Est-ce un pari insen­sé que de réalis­er un film sur l’homme sacré le plus mau­vais réal­isa­teur de tous les temps ? Sur un cinéaste de sur­croît trav­es­ti à ses heures per­dues, ayant mis ce jour-là pour être plus agile, per­ruque blonde et pull ango­ra ? Car Edward D. Wood Junior, réal­isa­teur de Glen or Glen­da, Bride of the Mon­ster ou Plan 9 from Out­er Space, films Z des années 1950, devenus cultes pour les ama­teurs de fan­tas­tique, est, dans sa méga­lo­manie, prêt à tout pour mon­tr­er à la face du monde ses tal­ents de cinéaste. Même à embauch­er un chef opéra­teur dal­tonien ou faire bap­tis­er l’intégralité de son équipe de tour­nage par les bons soins de l’Église bap­tiste de Bev­er­ly Hills mon­nayant bien sûr quelques dol­lars pour la pro­duc­tion de son ultime chef‑d’œuvre. En 1994, Tim Bur­ton, bercé par la loufo­querie créa­tive des ovnis de Mon­sieur Wood durant son enfance, lui rend hom­mage en édi­fi­ant un pro­jet de film qui retrace la vie et l’œuvre d’Ed Wood Junior. Totale­ment embal­lé par l’idée, Tim Bur­ton, qui devait, au départ, être le pro­duc­teur du film, en devient le réal­isa­teur. Le scé­nario est écrit en six semaines, le mon­tage financier s’avère dif­fi­cile, la Colum­bia se désen­gage du pro­jet et c’est finale­ment Dis­ney qui pro­duit le film pour une somme infime, le plus petit bud­get de Bur­ton depuis Pee-Wee Big Adven­ture. Grand film somptueux mais malade, Ed Wood ne trou­ve pas son pub­lic à la sor­tie. Et pour­tant, tout l’art de Tim Bur­ton est bien là, au creux de cet hom­mage en forme de con­fes­sion presque auto­bi­ographique.

Miroir, mon terrible miroir…

“Mourir doit être aven­ture ter­ri­ble­ment for­mi­da­ble !” : c’est Peter Pan qui le dit. Il y a fort à pari­er que si James Bar­rie, à la fin du XIXe siè­cle, n’avait pas don­né nais­sance à la fig­ure de Peter Pan, Bur­ton aurait cer­taine­ment don­né nais­sance au per­son­nage. Il l’a fait, d’ailleurs, dans son pre­mier court métrage, le mer­veilleux Vin­cent, ou l’his­toire de Vin­cent Mal­loy, le petit garçon qui ne sait pas réelle­ment sor­tir de son monde, entre Edgar Poe et Vin­cent Price. Tombes, squelettes, mon­stres et morts-vivants peu­plent l’imag­i­naire bur­tonien – un imag­i­naire de fan­tas­ti­cophile de longue date, imprégné d’une tolérance par­ti­c­ulière à cette race de cinéphile : celle d’aimer ses mon­stres. Depuis Le Fan­tôme de l’Opéra de Lon Chaney Jr, le bes­ti­aire fan­tas­tique s’est trou­vé agré­men­té d’une liste sans fin d’aber­ra­tions épou­vanta­bles qui se trou­vent tou­jours être à égal­ité d’ig­no­minie, voire supérieures en human­ité, aux humains qu’elles con­fron­tent. Et si le bes­ti­aire du fan­tas­tique est d’une infinie richesse con­cer­nant ses créa­tions imag­i­naires, nom­bres d’ac­teurs quant à eux bien con­crets ornent ses ténébreuses galeries : Bela Lugosi, Boris Karloff, Lon Chaney Jr, Christo­pher Lee, Peter Cush­ing… Vin­cent Price.

