Entre 1990 et 1994, Tim Bur­ton réalise ce qui reste à ce jour ses films les plus impor­tants, les plus per­son­nels : Edward aux mains d’ar­gent, Bat­man le défi et Ed Wood. Si le sec­ond resplen­dit des funèbres et baro­ques lueurs d’un Gotham plus habité par son réal­isa­teur en roue libre que par son super-héros titre absent – à tel point que cet excès lui alién­era cer­tains spec­ta­teurs –, Edward et Ed Wood se posent en dou­ble por­trait du réal­isa­teur. Edward, par­ti­c­ulière­ment, reste un mir­a­cle d’équili­bre gracile, de finesse nar­ra­tive alliés à l’imag­i­na­tion débor­dante de Bur­ton, qu’il est par­venu cette fois à con­tenir, pour le meilleur. Si Edward est une date pour son réal­isa­teur, c’est égale­ment l’une des plus belles com­po­si­tions de son musi­cien attitré de l’époque, Dan­ny Elf­man, mais aus­si et surtout la seule appari­tion à l’écran de l’ac­teur qui a fait de Bur­ton ce qu’il est aujour­d’hui : Vin­cent Price. Un film loin d’être par­fait, mais qui bran­dit haut et fier ses fragilités, avec une humil­ité touchante qui échap­pa à Bur­ton par la suite.

Elle vit dans son monde à elle, un monde de petits bibelots de verre.
– Tom, à pro­pos de sa sœur, in La Ménagerie de verre, Ten­nessee Williams

Lorsqu’il évoque sa décou­verte du ciné­ma et de sa voca­tion de cinéaste, Tim Bur­ton rap­pelle ses séances de films d’épou­vante bon marché, de séries B issues des pro­duc­tions de la Ham­mer ou de Roger Cor­man, qui ont don­né corps à son imag­i­naire si per­son­nel. Mais de son pro­pre aveu, c’est l’ac­teur Vin­cent Price qui lui don­nera l’en­vie de devenir cinéaste. En 1982, dans son court métrage Vin­cent, Bur­ton met en scène un petit garçon au vis­age tri­an­gu­laire, aux cheveux noirs hir­sutes et fou, porté sur l’in­tro­spec­tion, Edgar Poe et le règne de l’imag­i­na­tion – et qui a pour prin­ci­pale fan­taisie de se pren­dre pour Vin­cent Price. Au terme des cinq min­utes du court métrage, Vin­cent s’ef­fon­dre, comme le nar­ra­teur du Cor­beau de Poe, et le doute n’est guère per­mis sur le fait que le jeune garçon meure. Dif­fi­cile­ment défendu à l’époque face à ses pro­duc­teurs de chez Dis­ney, Vin­cent pos­sède la forme que désir­ait lui don­ner Bur­ton, et le poème qui l’ac­com­pa­gne est lu par Vin­cent Price lui-même. Le jeu de miroirs entre acteur et spec­ta­teur, auteur et per­son­nage, qui est rap­pelé et dévelop­pé dans Edward est déjà présent, d’au­tant plus forte­ment que le men­tor imag­i­naire Vin­cent Price (celui rêvé par le Bur­ton ado­les­cent comme par le jeune Vin­cent) est ici réel.

Ce jeu de rôles fan­tas­més devenant réel s’é­panouit réelle­ment dans Edward aux mains d’ar­gent. Edward est inter­prété par John­ny Depp, man­i­feste­ment acteur fétiche de Bur­ton depuis Edward, jusqu’à Ed Wood, Sweeney Todd, Les Noces funèbres, Sleepy Hol­low ou encore Char­lie et la choco­la­terie. Dans cha­cun de ses rôles, Depp voit sa ressem­blance naturelle avec Bur­ton accen­tuée, et Willy Won­ka, Ich­a­bod Crane ou Edward sem­blent autant de man­i­fes­ta­tions pré­cis­es de la façon dont se con­sid­ère le réal­isa­teur. Edward est créé ex nihi­lo par son “père”, inven­teur de génie dont on n’en­ten­dra pra­tique­ment jamais la voix, et inter­prété par Vin­cent Price. Et s’il est créé par Price, il n’est “pas fini”, ne pou­vant pas touch­er le monde autrement qu’au moyen de mains dont les doigts sont autant de ciseaux. La métaphore de Bur­ton est ici trans­par­ente : tour­men­té par un monde intérieur qu’il expose réelle­ment pour la pre­mière fois au monde, Bur­ton-Edward ne sait pas vrai­ment com­ment ten­dre la main à ses con­tem­po­rains sans les effray­er, sans les bless­er pour autant. L’in­ven­teur, quant à lui, meurt avant d’avoir pu par­faire son inven­tion. On imag­ine sans peine com­bi­en la coïn­ci­dence a dû touch­er Tim Bur­ton, lorsque Vin­cent Price s’éteint alors qu’Edward est en post-pro­duc­tion : Bur­ton a filmé son acteur-men­tor dans une scène où il meurt, peu avant la mort réelle de celui-ci, et sans que celui-ci ait jamais pu voir la scène. Il importe d’ailleurs de rap­procher cette anec­dote de celle liant Ed Wood à Bela Lugosi, et à l’u­til­i­sa­tion qu’en fait Bur­ton dans Ed Wood.

