En 1985, Ter­ry Gilliam réalise avec Brazil son pre­mier film réelle­ment indépen­dant de l’équipe du Mon­ty Python Fly­ing Cir­cus. L’hu­mour potache de la troupe anglaise est bien loin dans cette vari­a­tion sur le thème de 1984 de George Orwell, et la noirceur de son ironie val­urent à Gilliam la pre­mière et la plus fameuse de ses batailles avec les stu­dios, ses dis­trib­u­teurs d’alors refu­sant de sor­tir le film en l’é­tat. Fort heureuse­ment, les dis­trib­u­teurs européens n’eurent jamais cette pudeur, et c’est la ver­sion définie par Gilliam lui-même comme la “Final Direc­tor’s Cut”, qu’il nous a tou­jours été don­né de voir. En 1985, à sa sor­tie en France, cette pein­ture d’une société dic­ta­to­ri­ale, kafkaïenne, bureau­cra­tique jusqu’à l’ab­surde, avait la couleur du mau­vais rêve d’un adver­saire de la poli­tique qui allait être celle de Thatch­er et de Rea­gan. Que dire aujour­d’hui de l’héritage de Brazil ?

“Quelque part au vingtième siè­cle”, situent quelques mots au début de Brazil. La sit­u­a­tion géo­graphique est aus­si peu claire, mais une chose est sûre : la ville est le monde, et rien n’existe hors de ses lim­ites autorisées. Car tout est sujet à divers­es inter­dic­tions et lég­is­la­tions dans le monde ultra­bu­reau­cra­tique de Brazil, un monde que le doux rêveur Sam Lowry ne sup­porte que grâce à ses rêves. Jusqu’au jour où un improb­a­ble con­cours de cir­con­stances le met en présence de la femme de ses rêves, au sens pro­pre. Celle qu’il tente per­pétuelle­ment de sauver dans ses rêves épiques existe réelle­ment. Dès lors, il ira jusqu’à défi­er la toute puis­sante machine bureau­cra­tique pour la retrou­ver – mais ladite bureau­cratie refuse de se laiss­er faire…

Sam Lowry est le héros du pre­mier film réelle­ment indépen­dant de Ter­ry Gilliam après la péri­ode du Mon­ty Python Fly­ing Cir­cus. Comme tous les héros de Gilliam après ce film, il pos­sède les car­ac­téris­tiques que l’on peut imput­er au réal­isa­teur lui-même, tant il est évidem­ment que cha­cun, du Paris de Fish­er King au Baron de Mun­chausen, n’est jamais qu’un alter ego du réal­isa­teur. Per­pétuelle­ment en lutte face au monde, le héros chez Gilliam fait une con­fi­ance aveu­gle à ses rêves, et réa­gi­ra tou­jours dans cette logique. Si le rêve se man­i­feste dans la réal­ité, rien de plus nor­mal : ici, Lowry ne s’étonne pas vrai­ment lorsque Jill, la femme qu’il aime, s’avère être autre chose qu’un songe. Pour Gilliam, la réal­ité n’est qu’un sup­port pour con­cré­tis­er le rêve. Lowry, dans Brazil, est la seule per­son­ne à vivre par l’image : une image fugi­tive per­met d’apercevoir dans son apparte­ment plusieurs pho­tos de stars de l’âge d’or d’Hollywood. Partout ailleurs, règne l’absence de la moin­dre icono­gra­phie, hors celle de la pro­pa­gande de la bureau­cratie (“être sus­picieux donne con­fi­ance en soi” et autres “la déla­tion peut sauver des vies”). Lowry est l’homme pour qui l’image sig­ni­fie autre chose que la morale, pour qui l’art existe encore. Respec­tant donc l’art de la représen­ta­tion de l’irréel par son fac-sim­ilé en image, Lowry accepte que l’onirisme devi­enne con­cret, qu’il puisse retrou­ver Jill hors de son monde intérieur. Mais fon­da­men­tale­ment, Lowry n’est pas dupe. Sa représen­ta­tion de lui-même dans ses rêves est celle de l’homme-oiseau – image certes exal­tante, mais égale­ment réplique d’Icare, l’homme dont les ailes lui val­urent de se brûler au soleil. Lowry se con­naît, incon­sciem­ment peut-être, un des­tin excep­tion­nel – mais un des­tin dont la sin­gu­lar­ité le con­duira à sa perte.

