Il y a un moment, dans le nou­veau film de Tim Bur­ton, où des enfants plon­gent dans l’eau pour explor­er l’épave d’un paque­bot, laque­lle étreint, comme en secret, le sou­venir d’un cer­tain paque­bot, d’un grand paque­bot qui un jour per­cu­ta un ice­berg. Au moment de la sor­tie du film de James Cameron con­sacré à ce cer­tain paque­bot, Jean-Marc Lalanne décrivait ain­si son hori­zon dans les Cahiers du ciné­ma : « dans la mort, trou­ver une forme de ressource­ment, se replac­er aux orig­ines ». Et Titan­ic était bien cela : une façon de revenir à une cer­taine idée du clas­si­cisme dans les bois­eries et les dorures du bateau ressus­cité, en même temps qu’une longue élégie sur une épave, actant de la mort dudit clas­si­cisme par une tem­po­ral­ité mul­ti­pli­ant les allers-retours entre passé et présent via des tran­si­tions numériques tan­tôt régénérantes, tan­tôt mor­tifères. Or tel est ici juste­ment le pro­jet de Bur­ton : pass­er du bateau à l’épave, de l’épave au bateau ; bref, d’un état pur de son imag­i­naire à la con­science de sa dis­pari­tion, de signes tout entiers dirigés vers une idée de son imagerie à la car­bon­i­sa­tion pure et sim­ple de son style. À qui suit encore la car­rière du cinéaste, pareille dynamique ne sur­pren­dra pas tout à fait. C’est qu’elle est en fait la con­tin­u­a­tion bien plus retorse du principe niché au cœur du récent Franken­wee­nie, lequel, en ressus­ci­tant un court-métrage de jeunesse qui lui-même était affaire de résur­rec­tion, actait net­te­ment de l’état cri­tique d’un style con­join­te­ment muséi­fié et soumis à la com­po­si­tion para­doxale de sa syn­taxe (d’un côté la repro­duc­tion ad nau­se­am d’une for­mule lis­i­ble, de l’autre la per­méa­bil­ité tou­jours red­ite aux effets de mode – effets fish-eye de Char­lie et la choco­la­terie, couleurs sur­ex­posées du finale d’Alice au pays des mer­veilles, etc.).

L’orphelinat ou la machine-cinéma

Le film racon­te l’histoire de Jacob, qui, pour élu­cider la mort de son grand-père, débar­que dans un orphe­li­nat pour « enfants par­ti­c­uliers » aux pou­voirs var­iés, orphe­li­nat qui va, très claire­ment, pren­dre la forme de l’état pur du ciné­ma de Bur­ton. Réser­voir de ses obses­sions, ce refuge est pour lui une façon de con­denser son style dans un espace cir­con­scrit qui en four­nisse la muséi­fi­ca­tion col­orée : ces enfants rap­pel­lent et rejoignent les mul­ti­ples fig­ures des mar­gin­aux de sa fil­mo­gra­phie, offrant la pos­si­bil­ité tou­jours red­ite de les ériger, selon une con­stante de sa mise en scène, en pures vignettes. Une fois la mise en abîme bien dess­inée, il va s’agir, à la let­tre, de revenir à cet état pur, de ré-ani­mer l’ensemble (comme le fait d’ailleurs l’un des per­son­nages, avatar peu dis­cret du cinéaste qui s’emploie à faire revenir les morts et à injecter de la stop-motion dans l’univers numérique), tout en rap­pelant comme cet état demeure et demeur­era par­faite­ment illu­soire, car au bord du dépérisse­ment. C’est bien ce que racon­te le film : cet orphe­li­nat est une tanière pour les mar­gin­aux en ce qu’elle institue une boucle tem­porelle per­me­t­tant de revivre éter­nelle­ment la même journée (un jour de 1940 précé­dant un bom­barde­ment), de revoir exacte­ment les mêmes lieux, de vivre tou­jours les mêmes événe­ments, et d’y réa­gir pareille­ment.