Vin­cent Price est, de l’aveu de Tim Bur­ton en per­son­ne, celui dont les séries B, pro­jetées en « dou­ble fea­ture » durant une bonne par­tie des week-ends de l’en­fance du futur cinéaste, ont forgé à la fois son imag­i­naire si sin­guli­er, et sa voca­tion de cinéaste. Bur­ton com­mence sa car­rière chez Dis­ney en tant que dessi­na­teur-ani­ma­teur sur Taram et le chau­dron mag­ique. Cette expéri­ence lui per­me­t­tra de tra­vailler avec Hen­ry Selick, réal­isa­teur à venir de L’É­trange Noël de M. Jack et de James et la pêche géante, sur son pre­mier court métrage, au ton déjà résol­u­ment per­son­nel : Vin­cent. Sur ce court métrage, c’est la voix si par­ti­c­ulière de Price qui récite le poème qui illus­tre la triste his­toire du petit garçon qui voulait être Vin­cent Price. Suprême con­sécra­tion pour un Bur­ton dont ce Vin­cent est un pen­dant auto­bi­ographique évi­dent, que celle de voir son idole de tou­jours don­ner vie à sa créa­tion.

Déjà à cette époque, Bur­ton démul­ti­pli­ait les miroirs que lui tendait le ciné­ma, une con­stante qui ne s’est jamais démen­tie dans son œuvre : Lydia dans Beetle­juice, tout le bes­ti­aire de ses deux Bat­man (car Bur­ton est autant Pin­gouin que Jok­er que Cat­woman que Bruce Wayne…), le héros trag­ique d’Edward aux mains d’ar­gent, Willie Won­ka autant que Char­lie dans Char­lie et la choco­la­terie… Tous sont à divers titres les alter ego de Bur­ton, ce qui assure la cohérence de son univers. Mais aucun de ses per­son­nages n’est autant Bur­ton que ne l’est le dou­ble Edward / Ed Wood. Edward aux mains d’ar­gent met­tait en scène un pan­tin ani­mé, issu des rêves d’un inven­teur pass­able­ment icon­o­claste; un créa­teur inter­prété par… Vin­cent Price. Visuelle­ment, la par­en­té entre la tig­nasse rebelle et le vis­age de gamin de Tim Bur­ton et celui de l’Ed­ward inter­prété par John­ny Depp (autre alter ego de Bur­ton) est fla­grante : pour la pre­mière fois, Bur­ton met explicite­ment en scène la fil­i­a­tion qui existe artis­tique­ment et en terme de sen­si­bil­ité entre lui et Vin­cent Price. Un Vin­cent Price qui décèdera avant d’avoir vu son dernier rôle à l’écran, comme Lugosi mour­ra dans Ed Wood sans avoir lais­sé le temps à son ami de mon­ter un ultime film.

Bur­ton l’avoue lui-même : alors qu’il ten­tait de met­tre sur pied Mary Reil­ly (qui sera pro­duit par ses soins mais réal­isé par Stephen Frears), il s’est vu pro­pos­er de pro­duire le scé­nario de Scott Alexan­der et Lar­ry Karaszews­ki à par­tir de la biogra­phie de celui qui s’é­tait vu affubler du titre de plus mau­vais réal­isa­teur de tous les temps : Night­mare of Ecsta­sy. Devant le tra­vail des deux scé­nar­istes, il choisit finale­ment de réalis­er le biopic le moins réal­iste du monde avec Ed Wood, notam­ment parce que leur traite­ment de Wood et de ses col­lab­o­ra­teurs cor­re­spondait certes à son univers, mais aus­si et surtout parce que la ressem­blance entre sa pro­pre expéri­ence vis-à-vis de Vin­cent Price et la rela­tion entre Wood et Bela Lugosi était red­outable­ment fidèle.