Price, l’homme aux rôles de savants fous les plus out­rés – il n’y a qu’à revoir les remar­quables L’Homme au masque de cire, L’Abom­inable Dr Phibes ou Théâtre de sang pour s’en con­va­in­cre – pour­suit ici son rôle de sci­en­tifique hors du monde, refu­sant la norme et ses con­tin­gences – mais prob­a­ble­ment pour la seule fois dans sa car­rière, son per­son­nage est un savant certes fou, mais déli­cat, rêveur et apaisé. Peut-on extrapol­er, et con­sid­ér­er qu’il en va de la rela­tion entre Bur­ton et Price comme entre Wood et Lugosi? Dans Ed Wood, le réal­isa­teur incar­né par John­ny Depp ne cesse jamais de vouloir amen­er à l’écran un Bela Lugosi vieil­lis­sant et accro à la drogue dure. La dernière appari­tion de Lugosi sera insérée dans le pro­logue de Plan 9 from Out­er Space, mais Ed Wood mon­tre le réal­isa­teur ten­tant de diriger son acteur dans un énième rôle de savant fou grandil­o­quent. Épuisé, et au bord de la mort, Lugosi lui sug­gère plutôt une com­po­si­tion plus calme et mélan­col­ique. Si la même sol­lic­i­tude est cer­taine­ment présente dans la façon dont Bur­ton a dirigé Vin­cent Price dans Edward aux mains d’ar­gent, c’est aus­si et surtout parce que le réal­isa­teur a sor­ti le per­son­nage de l’in­ven­teur de son univers pro­pre, un univers dont Edward est prob­a­ble­ment l’ex­pres­sion la plus intè­gre à l’écran.

Plus encore que dans son baroque Beetle­juice, Bur­ton iden­ti­fie claire­ment l’en­ne­mi dans Edward : c’est la norme. Non que le pro­pos soit pro­fondé­ment soci­ologique – même si les angoiss­es de Bur­ton dans ce film valent bien celles de David Lynch dans Blue Vel­vet – mais Bur­ton sem­ble avoir hor­reur de tout ce qui touche au niv­elle­ment de l’o­rig­i­nal­ité. Dans Edward, la norme s’ex­prime avant dans le por­trait d’une bour­geoisie de ban­lieue très typ­iques d’an­nées 1950 issues d’une Amer­i­can way of life fan­tas­mée : maisons clonées, rangées, aux couleurs pas­tels pour ne pas cho­quer l’œil, entourées de jardins que l’on tond tous les jours et de voitures ruti­lantes briquées; voitures qui par­tent au tra­vail dans un même mou­ve­ment, à la même heure; trot­toirs et chemins que l’on emprunte qu’à angles droits; per­son­nages cor­re­spon­dant pré­cisé­ment à un arché­type, sans nuance… Évidem­ment, Bur­ton force le trait, à des­sein. Il met en scène sa ban­lieue avec un bur­lesque froid, glaçant, en con­frontant son héros fausse­ment naïf aux absur­dités matéri­al­istes d’une norme qui lui fait peur. Car Bur­ton, man­i­feste­ment, ne juge pas, ni ne dén­i­gre, ceux qu’il désigne comme ses cibles : il en a bel et bien peur. La con­cep­tion de la vie qui place l’achat d’un 4x4, le fait de dormir sur un waterbed, le bar­be­cue et les ragots comme seules inter­ac­tions sociales, au cœur d’un idéal de vie, ter­ri­fie un Bur­ton qui, à l’im­age des étranges anti-héros qui peu­plent son recueil de poèmes La Triste Fin du petit enfant huître, sem­ble devoir se fan­er au sim­ple con­tact de ce monde bien rangé.

