Jean-Pierre Bertin-Maghit pro­pose pour la pre­mière fois en France, une analyse chorale et chronologique (de la fin du XIXe siè­cle jusqu’aux années 1960) des phénomènes de pro­pa­gande ciné­matographique à l’échelle mon­di­ale. Actu­al­ités, doc­u­men­taires, dessins ani­més et films de fic­tion, issus de la pro­duc­tion des régimes total­i­taires et des démoc­ra­ties, ont été tour à tour instru­men­tal­isés à des fins de con­di­tion­nement poli­tique, idéologique ou psy­chologique. L’adhésion à des idées poli­tiques ou l’appropriation de cer­tains mod­èles soci­aux véhiculés par le ciné­ma sont les deux aspects du phénomène d’endoctrinement dont le spec­ta­teur est la vic­time con­sen­tante ou non.

Origines

Née avec le con­flit cubain de 1898, la pro­pa­gande est une mal­adie con­géni­tale du ciné­ma : l’explosion d’un cuirassé améri­cain dans le port de La Havane provoque immé­di­ate­ment une fièvre patri­o­tique et ciné­matographique aux États-Unis, des opéra­teurs (Com­pag­nie Edi­son, Bio­graph…) sont envoyés sur place pour filmer l’épave ain­si que la recherche des corps, et leurs images font mer­veille sur une opin­ion publique encore novice en matière de manip­u­la­tion. Il s’agit de con­va­in­cre le pub­lic de la légitim­ité de l’intervention mil­i­taire présen­tée presque comme une ingérence human­i­taire indis­pens­able puisque les Espag­nols sont dépeints dans toute leur cru­auté vis-à-vis d’une pop­u­la­tion cubaine mis­érable et soumise. On n’hésite déjà pas à tourn­er de faux doc­u­men­taires avec des recon­sti­tu­tions de com­bats qui ne dis­ent pas leur nom (Cuban Ambush). Pen­dant la guerre de 1914–1918, l’offensive pro­pa­gan­diste se développe et se déploie sur plusieurs fronts : ban­des d’actualités, doc­u­men­taires et fic­tions. En 1915, les pre­mières images des zones de com­bat sont filmées en France par la Sec­tion Ciné­matographique de l’Armée à des­ti­na­tion de la pop­u­la­tion civile, des pays neu­tres et dans un souci de con­sti­tu­tion d’un fonds d’archives. La cen­sure du Bureau de la presse du min­istère de la guerre s’exerce dans l’optique de ras­sur­er l’opinion et d’éviter de don­ner à l’ennemi des ren­seigne­ments exploita­bles. Le moral des troupes est pris en compte par l’intermédiaire du “Ciné­ma aux Poilus” du côté français ou de son équiv­a­lent dans le camp enne­mi. La récolte de fonds (emprunts nationaux en France ou Lib­er­ty Bonds aux États-Unis) et le recrute­ment des volon­taires (au Roy­aume-Uni surtout) sont encour­agés par l’intermédiaire du ciné­ma. On con­state aus­si la mul­ti­pli­ca­tion, non dénué d’arrières pen­sées mer­can­tiles, des films patri­o­tiques (ciné­drames) cen­sés faire par­ticiper le pub­lic à l’effort nation­al comme Mort au champ d’honneur (Léonce Perret,1915), Les Gaz mor­tels (Abel Gance, 1916) ou Bout-de-Zan veut s’engager (Louis Feuil­lade, 1914). L’ennemi est car­i­caturé voire dia­bolisé et le sol­dat, héroïque jusqu’au sac­ri­fice ultime. L’engagement améri­cain apporte du sang neuf à la représen­ta­tion ciné­matographique du pre­mier con­flit mon­di­al (Civil­i­sa­tion de Thomas H. Ince, Hearts of the World de D.W. Grif­fith) et reviv­i­fie esthé­tique­ment la pro­duc­tion française, tou­jours attachée à un fer­vent chau­vin­isme ger­manophobe, avec notam­ment J’accuse (Abel Gance, 1918) ou Vendémi­aire (Louis Feuil­lade, 1918). La guerre est un temps très prop­ice à la pro­pa­gande. Les États bel­ligérants ressen­tent alors le besoin impérieux de mobilis­er leur pop­u­la­tion der­rière leurs objec­tifs mil­i­taires, les dirigeants s’impliquent directe­ment dans la pro­duc­tion ciné­matographique et les spec­ta­teurs sem­blent alors plus dis­posés à subir ce qui ne prend pas tou­jours l’aspect car­i­cat­ur­al du sim­ple bour­rage de crânes.