Mythe et Biopic

À la fois biopic et auto­bi­ogra­phie avouée, le film n’in­siste pour­tant que fort peu sur le réal­isme qu’on serait en droit d’at­ten­dre dans un tel genre. Bien au con­traire, Tim Bur­ton sem­ble avoir voulu avec Ed Wood tourn­er un biopic romancé d’Ed­ward Wood Jr, mais égale­ment le biopic d’une cer­taine idée du pas­sion­né du ciné­ma passé à la moulinette d’Hol­ly­wood. “C’est avec ce film qu’on se sou­vien­dra de moi”, mur­mure un Ed Wood brisé par l’é­mo­tion à la pre­mière du film posthume de Bela Lugosi, Plan 9 from Out­er Space. Le fait que ce film ait été voté pire film de tous les temps dans le com­pendi­um des Gold­en Turkey Awards est évidem­ment présent à l’e­sprit de Bur­ton, qui souhaite man­i­feste­ment que ses spec­ta­teurs recon­nais­sent bien ici l’ironie mor­dante et prophé­tique con­tenue dans la phrase pronon­cée par Wood. Que Wood n’ait jamais, en réal­ité, dit une telle chose (il n’y a même jamais eu de pre­mière à pro­pre­ment par­ler puisque Plan 9 from Out­er Space n’a con­nu les hon­neurs du grand écran qu’en dou­ble fea­ture) importe peu : Bur­ton s’est emparé d’une icône de la con­trecul­ture, et achève de la brandir à la face d’un Hol­ly­wood suff­isant et mesquin.

Car Bur­ton, non con­tent d’in­suf­fler toute une part de lui-même dans Wood, pose son per­son­nage comme une icône à recom­pos­er, après l’in­famie dont le réal­isa­teur a été vic­time dans la réal­ité. Non que l’œu­vre ciné­matographique de Wood mérite beau­coup mieux, mais Bur­ton prof­ite de l’op­por­tu­nité pour con­stru­ire une image par­faite­ment sym­bol­ique de l’ironie mesquine d’un Hol­ly­wood qui broie ceux qui osent croire aux chimères d’une créa­tion indépen­dante de grands cir­cuits com­mer­ciale­ment intéressés, et ce grâce à une forme très proche d’un réc­it hol­ly­woo­d­i­en clas­sique. Ed Wood com­mence ain­si par une longue expo­si­tion, des­tinée avant tout à pein­dre avec pré­ci­sion le por­trait des dif­férents pro­tag­o­nistes qui se ver­ront con­fron­tés dans le cli­max final. Il s’ag­it finale­ment d’une struc­ture très proche d’une suc­cess sto­ry hol­ly­woo­d­i­enne du type La vie est belle, de Capra.

Visuelle­ment, scé­nar­is­tique­ment, Ed Wood se rap­proche dans la forme et dans le fond de la tra­di­tion ten­dre et gen­ti­ment décalée par rap­port au réel des con­tes moraux de Capra, icône d’un Hol­ly­wood résol­u­ment opti­miste. Cette prox­im­ité n’est pas inno­cente : en allant dans le sens d’une déréal­i­sa­tion de son sujet au prof­it de la con­struc­tion d’un con­te pro­fondé­ment améri­cain, Bur­ton ne fait pas seule­ment quit­ter à Ed Wood les ter­res du biopic par maniérisme. C’est avant tout un choix moral. Son George Bai­ley se nomme Edward Wood Jr : il pos­sède la même générosité, la même intégrité, et l’on ne peut s’empêcher de voir dans la fin d’Ed Wood les derniers pas de Wood avant la désil­lu­sion qui pour­rait le con­duire à con­sid­ér­er les mêmes choix dras­tiques que Bai­ley qui s’ap­prête à sauter d’un pont – excep­té qu’au­cun ange gar­di­en ne sor­ti­ra réelle­ment Wood de son marasme. Après Plan 9, Wood som­br­era dans les pires pro­duc­tions, œuvrant notam­ment dans une pornogra­phie de bas tâcheron, avant de mourir à 54 ans, en 1978, alcoolique et expul­sé de son apparte­ment.

