le bes­ti­aire du réal­isa­teur. Presque toutes ces créa­tures sont douées de con­science, et donc dignes de respect dans l’e­sprit de Miyaza­ki. Seuls les insectes géants de Nau­si­caä et les san­gliers de Mononoke se dis­tinguent par leur com­porte­ment pure­ment bes­tial et sou­vent extrême­ment vio­lent : ils sont l’in­car­na­tion de la nature en colère. Ce car­ac­tère unique­ment ani­mal se retrou­ve aus­si dans cer­tains per­son­nages humains, pour lesquels il con­stitue une déchéance : les par­ents de Chi­hi­ro trans­for­més en cochons, les créa­tures de la Sor­cière de la lande et les hommes-mon­stres de guerre du Château ambu­lant en sont les exem­ples. Hau­ru lui-même pos­sède une part ani­male qu’il refuse et craint, et qu’il appar­tien­dra à Sophie de vain­cre. San, la princesse de Mononoke, est la seule fig­ure véri­ta­ble­ment trag­ique des humains-ani­maux : humaine recueil­lie par les loups alors qu’elle était petite, elle ne peut plus faire con­fi­ance à ceux de sa race, mais ne se résout pas à repouss­er Ashita­ka. À la fin du film, il lui reste tout à appren­dre de com­ment elle mèn­era son exis­tence, et elle devra appren­dre seule. Mais cer­tains humains devi­en­nent ani­maux par choix : ain­si, le bébé de Yuba­ba dans Chi­hi­ro préfère large­ment sa vie en souris. Mais le plus emblé­ma­tique de ces humains-ani­maux reste Mar­co, dans Por­co Rosso. Le doute plane dans le film sur les raisons de sa trans­for­ma­tion en cochon, mais il s’en accom­mode très bien : c’est le moyen d’échap­per à cer­taines respon­s­abil­ités, mais aus­si de pro­test­er con­tre le com­porte­ment des « nor­maux ». « La poli­tique ? Je laisse ça aux humains… », lance-t-il alors qu’on lui demande de financer le régime fas­ciste. Cer­taines créa­tures ani­males pos­sè­dent quant à elles des car­ac­téris­tiques humaines. C’est même un abus de lan­gage de présen­ter les choses ain­si : dans le monde de Miyaza­ki, les humains ne sont pas les seules créa­tures douées de sens, et le croire est la pre­mière des erreurs d’une human­ité qui méprise la nature et les esprits. Jiji, le chat de Kiki, Yaku­ru, la mon­ture d’Ashita­ka, et Teto, le renard écureuil de Nau­si­caä (qui revient fugi­tive­ment dans Le Château dans le ciel) sont des ani­maux doués de sens – et de parole, dans le cas du bavard Jiji – et générale­ment les com­pagnons les plus proches des héros. Leur présence est un gage de la qual­ité morale de ces per­son­nages. Les Omus de Nau­si­caä, et les Dieux-Loups de Mononoke sont d’une tout autre race : majestueux et puis­sants ani­maux, ils sont l’élite des représen­tants de la nature, doués d’une intel­li­gence et des sen­ti­ments d’une ter­ri­ble inten­sité. Ils ont sou­vent une fonc­tion mes­sian­ique vis-à-vis d’hu­mains qui ont trop vite oublié que leurs excès peu­vent prêter à con­séquence.

Le bes­ti­aire de Miyaza­ki verse par­fois com­plète­ment dans le fan­tas­tique. Ses deux derniers films voient ain­si l’ap­pari­tion des sor­cières avec le cou­ple Yubaba/Zeniba dans Chi­hi­ro, et la Sor­cière de la lande dans Le Château ambu­lant. Elles sont attachées à l’im­age européenne de la sor­cière : ridées, acar­iâtres et malveil­lantes. Là où elles dif­fèrent de l’im­age atten­due, c’est lorsque se réveil­lent en elles des sen­ti­ments de mater­nité pour Zéni­ba et de famille pour la Sor­cière de la lande. Les créa­tures mécaniques sont fort peu présentes dans l’œu­vre de Miyaza­ki, surtout vers le début de son œuvre. Ain­si, de la civil­i­sa­tion avancée de Lapu­ta, ne restent que les robots chargés de l’en­tre­tien du château volant. Mais c’est dans Nau­si­caä que l’on trou­ve la créa­ture mécanique la plus impres­sion­nante : le Dieu-Guer­ri­er. Fils des hommes et de leur sci­ence, il est un mélange hor­ri­ble de mécanique et de chair, dont le seul but est la destruc­tion. Les esprits, enfin, com­plè­tent le bes­ti­aire du réal­isa­teur. Ils sont bien plus présents à l’écran. C’est un héritage de la cul­ture ani­miste japon­aise très présente chez Miyaza­ki. Cer­tains, tel le Dieu-Cerf de Mononoke, ou Haku dans Chi­hi­ro, sont des divinités tutélaires de grande puis­sance. D’autres ne répon­dent à aucun élé­ment naturel, ce qui leur cause une ter­ri­ble souf­france : ain­si, on se sou­vien­dra du Sans-vis­age dans Chi­hi­ro. Mais la plu­part sont des divinités mod­estes, mais non moins impor­tantes : Cal­cifer, dans Le Château ambu­lant, est un esprit du feu ; les Kona­ma de Mononoke, des esprits des arbres ; et on ren­con­tre un splen­dide esprit de la riv­ière dans Chi­hi­ro. Le film le plus « spir­ituel » reste sans con­teste Mon voisin Totoro, où les petites filles ren­con­trent les esprits de la suie et de la pous­sière, les « noiraudes » ; un esprit du vent, le chat-bus ; mais enfin et surtout les Totoros eux-mêmes, qui sont sans doute des esprits des arbres, bien que le plus gros puisse être un esprit de la nature bien plus glob­al.