La grande audace de la descrip­tion du lieu réside en ceci qu’elle le mue pro­gres­sive­ment en société de con­trôle, non-dit par­tiel du film qui fonc­tionne comme un memen­to mori anamor­phique ren­voy­ant dis­crète­ment à la décrépi­tude de Bur­ton­land. L’exercice du pou­voir de Miss Pere­grine (Eva Green), direc­trice de l’orphelinat, se dif­fuse pro­gres­sive­ment dans l’ensemble de la com­mu­nauté, présen­tant comme absol­u­ment nor­male la régu­la­tion chronométrique engageant chaque mem­bre à l’auto-répétition, sur le mod­èle d’un geste qua­si­ment indus­triel. Autrement dit : en lais­sant à ce per­son­nage le soin de régler soigneuse­ment la vie de l’orphelinat, dans le des­sein de le pro­téger des dis­so­nances du monde extérieur, Bur­ton dialec­tise net­te­ment le devenir-indus­triel de son imagerie, prenant égale­ment en compte la dis­pari­tion pro­gres­sive de l’horizon de la dis­so­nance dans une œuvre désor­mais mar­quée par une forme d’aplanissement fig­u­ratif.

Le tragique burtonien

Reste que le film, dans sa seule écri­t­ure, paraît dire davan­tage encore de l’état actuel de ce ciné­ma-là. Il est par exem­ple assez beau qu’il s’ouvre, une fois n’est pas cou­tume, sur le réel le plus prosaïque (un super­marché), et que pour­tant le métrage tout entier mette en œuvre une forme d’incapacité à filmer ce réel, tout son objet étant de s’en échap­per (via les boucles sus­men­tion­nées et la per­méa­bil­ité tem­porelle et spa­tiale qu’elles instau­rent). Dans cette per­spec­tive, il n’est jamais aus­si intéres­sant que lorsqu’il se donne pour tâche de filmer la con­t­a­m­i­na­tion dans l’image même du réel par l’imaginaire, lequel se niche tou­jours tout près de lui, avec cette manière toute bur­toni­enne de recourir à des com­po­si­tions assez pré­cis­es, à un cer­tain équili­bre des per­spec­tives, visant sans cesse la fix­ité de l’expressionnisme. Le film pour­rait d’ailleurs s’en tenir à cet art de la com­po­si­tion, racon­tant en creux l’histoire du point de vue du décor, mul­ti­pli­ant les béances lais­sant entr­er le mal (un gril­lage abîmé, un creux au beau milieu de buis­sons, etc.), les plans d’intérieur obéis­sant aux lois de la géométrie (façon Cali­gari), les per­cées lumineuses, qu’il pour­rait réac­tiv­er, au beau milieu d’une nuit améri­caine, une cer­taine forme de croy­ance (que d’ailleurs il mue en objet dra­ma­tique, avec ces grands méchants mangeurs d’yeux, arrachant aux enfants, c’est-à-dire aux croy­ants, leur capac­ité d’émerveillement).

Or cette méth­ode, ici sans doute plus encore qu’ailleurs, pointe ce que l’on nom­mera la grande tragédie du ciné­ma de Bur­ton : s’il entend bien recon­duire la fix­ité expres­sion­niste (fix­ité d’ailleurs assumée par le matéri­au lit­téraire dont s’inspire le film, à savoir un roman émail­lé de pho­togra­phies mys­térieuses), les his­toires qu’il racon­te impliquent néces­saire­ment du mou­ve­ment – ou, plutôt : de l’action. La mise en scène de l’action a tou­jours été la pre­mière lim­ite d’une œuvre faisant repos­er l’articulation entre con­so­nances et dis­so­nances sur des jeux de lignes et d’angles, mais jamais sur le mon­tage pro­pre­ment dit, d’où il suit que l’agitation soit chaque fois par­faite­ment illis­i­ble, pré­cisé­ment parce qu’elle ne per­met pas d’inscrire un sen­ti­ment de durée dans les plans. Le trag­ique con­siste en ceci que le visuel, qui tou­jours tente de s’articuler au nar­ratif, ne parvient jamais à le ren­con­tr­er. Que faire de cette impasse ? Com­ment la racon­ter ? À ces ques­tions, Bur­ton sem­ble désor­mais répon­dre comme suit : pos­er à chaque film les con­di­tions de pos­si­bil­ité de l’état pur de son ciné­ma, en éprou­ver la pureté par des péripéties, et appren­dre à le retrou­ver, tout en ayant con­science d’étreindre un fan­tôme. Tel est l’horizon, peut-être frus­trant mais pro­pre­ment pas­sion­nant, qu’il se fixe désor­mais.