«On ne peut pas gag­n­er sa vie avec des cook­ies», lance, péremp­toire, le père de Kim, dont la famille accueille Edward, lorsqu’il apprend que celui-ci ne se fait pas pay­er pour ses divers travaux. Et Bur­ton de répon­dre, insolem­ment : si, on peut. Et les cook­ies sont cer­taine­ment plus que ce que croient les «gens nor­maux». Bur­ton veille à cass­er les codes de la norme visuelle : ses pre­miers plans, dans le château de l’in­ven­teur, rap­pel­lent inten­sé­ment l’esthé­tique de l’ex­pres­sion­nisme alle­mand, son titre même est écrit en let­tres out­rées, penchées, le nom de John­ny Depp dans le générique est asso­cié à une sculp­ture tor­turée. Cette out­rance vient avant tout de la fidél­ité de Bur­ton à un autre genre nar­ratif : le con­te de fée – école Grimm ou Oscar Wilde, c’est au choix. Un monde des con­tes où la beauté gracile du mer­veilleux côtoie le som­bre, le caché, l’in­quié­tant. Et tel l’un de ces réc­its, Edward aux mains d’ar­gent n’hésite aucune­ment à user de ses arti­fices nar­rat­ifs pour sus­citer l’émer­veille­ment. Ain­si, un spec­ta­teur pointilleux ne saurait être dupe des effets de mise en scène qui entourent Edward en pleine créa­tion, tant ils sem­blent aujour­d’hui à la fois vis­i­bles et naïfs. Bur­ton, ain­si, filme Edward à l’ou­vrage selon une struc­ture en trois plans : vue d’ensem­ble, avec Edward qui s’in­téresse à un buis­son, com­mençant à le tailler; vue “sub­jec­tive” du buis­son en ques­tion avec force pro­jec­tions de branch­es et feuilles coupées; puis Edward, de nou­veau en plan large, près d’une mer­veilleuse créa­tion. Le procédé est aisé, mais peu importe à Bur­ton : l’essen­tiel dans son con­te est que l’outrance visuelle du mer­veilleux per­dure. Et qui se per­me­t­tra de remet­tre en cause la manche à air pro­je­tant les flo­cons de glace lorsqu’il s’a­gi­ra de se laiss­er emporter par l’émer­veille­ment de la danse de Kim sous la neige?

De la même façon, l’ap­parence out­rée d’Ed­ward – il est ceint dans une com­bi­nai­son de cuir noir aux boucles d’ar­gent, avec un vis­age à la pâleur mortelle, entouré de cheveux longs et hir­sutes – répond avant tout à l’op­pres­sante nor­mal­ité de son entourage (on note d’ailleurs la récur­rence des «Je con­nais un médecin qui pour­rait vous aider» sur le chemin d’Ed­ward, qui le pose défini­tive­ment comme un a‑normal). L’op­pres­sion est d’au­tant plus présente que Bur­ton filme en fil­igrane une men­ace sourde et qui ne dit pas son nom. Ain­si, bien vite, l’ap­par­ente har­monie de façade qui est celle de la ban­lieue où se situe l’ac­tion se fis­sure tan­dis qu’Ed­ward passe du statut de curiosité – et donc reste pas­sif – à celui d’in­di­vidu. Dès que celui qui est vu comme un amu­sant jou­et par ses con­tem­po­rains se pique de faire enten­dre sa voix, ses rêves, ses désirs, une chas­se aux sor­cières fana­tique et men­songère prend forme à son encon­tre. Bur­ton filme cette dégénéres­cence comme une évo­lu­tion nor­male, atavique, du groupe social qu’il dépeint, et ce faisant, il situe Edward aux mains d’ar­gent dans la grande tra­di­tion fan­tas­tique. Depuis Le Garçon aux cheveux verts jusqu’à Franken­stein, le ciné­ma fan­tas­tique, par essence, ne s’est véri­ta­ble­ment artic­ulé qu’au­tour d’une seule thé­ma­tique : le rap­port à l’autre dans son anor­mal­ité.