Le vent, et son corol­laire le vol, sont dans l’œu­vre de Miyaza­ki l’élé­ment naturel le plus présent, et le plus libéra­teur. Expres­sion suprême de la lib­erté, le vol est tou­jours présent, sou­vent intime­ment lié à la per­son­ne même du héros : c’est le cas dans tous les films, par­ti­c­ulière­ment Kiki, Nau­si­caä, ou Por­co Rosso, la seule excep­tion restant Princesse Mononoke. Sauvagerie indompt­able, et expres­sion ultime, du fait de son car­ac­tère mortelle­ment dan­gereux, de l’af­fir­ma­tion de soi par les héros, le vol est le trait d’u­nion entre la nature et l’hu­main, le moment où la sym­biose s’opère.

Le film comme miroir, le personnage comme idéal

Dans aucun de ses films, Miyaza­ki ne se dis­tan­cie réelle­ment de son per­son­nage prin­ci­pal : il s’ag­it avant tout de créer un phénomène d’i­den­ti­fi­ca­tion, mais aus­si d’é­mu­la­tion de la part du spec­ta­teur. Cela fait du réal­isa­teur un auteur à thèse : terme haute­ment rébar­batif qu’il faut nuancer ici. Ain­si, quelques temps avant la sor­tie du Voy­age de Chi­hi­ro, Miyaza­ki avait annon­cé vouloir créer un film qui « redonnerait aux jeunes japon­ais l’en­vie de tra­vailler ». Là où on pou­vait s’at­ten­dre, après de tels pro­pos, à une œuvre pous­sive et démon­stra­tive, Miyaza­ki a sor­ti une de ces œuvres les plus rich­es visuelle­ment et scé­nar­is­tique­ment, un régal pour les yeux. Cela tient avant tout à la sci­ence du réal­isa­teur en ce qui con­cerne la pein­ture de ses per­son­nages.

Le per­son­nage de Miyaza­ki ne se con­stru­it jamais qu’en rap­port avec l’autre. Il ne se définit vrai­ment qu’en sit­u­a­tion, sans démon­stra­tion préar­rangée, ou his­torique énon­cé à l’a­vance. Cela met le spec­ta­teur en vis-à-vis direct avec le per­son­nage, en posi­tion de décou­vrir presque en même temps que lui la per­son­nal­ité de celui ou celle dont il suit les aven­tures. Là où le mil­i­taire, désigné donc comme le seul véri­ta­ble antag­o­niste, le mépris, les per­son­nages de Miyaza­ki se définis­sent tou­jours par leur rap­port exis­tant à l’autre. Pour cer­taines, il passe par le regard des autres (Kiki, Chi­hi­ro ou Sophie dans Le Château ambu­lant). Mais pour toutes et tous, ce rap­port existe avant tout dans ce qu’ils appor­tent à l’autre, ou ce que l’autre leur apporte. Le des­tin semi-mes­sian­ique des per­son­nages de Miyaza­ki est l’ex­pres­sion de l’idéal du réal­isa­teur : une société de l’in­ter­ac­tion, voire de l’en­traide – et le con­traire plus ou moins avoué d’une société actuelle à l’in­di­vid­u­al­isme égo­cen­trique crois­sant.