En con­stru­isant un héros axé sur un pos­i­tivisme out­ré (Wood sourit tou­jours avec appli­ca­tion, n’est jamais rien de moins que grandil­o­quent, sem­ble porter sur ses épaules tout l’op­ti­misme néces­saire à l’ac­com­plisse­ment de ses des­seins cinéphiliques), Bur­ton bran­dit à la face d’Hol­ly­wood le por­trait ironique de son per­son­nage favori. Wood, c’est Bai­ley, des années après la mort de l’idéal hol­ly­woo­d­i­en. Alors que l’u­sine à rêve con­tin­ue, en fil­igrane, de con­stru­ire cette chimère, Bur­ton reprend à son compte le thème du héros humain qui fini­ra par tri­om­pher parce qu’il y a un dieu et que celui-ci récom­pense les belles âmes. Wood chez Bur­ton est tout âme, habité tout entier par la pas­sion d’un ciné­ma certes plein de défauts, mais intè­gre. Dans le monde rêvé d’Hol­ly­wood, dans les illu­sions qu’elle promeut tou­jours, Wood devrait tri­om­pher – mais à l’in­star d’un Sam Lowry dans Brazil, il tri­om­phe dans l’il­lu­sion, dans la folie. La réal­ité est celle où Wood ne doit sa gloire qu’au mépris qu’on voue à son œuvre. Et Bur­ton de s’i­den­ti­fi­er, intime­ment et plus inten­sé­ment que jamais, à ce mar­tyr, écrasé par un Hol­ly­wood qui n’a pas pitié des dupes de ses fauss­es valeurs. Ed Wood n’ap­portera pas la rédemp­tion à son sujet, mais appa­raît rétro­spec­tive­ment, dans la car­rière de Bur­ton, comme le pina­cle de l’ex­pres­sion de sa per­son­nal­ité artis­tique, dont la spé­ci­ficité s’at­ténuera au fil du temps, dans ses réal­i­sa­tions ultérieures.

Des vivants un peu morts chez les morts-vivants

Doté de cet humour féro­ce­ment goth­ique, de ces séquences oniriques un poil cauchemardesques, Ed Wood est un film sur la cinéphilie, sur la mémoire des films per­dus qui met en scène toute une cul­ture prim­i­tive, celle de l’enfance, la résur­gence d’images anci­ennes et de peurs pro­fondes. Tout à la fois biopic et con­fes­sion auto­bi­ographique, le film de Bur­ton dépasse le cadre bien trop strict du film-hom­mage : la mort et ses dif­férents vis­ages, omniprésents dans la fil­mo­gra­phie de Bur­ton, jouent ici un rôle sal­va­teur. Car le goth­ique cher à Bur­ton n’est jamais un sim­ple déco­rum : si, en apparence, Bur­ton s’amuse et renoue avec la série B plaçant dans son cadre et comme toile de fond tous les attrib­uts du film d’horreur à petit bud­get, crânes, squelettes, corps d’animaux décharnés et zom­bies de toutes sortes, la dra­maturgie à l’œuvre dans Ed Wood, elle, joue sur un pari : celui de faire revivre et prospér­er les fig­ures anci­ennes, les mythes du ciné­ma, incar­nés par des fig­ures mortes mais pour­tant bien présentes.