C’est en cela que le fan­tas­tique est un genre essen­tielle­ment sub­ver­sif, puisque le miroir défor­mant qu’il tend à son spec­ta­teur est avant tout présent pour rap­pel­er la mul­ti­plic­ité des formes morales et/ou physiques de l’être humain. Et de ce fait, le véri­ta­ble antag­o­niste dans le genre fan­tas­tique est totale­ment assim­i­l­able à l’in­tolérance, et à ceux qui la bran­dis­sent en éten­dard. Une fois cet axiome de genre posé, tout le reste n’est que col­ifichets. Pour Bur­ton, Edward est un être à l’é­tat de nature, tel que l’en­tendait Rousseau; mais con­traire­ment à l’écrivain, Bur­ton souligne l’im­por­tance de s’être abstrait de toute forme d’in­flu­ence de civil­i­sa­tion pour naître réelle­ment à cet état de nature. Edward n’est pas humain : lorsque son “père” veut lui apporter sa touche finale, ses mains, elles, se révè­lent être des morceaux arti­fi­ciels. Après tout, tel que le mon­tre une de ses réminis­cence, Edward a com­mencé en tant que robot métallique, auquel son inven­teur a voulu gref­fer un cœur (il importe d’ailleurs de not­er que cette réminis­cence ne peut être vécue que parce qu’Ed­ward était déjà présent à ce moment. Le robot rudi­men­taire, pré­posé au découpage de la salade sur une chaîne d’u­sine, serait donc déjà con­scient de son exis­tence, et la struc­ture sur laque­lle Edward sera mod­elé).

Cet état de nature s’ab­strait égale­ment, chez Bur­ton, de la pudi­bon­derie morale de façade de la cul­ture chré­ti­enne que l’on devine struc­tur­er la vie de la pais­i­ble ban­lieue où se déroule l’ac­tion : ain­si, Edward com­met­tra un meurtre, qui ne le dépréciera en rien aux yeux de Kim, ni de Bur­ton, ni finale­ment du spec­ta­teur. Bur­ton con­stru­it Edward comme une fig­ure de l’in­no­cence pure, avec ce qu’elle peut sig­ni­fi­er de sin­istre, de som­bre et de vio­lent – mais ce qui importe ici est l’in­tégrité de son per­son­nage. Edward est un inno­cent réel, sur lequel glis­sent finale­ment toutes les ten­ta­tives de le civilis­er – parce que la civil­i­sa­tion est un com­pro­mis. À la fin du con­te, le temps emporte tout et tous, enne­mis comme aimés d’Ed­ward, excep­té Edward lui-même. L’in­no­cent reste, pris­on­nier volon­taire de son château-par­a­digme, du haut duquel il peut observ­er le monde humain grâce à un énorme trou dans le toit, dont on ne saura jamais com­ment ce trou s’est créé, ni même si Edward lui-même s’est créé ce point de vue. Edward est une fig­ure divin­isée, inac­ces­si­ble, inter­venant sur le monde des hommes et sur le cœur de cer­tains d’en­tre eux, mais dont l’in­no­cente sagesse sait qu’il ne pour­ra inter­a­gir avec eux que par l’en­trem­ise de l’idéal.

Et Edward, tel l’artiste, de recréer à la fois dans une glace-miroir et dans les branch­es des arbres, matières éphémères et soumis­es aux hasards cli­ma­tiques, les sil­hou­ettes imag­inées des com­pagnons par­faits que seuls il peut sup­port­er. Bur­ton, avec Edward aux mains d’ar­gent, livre finale­ment un con­stat intense et pes­simiste de la créa­tion artis­tique : l’art comme l’artiste sont un monde intérieur, qui se doit d’être au delà de la morale et de la norme. Ce devoir d’in­tégrité place per­pétuelle­ment le monde hors de sa portée, comme il est lui-même hors de portée du monde. Styl­is­tique­ment et thé­ma­tique­ment, Tim Bur­ton n’est jamais aus­si fidèle à ce devoir que dans Edward et dans Bat­man le défi, l’un con­sti­tu­ant l’ex­pres­sion pro­fonde de son inno­cence tein­tée de douce folie, l’autre de sa folie pleine d’une per­verse inno­cence. Et s’il a man­i­feste­ment ten­té de renouer avec ce dernier aspect de son moi artis­tique dans Char­lie et la choco­la­terie, on ne peut que regret­ter que Bur­ton se soit, au fil du temps, attaché à une créa­tion moins pure, moins frag­ile, moins risquée et cer­taine­ment plus prof­itable que celle d’Edward aux mains d’ar­gent.