Après L’Ange ivre, les ciné­mas Action pro­posent un nou­v­el inédit de Kuro­sawa datant de 1955 : Vivre dans la peur. Un chef de famille développe une peur d’at­taque atom­ique – il tente de fuir au Brésil, mais sa famille qu’il tient à emmen­er avec lui l’en empêche, le traî­nant devant un tri­bunal pour le met­tre sous tutelle. M. Hama­da, le den­tiste nom­mé comme médi­a­teur dans l’af­faire, est per­plexe. Il se sent proche de cet homme apparem­ment raisonnable, mais com­prend les argu­ments de la famille. Au fur et à mesure que son per­son­nage som­bre dans la folie, Kuro­sawa évoque le Japon con­tem­po­rain, celui de l’après Hiroshi­ma, tra­vail­lé par la moder­nité quoique tou­jours con­finé dans ses struc­tures tra­di­tion­nelles, notam­ment famil­iales. La vir­tu­osité de sa mise en scène est évi­dente, mais le film reste peu sur­prenant et en deçà de l’é­mo­tion escomp­tée. Sans doute, cinquante ans entre alors et aujour­d’hui ont con­tribué à l’user. Reste que c’est tout de même un Kuro­sawa à décou­vrir, rien que par curiosité.

Kuro­sawa tourne Vivre dans la peur en 1955, et y décrit le Japon de l’im­mé­di­at après-guerre… ce à quoi le pub­lic occi­den­tal n’est pas for­cé­ment accou­tumé. On con­naît mieux en effet ses grandes fresques his­toriques : Ran, Der­sou Ouza­la, Les Sept Samouraïs. Le film s’ou­vre ici sur les rues de Tokyo, où des foules en col blanc et en cra­vate, séparées par le pas­sage des tramways et des vélos, s’é­coulent. La ville est omniprésente : les extérieurs plon­gent qua­si-sys­té­ma­tique­ment dans un envi­ron­nement urbain. Quant aux intérieurs, triv­i­aux (un cab­i­net den­taire, une salle de tri­bunal, un foy­er famil­ial), ils sont sat­urés, au son, de bruits de rue – klax­ons, vrom­bisse­ments de moteur, sirènes, etc. C’est l’été, la chaleur est tor­ride, les per­son­nages de Vivre dans la peur passent leur temps en bras de chemise ou torse nu à éponger la sueur qui baigne leur front, à s’éven­ter. Un jet d’eau se pro­pose à eux ? Ils se jet­tent dessous, rom­pus par la canicule. Hors de cette atmo­sphère étouf­fante, Kuro­sawa ménage seule­ment deux échap­pées : l’une, lors d’un petit film pro­jeté en famille, mon­tre la ferme prospère d’un Japon­ais instal­lé au Brésil ; l’autre fait grimper Naka­ji­ma sur les hau­teurs de Tokyo, en com­pag­nie de ce même Japon­ais, pour con­tem­pler le mont Fuji. On a là un con­traste intense entre la vision asphyxi­ante d’un Japon urbain, moite, grouil­lant, mécan­isé, occi­den­tal­isé (cf. le jazz récur­rent) et l’éter­nel mont Fuji, «blanc l’hiv­er», lieu de ral­liement des Japon­ais, même expa­triés, ou la propo­si­tion d’une fuite à l’é­tranger, en Amérique du Sud. Il y a comme un malaise, une impos­si­bil­ité à s’ou­bli­er dans ce Japon des années 1950.