Au com­mence­ment, était un cer­cueil comme un livre ouvert

Avant même d’attaquer le cœur du film, la richesse d’une œuvre comme Ed Wood se repère dans l’élaboration minu­tieuse et styl­isée des pré-générique et générique qui se posent d’emblée en purs spec­ta­cles. Un trav­el­ling avant nous laisse pénétr­er dans une mai­son han­tée. En guise de pré-générique, Criswell, ora­cle et prédi­ca­teur, sort de son cer­cueil et accueille le spec­ta­teur : “Amis, vous vous intéressez à l’inconnu, au mys­tère, à l’inexplicable… Votre cœur sup­port­era t‑il les effroy­ables péripéties de la véridique his­toire d’Edward D. Wood Junior ?” Les pre­mières images et un mou­ve­ment de caméra suff­isent à sceller un pacte avec le spec­ta­teur. La parole de Criswell s’annonce comme une pré­dic­tion. Bur­ton inclut sou­vent dès les pre­mières min­utes de ces films ce pacte avec le spec­ta­teur, représen­té par un dou­ble niveau de lec­ture et de mise en scène offrant comme une pro­fondeur de champ à la fic­tion. Au chevet de sa petite-fille, la grand-mère d’Edward aux mains d’ar­gent ouvre le livre et lit le con­te d’Edward qui s’avérera être à la fin du film sa pro­pre his­toire per­son­nelle. Dans Ed Wood, l’oralité du con­te est égale­ment un pas­sage et un pacte passé avec le spec­ta­teur : le dis­cours de Criswell sur­gis­sant du cer­cueil se sub­stitue à l’écrit du con­te d’Edward et à la parole de la grand-mère. Ain­si, dès les pre­mières min­utes, Bur­ton intro­duit l’usage d’une ini­ti­a­tion et d’un rite, deux notions étroite­ment liées aux pra­tiques cinéphiliques.

“Les cimetières font par­tie de mon âme”[1]

Le cimetière est un lieu cher au jeune Tim qui en fait, à l’adolescence, son ter­rain de jeu favori. Ce n’est sans doute pas un hasard s’il devient le pre­mier “paysage” à fig­ur­er dans le film, au générique. Par un jeu d’éclairs sur­gis­sant sur un fond noir, les pre­miers noms du générique appa­rais­sent, jusqu’au titre du film Ed Wood encadré par deux palmiers, qui cille comme un spot de lumière. Tout le générique est porté par la com­po­si­tion musi­cale d’Howard Shore qui mêle coups de ton­nerre, rythmes cubains, et mélodie incan­ta­toire élec­tron­ique que l’on dirait tout droit sor­tie d’outre-tombe. Il y a dans la musique de Shore une sen­sa­tion dif­fuse de frayeur très atmo­sphérique et toute la créa­tiv­ité musi­cale des années cinquante qui n’hésitait pas à métiss­er des clas­siques du be-bop ou du jazz et des sonorités exo­tiques comme les per­cus­sions cubaines. Cette musi­cal­ité effrayante et exo­tique dont l’inquiétante étrangeté est accen­tuée par l’éclatant con­traste du noir et du blanc et l’atmosphère résol­u­ment fan­tas­tique ne sont pas sans rap­pel­er le Vau­dou d’un cer­tain Jacques Tourneur. C’est porté par cette mélodie et la flu­id­ité des mou­ve­ments de caméra qu’apparaît le cimetière cher à Bur­ton : les noms des acteurs dont celui de Mar­tin Lan­dau inter­pré­tant Bela Lugosi en pre­mier sont inscrits sur les pier­res tombales. Lieu de refuge dans Edward aux mains d’ar­gent, le cimetière devient un appa­rat ciné­matographique néces­saire et pro­fondé­ment lié à la fab­ri­ca­tion du film dans Ed Wood. Ain­si, le spec­ta­teur assiste au déroule­ment du fil men­tal des films vus dans l’enfance, aux divers paysages de série b, du cimetière de car­ton-pâte aux fauss­es soucoupes volantes aus­si plates que des assi­ettes planant dans une nuit de velours trop noire pour être réal­iste, en pas­sant par la séquence sous-marine et le sur­gisse­ment d’un mon­stre marin, gigan­tesque pieu­vre se hissant jusqu’au ciel étoilé. Un trav­el­ling arrière fait alors appa­raître l’enseigne Hol­ly­wood et la ville elle-même comme minia­tur­isée. On quitte dès lors les paysages bis qui com­po­saient le générique pour pénétr­er en milieu urbain : nous sommes désor­mais en ville, à la sor­tie d’un ciné­ma et il pleut. C’est un retour prosaïque à la vie cita­dine après une plongée dans de chimériques décors : si l’histoire de la vie d’Ed Wood Junior ne fait que com­mencer, le générique du film de Bur­ton pose déjà les prémices d’une œuvre de ciné­ma.