Le per­son­nage le plus à même de se for­mer grâce à sa rela­tion aux autres est évidem­ment, par essence, l’en­fant : ce n’est pas un hasard si tous les per­son­nages prin­ci­paux de Miyaza­ki ne dépassent pas l’ado­les­cence. Miyaza­ki s’adresse en tout pre­mier lieu aux enfants, non parce que l’an­i­ma­tion est un média dédaigné par les adultes (il reste à espér­er que la qual­ité du ciné­ma d’an­i­ma­tion de ces dernières années est par­venu à met­tre fin à cette con­cep­tion des plus erronées), mais parce que les thèmes de ses œuvres par­lent aux enfants. Être adulte, c’est con­sid­ér­er le com­pro­mis comme indigne, le doute comme une faib­lesse, et donc refuser le retour sur ses idées reçues et l’ou­ver­ture vers des idées neuves. Le respect, con­di­tion fon­da­men­tale de la qual­ité d’un indi­vidu, est donc une qual­ité bien plus com­mune chez les enfants, ou ceux qui ont gardé un état d’e­sprit sim­i­laire (le père des petites dans Totoro ou Mar­co de Por­co Rosso sont des exem­ples d’une tour­nure d’e­sprit ori­en­tée vers la tolérance et le rêve). Pour Miyaza­ki, l’en­fance est une péri­ode plus som­bre, plus dure que l’im­age tra­di­tion­nelle­ment véhiculée par le ciné­ma : il sait que les expéri­ences de cet âge se font avant tout dans la douleur, et s’adresse à un pub­lic con­scient de cela. Si elle le fait avec le sourire, le départ de Kiki de sa famille à treize ans reste un trau­ma­tisme man­i­feste, une façon ter­ri­ble­ment dure d’ex­péri­menter la soli­tude. Quant à Nau­si­caä, Pazu dans Le Château ambu­lant, Fio dans Por­co Rosso, Ashita­ka dans Mononoke ou Chi­hi­ro, toutes et tous peinent sous le poids de ter­ri­bles respon­s­abil­ités. Mais l’en­fance, c’est avant tout pour Miyaza­ki la pos­si­bil­ité d’être absolu, de n’avoir pas été souil­lé par les las­si­tudes du monde, de pou­voir par­ler d’e­spoir sans y ajouter dans un sous-enten­du tout ce que l’âge adulte amène d’amer­tume et de renon­ce­ment.

Miyaza­ki reste, et c’est un hor­ri­ble lieu com­mun, un incur­able rêveur. Mais, loin de l’im­age stéréo­typée et dére­spon­s­abil­isée qu’on attache à cette notion en Occi­dent, il se donne avec cette ten­dance au rêve et à l’en­fance, le droit et le devoir de s’en­v­ol­er intel­lectuelle­ment, et de s’en­flam­mer. Son œuvre est dans un même temps un appel à ne pas asep­tis­er l’e­sprit des enfants, et à revenir à la sagesse qu’ils pos­sè­dent incon­sciem­ment.

Annexe : Le cinéma de Miyazaki en huit films, quelques dates, faits et analyses

1984 : Nau­si­caä de la Val­lée du Vent

Ani­ma­teur déjà chevron­né pour la télévi­sion, Miyaza­ki arrive sur les grands écrans avec l’adap­ta­tion de son pro­pre man­ga-fleuve. Le suc­cès phénomé­nal du film per­me­t­tra au réal­isa­teur de fonder, avec son com­plice Isao Taka­ha­ta, le stu­dio Ghi­b­li. Puis­sant et som­bre, ce pre­mier film est avant tout un noir réc­it de guerre. On y trou­ve l’essence de son œuvre, et savoir pass­er aujour­d’hui au-delà de l’an­i­ma­tion très datée per­met de décou­vrir un film com­pendi­um des thèmes et des obses­sions de son auteur.

1986 : Lapu­ta, le château dans le ciel

Avec ce sec­ond film, la thé­ma­tique du vol devient vrai­ment cen­trale dans l’œu­vre de Miyaza­ki. Enlevé, ryth­mé, incroy­able­ment maîtrisé, le film est fausse­ment can­dide. On y lira avant tout une féroce cri­tique d’un sys­tème mil­i­taire prompt à utilis­er con­tre toute pru­dence, les armes les plus destruc­tri­ces.