Sym­bole ou symp­tôme de ce malaise dif­fus, la men­ace atom­ique, qui fait le sujet du film : Kiichi Naka­ji­ma (inter­prété par Toshi­ro Mifu­ne) est tout à son angoisse de la bombe. À vrai dire, comme le révèle un autre per­son­nage du film, «sa peur du péril atom­ique, nous la parta­geons tous.» Mais voilà, Naka­ji­ma est un chef de famille, un directeur d’u­sine, c’est lui qui tient les cor­dons de la bourse. Ses enfants, nom­breux, sont à sa charge, y com­pris les pièces rap­portées, et les enfants adultérins, totale­ment dépen­dants de lui – même s’il ne les recon­naît pas. «Je suis un fils adultérin. Ta famille ne m’ac­ceptera jamais. Si tu m’as­sures un cer­tain cap­i­tal, je m’en sor­ti­rai ici.» Quand Naka­ji­ma se met en tête de con­stru­ire un abri souter­rain, passe encore ; mais quand il par­le d’échang­er l’u­sine con­tre un ter­rain au Brésil, il con­vient de le met­tre sous tutelle. Nœud de vipères toky­oïte : la famille se retrou­ve au tri­bunal, devant juge et médi­a­teur. L’in­térêt de la con­struc­tion nar­ra­tive est que Kuro­sawa donne corps, dans la struc­ture tra­di­tion­nelle d’une famille japon­aise, et sous forme d’une per­tur­ba­tion irréversible, au trau­ma­tisme du bom­barde­ment atom­ique. D’un côté, il y a la peur dévo­rante de Naka­ji­ma, et son rêve d’un eldo­ra­do pais­i­ble en Amérique du Sud. De l’autre pour les mem­bres de la famille, il y a la peur de la dépos­ses­sion, de la déchéance à l’é­tranger. Entre les deux, des ten­ta­tives de con­cil­i­a­tion affec­tive : le père offre à sa famille des jus d’o­r­ange dans les couloirs du tri­bunal, la mère con­tem­ple les pho­tos de l’homme généreux qu’é­tait autre­fois Naka­ji­ma. Kuro­sawa s’of­fre grâce à ce sché­ma de jolies pos­si­bil­ités de mise en scène, tour­nant avec trois caméras en même temps (comme sur Les Sept Samouraïs), créant dif­férents groupes par le cadre, muti­pli­ant les gros plans, les inserts, les recadrages. Le cer­cle famil­ial, à chaque fois qu’il est réu­ni dans une même pièce, est dis­lo­qué par l’usage du mon­tage.

On con­state avec déplaisir qu’au moins toute une dimen­sion de Vivre dans la peur est néan­moins périmée, c’est-à-dire l’ex­plo­ration pro­pre­ment dite de la folie de Naka­ji­ma. Seules quelques jolies scènes émer­gent du lot : Naka­ji­ma garde son petit-fils, des avions passent, puis un bruit de bombe se pro­duit, le bébé hurle, le grand-père se pré­cip­ite sur lui pour le pro­téger, il se met à pleu­voir, les bour­rasques soulèvent le linge. Voilà un beau moment trau­ma­tique. Kuro­sawa, con­state-t-on, a voulu don­ner une image con­crète des rav­ages de la peur. Naka­ji­ma vieil­lit très vite, rongé par son obses­sion. Amaigri, para­noïaque, fébrile der­rière ses gross­es lunettes de verre, un ric­tus inver­sé vis­sé aux lèvres, il lance, sous un tun­nel, au médi­a­teur qui l’a finale­ment placé sous tutelle : «La peur m’en­vahit chaque jour davan­tage. Je ne sais plus quoi faire. Vous m’avez infligé une tor­ture.» Naka­ji­ma développe son sys­tème au fur et à mesure que l’an­goisse l’avale tout entier, il va jusqu’à brûler lui-même son usine. En fin de compte, les dernières scènes à l’asile de fou sont assez pous­sives. À voir le soleil à tra­vers les bar­reaux, le patri­arche interné croit y con­tem­pler une terre en feu, atom­isée. De fait, Kuro­sawa s’est peut-être voulu trop démon­stratif et moral­isa­teur : «Est-ce vrai­ment lui qui est fou ou bien nous qui restons impas­si­bles en ces temps de folie ?»