Grandeur et déca­dence de Bela Lugosi : le White Zom­bie

« I met Bela Lugosi.
— Oh ! I thought he was dead !
— No. He is very much alive. »
— extraits d’un dia­logue entre Ed Wood et Dolores Fuller

S’il est une fig­ure essen­tielle du film, véri­ta­ble miroir dans lequel se meu­vent les émo­tions et sen­ti­ments du per­son­nage d’Ed Wood, c’est bien celle de l’acteur Bela Lugosi, inter­prété dans le film de Bur­ton par Mar­tin Lan­dau. Lugosi, comé­di­en orig­i­naire de Hon­grie, est l’une des fig­ures majeures du ciné­ma fan­tas­tique. Il joue d’abord des cen­taines de fois le per­son­nage de Drac­u­la au théâtre avant de repren­dre le rôle du célèbre comte san­guinaire pour Uni­ver­sal Pic­tures notam­ment dans le Drac­u­la réal­isé par Tod Brown­ing en 1931. Ain­si, l’image même de Drac­u­la est elle asso­ciée à Lugosi. Entre 1953 et 1959, l’acteur joue dans trois films réal­isés par Ed Wood, Glen or Glen­da ?, Bride of the Mon­ster et Plan 9 from Out­er Space. C’est lors du tour­nage de ce dernier film, que Bela Lugosi meurt d’une crise car­diaque. Il est à l’époque mor­phi­no­mane. Selon les pro­pres mots de Mar­tin Lan­dau, Lugosi serait une sorte de per­son­nage à la Tchekhov, “un per­son­nage aris­to­cra­tique, un homme des class­es supérieures, per­du dans un milieu qui lui est étranger”[2].

La beauté du film de Bur­ton transparaît net­te­ment à tra­vers la pâleur et la frag­ile trans­parence de ce mythe de ciné­ma per­son­nifié, “plus effrayant en vrai que dans les films”. Et même si Bur­ton ne renonce jamais à un sens de l’humour très noir, une mélan­col­ie finit pour­tant par point­er. La mort est bel et bien présente de manière ludique et référen­tielle sous la forme cinéphilique et fétichiste puisque l’on retrou­ve tous les attrib­uts du goth­ique et des mon­ster movies. Mais avec le per­son­nage de Lugosi inter­prété par Lan­dau, la mort a une présence réelle, véri­ta­ble : le film est l’histoire d’un deuil, le réc­it des derniers moments de la vie d’un être déjà voué à l’au-delà. En ce sens, Ed Wood est bien plus qu’un film sur l’amour du ciné­ma, c’est une œuvre qui retrace le chem­ine­ment de l’acte de créa­tion à tra­vers ses échecs répétés, ses illu­soires espérances. Mal­gré la répéti­tion qua­si cyclique et trag­ique­ment drôle des échecs d’Ed Wood, quelque chose de dra­ma­tique est véri­ta­ble­ment à l’œuvre : la genèse de créa­tion car, pour créer, la mémoire des films, l’adoration et la fétichi­sa­tion des icônes ne suff­isent plus, seul le deuil vécu est néces­saire. Dédié à Bela Lugosi mort pen­dant le tour­nage, Plan 9 from Out­er Space per­met à Ed Wood d’atteindre une con­sécra­tion, totale­ment imag­inée par Bur­ton. Bela est mort et sa seule sur­vivance reste un plan muet dans lequel on le voit sor­tir de chez lui vêtu de sa cape noire, plus pâle que la mort et cueil­lant une rose qui se fane dans ses mains. “C’est pour ce film qu’on se sou­vien­dra de moi” déclare Ed Wood. La mélan­col­ie du film naît de la présence simul­tanée d’un passé, celui des vieux films d’horreurs, films d’atmosphère – “la mode actuelle est aux insectes géants” déclare Wood, “la pure hor­reur est incon­sciente” sem­ble affirmer Lugosi – et d’un futur proche, l’annonce d’une mort prochaine, celle de Bela et, à tra­vers elle, la décrépi­tude de Wood dans la vie.