Comme George Orwell, dont le 1984 est une inspi­ra­tion man­i­feste de Brazil, Gilliam n’établit aucune dis­tance nar­ra­tive dans sa dystopie – si ce n’est sa ten­dance à l’absurde grandil­o­quent. Celle-ci s’exprime notam­ment dans une esthé­tique out­rée, man­i­feste­ment héritée de l’œuvre de Fritz Lang, Metrop­o­lis et les Dr Mabuse en tête. Cette esthé­tique, de même que celle du film de l’année précé­dente par Rid­ley Scott, Blade Run­ner, définit le style très iden­ti­fi­able qu’on nom­mera plus tard le rétro­fu­tur. Décors total­i­taires out­rés, aux arro­gantes envolées archi­tec­turales héritées de la lit­téra­ture fan­tas­tique de la fin du XIXe siè­cle (Jules Verne notam­ment), et gad­gets futur­istes, se mêlent dans le rétro­fu­tur à une esthé­tique ves­ti­men­taire des années 1930. Ce monde est déjà tombé sous la coupe de la folie sta­tique total­i­taire d’un monde exclu­sive­ment procé­duri­er. Labyrinthes poli­tiques et bureau­cra­tiques, art à l’allure uni­verselle­ment écras­ante (que ce soient les build­ings cyclopéens comme les stat­ues d’anges aux faux airs sovié­tiques), musique calquée uni­verselle­ment sur le thème de la chan­son titre : la stase est partout dans Brazil, y com­pris dans la morale de sa société dom­i­nante. Même les enfants, pour­tant image vivante du chaos, repro­duisent à l’exact les mon­stru­osités poli­cières et procé­durières de leurs aînés dans leurs jeux. L’humain de Gilliam, dans Brazil, comme dans sa fil­mo­gra­phie entière, c’est pour­tant le chaos : Lowry rêve, refuse de se con­former aux règles les plus absur­des, con­stitue un élé­ment par essence sub­ver­sif. Refu­sant de se con­former aux règles d’un dieu moral et intolérant (ici incar­né dans la machine bureau­cra­tique), Gilliam per­pétue dans cha­cun de ses héros le mythe de Lucifer, l’ange qui dou­ta de la prov­i­dence divine d’un dieu unique, par essence syn­onyme de la stase. Le prix de ce doute – la déchéance – est lourd à pay­er, et Lowry, comme Paris, ou le Baron de Mun­chausen, savent per­tinem­ment qu’il en est ain­si.

Brazil est défini­tive­ment le film-monde de Gilliam. Jamais dans sa car­rière future n’aura t‑il réus­si avec autant d’intensité à met­tre son univers en scène. Le réal­isa­teur pos­sède, dans une cer­taine mesure, un rap­port obses­sion­nel à l’image, ce qui le rap­proche d’un John Car­pen­ter, Fed­eri­co Felli­ni, ou de la pre­mière péri­ode de Tim Bur­ton. Par essence, cha­cun de ces réal­isa­teurs se voit comme un homme-ciné­ma. Il pos­sède une vision artis­tique et thé­ma­tique qui struc­ture son monde, et qu’il n’est pas prêt à brad­er auprès de son audi­toire. Orwell con­clut 1984 sur une som­bre défaite ; Gilliam ter­mine Brazil sur une vic­toire qui est cepen­dant plus amère encore. Dès ce pre­mier film de sa car­rière en solo, il pose l’hypothèse du tri­om­phe comme vaine, et le com­bat pour y attein­dre comme l’essentiel. Ter­ry Gilliam, réal­isa­teur aux per­son­nal­ités muti­ples, pour­rait rajouter celle du Qui­chotte à sa déjà longue liste (ce qu’il a d’ailleurs ten­té de faire dans son pro­jet avorté, The Man Who Killed Don Quixote). Mais le Gilliam-Qui­chotte serait, et ce n’est que jus­tice, une créa­ture de roman, et non le « vrai », celui de Cer­van­tès. Dans son Cyra­no de Berg­er­ac, Ros­tand sou­tient dans la bouche de son héros que “[les moulins qui tour­nent à tous vents pour­raient, si on les attaquait] vous lancer dans la boue / ou bien dans les étoiles !” Gilliam-Qui­chotte s’est envolé dans les étoiles avec son magis­tral Brazil. Qu’un pré­cieux petit peu de lui y soit resté, qui man­quera à sa fil­mo­gra­phie future, n’est finale­ment qu’une con­clu­sion douce-amère, mais en tous points digne de ce grand rêveur qu’est Ter­ry Gilliam.