1988 : Mon voisin Totoro

Réc­it com­plète­ment onirique, Totoro mar­que une pause dans la série des films rocam­bo­lesques et ani­més de son auteur. Film calme et doux, il mar­que un tour­nant dans la car­rière de son auteur : c’est la pre­mière fois que la splen­deur graphique pénètre réelle­ment dans les films de Miyaza­ki. Pétri de sym­bol­es graves, Totoro est avant tout un con­te de fées mer­veilleux, la quin­tes­sence de la féerie chez le réal­isa­teur. Presque dépourvu d’in­trigue, le film évoque Ozu : c’est avant tout le quo­ti­di­en, fut-il mag­ique, qui y est dépeint. Un quo­ti­di­en mer­veilleux, opposé à une « réal­ité » objec­tive mor­bide et implaca­ble. À sa façon pais­i­ble, Miyaza­ki com­mence dans ce film à mur­mur­er « pourquoi ne pas s’y laiss­er aller ? »

1989 : Kiki la petite sor­cière

Con­sid­érable­ment moins som­bre que ses deux pre­miers films, Kiki est un faux réc­it métaphorique sur la puberté, bien qu’il soit sou­vent con­sid­éré comme tel. Tout comme Chi­hi­ro, c’est surtout une fable sur la décou­verte de l’es­time de soi. Nos­tal­gique et bril­lam­ment scé­nar­isé, Kiki con­sacre le tal­ent de son auteur pour le traite­ment des per­son­nages, ain­si qu’un robuste sens de l’ac­tion, déjà aperçu dans Le Château de Cagliostro à la télévi­sion, ou dans Lapu­ta.

1992 : Por­co Rosso

Comme son prédécesseur, Por­co Rosso peint le monde idéal de son auteur, dans une Ital­ie fan­tas­mée et suran­née. Fio Pic­co­lo, qui accom­pa­gne Mar­co « Por­co Rosso », est la véri­ta­ble héroïne de ce film. Entre Nau­si­caä et Kiki, elle est très proche de cette dernière. Por­co Rosso est douce­ment nos­tal­gique, dra­ma­tique­ment très maîtrisé, et pétri d’un humour (de cochon) dévas­ta­teur. Le film étonne par la matu­rité de son traite­ment des per­son­nages – un trait présent, mais ici mag­nifié, depuis Totoro. La ten­dresse douce-amère, la poésie aéri­enne, mais aus­si sa per­fec­tion graphique et dra­ma­tique, font peut-être de ce film le meilleur de son auteur. Le Temps des ceris­es, superbe­ment repris dans le film, résonne bien après la fin…

1997 : Princesse Mononoke

Pre­mier film à con­naître une sor­tie sur grand écran dans l’Hexa­gone, Por­co Rosso aura été un demi-échec com­mer­cial. Princesse Mononoke ne con­naî­tra pas le même sort. Le film défer­le sur les écrans du monde entier après un suc­cès sans précé­dent pour un film d’an­i­ma­tion au Japon. Porté par ce qui est sans doute la meilleure com­po­si­tion de Joe Hisaishi chez Miyaza­ki, Mononoke redéfinit d’emblée les lim­ites du ciné­ma épique, aus­si bien sinon mieux qu’un Seigneur des anneaux. C’est surtout un film bilan pour son auteur, tant la par­en­té avec Nau­si­caä saute aux yeux, dans les enjeux et le traite­ment du scé­nario. Mononoke se voulait-il un film-tes­ta­ment ? Peut-être Miyaza­ki le croy­ait, lui qui fit un temps croire à son départ à la retraite après ce film.

2001 : Le Voy­age de Chi­hi­ro

Fort heureuse­ment, le réal­isa­teur revint sur sa déci­sion pour créer Chi­hi­ro, qu’il voulait un con­te à l’adresse des jeunes Japon­ais pour leur réap­pren­dre la valeur du tra­vail. Récom­pen­sé à juste titre à Berlin (et un peu partout dans le monde, notam­ment aux Oscars 2003), Chi­hi­ro est une réus­site écla­tante. Mar­qué comme tou­jours par la maîtrise de l’ac­tion de son réal­isa­teur, le film emporte son spec­ta­teur dès ses pre­miers instants, mal­gré une mul­ti­tude de per­son­nages. Émou­vantes en dia­ble, les dernières séquences lais­sent le goût doux-amer d’une aven­ture hélas ter­minée, mais qu’on aurait vécue soi-même. Comme les meilleurs con­tes de fées…

2004 : Le Château ambu­lant

Dernier film en date du réal­isa­teur, Le Château ambu­lant mon­tre un réal­isa­teur peut-être un petit peu dépassé par son monde foi­son­nant. De retour sur les ter­res de son Europe fan­tas­mée, Miyaza­ki mon­tre moins de maîtrise face à des per­son­nages qui rap­pel­lent forte­ment ceux de son précé­dent film, la cohérence sub­tile de Chi­hi­ro en moins. Reste que la grande beauté de son scé­nario et la splen­deur des images sauvent un film par­fois un peu trop chao­tique.