Ain­si, l’une des plus belles séquences du film est cette scène se déroulant le soir d’Halloween au cours de laque­lle Ed Wood se rend chez Bela, tous deux revoient à la télévi­sion l’un des vieux films de Bela présen­té par une ani­ma­trice de choc à la sen­su­al­ité goth­ique débor­dante et à l’ironie non moins mor­dante, Made­moi­selle Vam­pi­ra (inter­prétée par Lisa Marie, l’ex-compagne de Tim Bur­ton, et entre autres, ensor­ce­lante Mar­ti­enne en ape­san­teur dans Mars Attacks). Véri­ta­ble théâtre d’ombres chi­nois­es, mul­ti­pli­ant les effets de reflets et d’ombres alliés à la présence de voiles et d’écrans, cette scène pos­sède quelque chose de pro­fondé­ment ancien et d’originel qui rap­pelle les films muets nés de l’expressionnisme. Elle révèle tout à la fois l’art et l’intelligence de mise en scène de Bur­ton et fig­ure au même instant l’épreuve du temps. Pour Bela, il s’agit d’une ten­ta­tive de tour de magie exé­cuté sous le regard fasciné du jeune Ed Wood : Bela tente d’attirer vaine­ment sur lui par un jeu de mains le regard de la présen­ta­trice et l’ombre des mains du vieil homme, cette ombre qui n’est pas sans rap­pel­er cer­tains plans du Nos­fer­atu de Mur­nau, est pro­jetée sur la peau blanche de Wood dont le vis­age sert à présent d’écran vierge. Par croy­ance pro­fonde et effet de mimétisme, Ed exé­cute le même geste que le maître. Puis, épuisé par sa dépen­dance à la mor­phine, Bela se lève, sans doute pour aller se faire un fix, et passe en arrière-plan dans le fond de la pièce en tra­ver­sant un rideau. Dans le cadre de Bur­ton, on ne voit plus alors que Wood de trois quarts dont le vis­age est éclairé par l’écran de télévi­sion et l’ombre de Bela aux gestes lents, pro­jetée à tra­vers le voile diaphane. Au son, le générique du film White Zom­bie. Dans le même cadre, Bur­ton réus­sit à saisir plusieurs couch­es de tem­po­ral­ité. Cette séquence, prosaïque si l’on s’en tient à l’action pure – deux per­son­nes qui regar­dent la télévi­sion, l’une, en manque, va chercher sa drogue –, prend un tour fan­tas­tique : car, dans l’espace clos d’un vieux salon, c’est l’étrange mise en scène de l’au-delà, réal­isée au futur antérieur car représen­tant la con­jonc­tion du futur et du passé. Il y a comme une con­den­sa­tion du temps, avec la dif­fu­sion télévi­suelle d’un vieux film de Lugosi qui ren­voie à une époque révolue et démod­ée, celle des films d’horreur à l’ancienne, avec la présence du per­son­nage d’Ed Wood qui est l’actualité même du film, et enfin, avec l’ombre de Lugosi en arrière-plan comme une pré­mo­ni­tion de sa mort prochaine. “C’est ce que j’ai tou­jours aimé dans les films d’Ed Wood, leur qual­ité intem­porelle et indéfiniss­able, entre génie et ringard”[3] affirme Tim Bur­ton. Ces films qui sem­blent à la fois en avance et en retard sur leur époque. Le charme est enfin rompu lorsque Bela rejoint Ed Wood et repasse à tra­vers le rideau. La séquence se clôt sur une note toute dif­férente et presque bur­lesque, l’arrivée des enfants d’Halloween son­nant à la porte du vieil homme mor­phi­no­mane, ce dernier par­o­die alors dans un ultime élan son pro­pre rôle de Comte Drac­u­la. Mais la par­o­die s’avère être une épreuve de vérité pour le vieux fan­toche fatigué.

“En ce temps-là, c’é­tait comme si il y avait des dieux. Aujour­d’hui, tout est télévisé : de petits héros. De petites per­son­nes dans la boîte. (…) Les stars de l’an­cien temps : c’é­taient des géants, imprimés dans la lumière d’ar­gent, grands comme des maisons. Et quand vous les ren­con­triez, ils étaient tou­jours géants. Les gens avaient foi en eux.”
— Neil Gaiman, The Gold­fish Pool and Oth­er Sto­ries

Que ce soit dans le per­son­nage d’un Lugosi habité, han­té, rongé par le ciné­ma, ou dans celui de Wood que Bur­ton a défini­tive­ment voulu comme l’in­car­na­tion antin­o­mique d’un Hol­ly­wood doré et dis­paru; que ce soit dans une mise en scène d’une fidél­ité servile et amoureuse à des codes suran­nés comme dans le per­son­nage de Wood lui même obligé de devenir l’ac­teur de sa vie; que ce soit dans l’ironie suprême de la célébrité qui est dev­enue celle d’Ed­ward D. Wood Jr, comme celle que sem­ble red­outer et, en même temps, atten­dre Tim Bur­ton ; à tous ces moments, le ciné­ma habite Ed Wood, comme il peut habiter Boule­vard du cré­pus­cule, Mil­le­ni­um Actress ou Cen­ter Stage.

Comme dans tous ces films, lorsque le ciné­ma se sou­vient qu’il n’est finale­ment que col­ifichets et effets de leg­erde­main ; lorsqu’il se rap­pelle qu’il n’est réelle­ment que l’art de l’éphémère, le ciné­ma touche à une humil­ité sub­lime, et à l’essence même de son être. Une mélan­col­ie pro­fonde imprègne Ed Wood, et le Tim Bur­ton qui dirige ce film sur­vivra dans une forme baroque et autode­struc­trice, dans son film suiv­ant Mars Attacks. Puis vien­dront le temps des plus policés Sleepy Hol­low, Noces funèbres et autres Planète des singes, dans lesquels l’âme du réal­isa­teur aura défini­tive­ment dis­paru. Un Wood fic­tion­nel jouant à ne pas savoir ce qu’il dit lorsqu’il estime que Plan 9 sera son legs à la postérité, n’est-ce pas finale­ment un Bur­ton con­scient de sa com­pro­mis­sion avec tout ce qu’il reje­tait jusque-là dans ses films à venir?

Wood, le véri­ta­ble cinéaste, pos­sède dans Ed Wood prob­a­ble­ment le plus mag­nifique hom­mage que le monde du ciné­ma ait pu lui adress­er. Bur­ton, quant à lui, tente tant bien que mal de revenir à son moi pre­mier, avec un Char­lie et la choco­la­terie et un Sweeney Todd au baroque déca­dent et assez désor­don­né. Revoir Ed Wood aujour­d’hui per­met de se sou­venir de la finesse et du tal­ent d’un Bur­ton encore, et plus que jamais, indépen­dant. Boudé par le pub­lic à sa sor­tie, le film reste mal­gré tout le film prob­a­ble­ment le plus per­son­nel et le plus réus­si de son auteur.

Notes

Notes
↑1 in Antoine de Baecque, Tim Bur­ton, édi­tions des Cahiers du Ciné­ma, 2005, p.28.
↑2 in “Entre­tiens avec Mar­tin Lan­dau”, Cahiers du Ciné­ma n°492, p. 28.
↑3 in Tim Bur­ton, Antoine de Baecque, édi­tions des Cahiers du Ciné­ma, 2005, p.104.