Propagande et totalitarisme

La guerre civile a com­plète­ment désor­gan­isé la struc­ture embry­on­naire du ciné­ma russe et le début des années 1920 voit sa lente remise sur pied sous la férule du Com­mis­sari­at du Peu­ple à l’Éducation. Lénine a très tôt saisi que cet art fait d’images était adap­té à une pop­u­la­tion en grande majorité anal­phabète et pou­vait donc con­tribuer à l’édification (dans les deux sens du terme) de la société social­iste. Dès 1918, des “agit-trains” dif­fu­sant des “agit-films” sil­lon­nent le pays afin de mobilis­er la pop­u­la­tion der­rière les nou­velles valeurs du non moins nou­veau régime (Exhuma­tion des reliques de Saint-Serge de Ver­tov et Koule­chov en 1919). Après cette phase d’agitation, le Par­ti se penche sérieuse­ment sur le sort du ciné­ma accusé d’être le “col­por­teur d’influences bour­geois­es” (les films tsaristes et étrangers) et le développe­ment d’une pro­duc­tion nationale est encour­agé. Qual­i­fié par Trot­s­ki de “meilleur instru­ment de pro­pa­gande” car il est “acces­si­ble à tous” et qu’il “frappe l’imagination”, le ciné­ma russe est, en 1924, doté d’un organ­isme de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion (Sovki­no). Les films didac­tiques (hygiène, pro­phy­lax­ie, ant­i­cap­i­tal­isme…) présen­tés dans le cadre de ciné­mas ambu­lants où le pro­jec­tion­niste fait office de bon­i­menteur, côtoient des pro­jets plus ambitieux comme Le Cuirassé Potemkine mêlant pro­pa­gande (dif­fu­sion des idéaux révo­lu­tion­naires) et agi­ta­tion (résis­tance des matelots face à l’arbitraire des officiers). Très vite, le “for­mal­isme” et l’ “intel­lec­tu­al­isme” de la fic­tion – une épidémie de tuber­cu­lose pour Alex­eï Gan, la lèpre pour Dzi­ga Verlov – sont sus­pects, Eisen­stein et Koule­chov désavoués. Désor­mais, le ciné­ma non-joué est à l’honneur par le mon­tage d’images préex­is­tantes (La Chute de la dynas­tie des Romanov d’Esfir Choub en 1926) ou le doc­u­men­taire (L’Homme à la caméra de Dzi­ga Ver­tov en 1928). Le gou­verne­ment décide dans le même temps de met­tre un terme à l’importation de films et matériel étranger (afin de libér­er le peu­ple de l’avilissement occi­den­tal sans doute). En dix ans, plus de 20 000 salles de ciné­ma sont con­stru­ites alors que la pro­duc­tion est divisée par trois (seule­ment 43 films pro­duits en 1936). La cen­sure s’exerce à tous les stades de créa­tion et Staline qui veut faire du ciné­ma “non com­mer­cial” sovié­tique le con­tre mod­èle d’Hollywood (Les Marins de Kro­n­stadt de Dzi­gan et Vich­nevs­ki en 1936) s’implique directe­ment. Le mon­tage est accusé de détru­ire le réc­it voire de le fal­si­fi­er, le seul mérite d’un réal­isa­teur comme Eisen­stein reviendrait au sujet qu’il traite et non à la forme (on appréciera…). Le réc­it se doit d’être objec­tif et la caméra se voit lente­ment inter­dire tout mou­ve­ment. Près de vingt après la Révo­lu­tion d’Octobre, les mythes fon­da­teurs du régime sont revis­ités et con­solidés par les cinéastes (Trois chants sur Lénine de Ver­tov en 1934) et la fig­ure stal­in­i­enne appa­raît dans tous les films his­toriques.

Depuis longtemps aguer­rie à toutes les formes de pro­pa­gande, l’URSS a soumis ses images d’actualité à un ver­rouil­lage insti­tu­tion­nel effi­cace pen­dant la deux­ième guerre mon­di­ale. Con­traire­ment au Japon ou à l’Allemagne nazie, le ciné­ma n’a que très peu été util­isé pour pré­par­er la pop­u­la­tion à la guerre. Des équipes d’opérateurs sont sur place pour filmer les débuts du con­flit mais la déroute mil­i­taire a vite rai­son de l’organisation de la pro­duc­tion et de la dif­fu­sion des images qu’ils rap­por­tent. À la demande des autorités, des “sujets com­plets” sur les suc­cès de l’armée rouge doivent être filmés et on assiste alors à une fal­si­fi­ca­tion qua­si sys­té­ma­tique à grands ren­forts de recon­sti­tu­tions. La cen­sure mil­i­taire et idéologique qui s’exerce sur les images et la bande son écarte la plu­part du matériel filmé, mais les images inter­dites seront par­fois réu­til­isées par des réal­isa­teurs comme Dov­jenko. En mai 1944, la réor­gan­i­sa­tion et la cen­tral­i­sa­tion du sys­tème de col­lecte des images se dou­ble de l’entrée en scène de nom­breux réal­isa­teurs de fic­tion dans le champ du doc­u­men­taire ; l’accent est mis sur les offen­sives vic­to­rieuses et sur la néces­sité de soutenir le moral des troupes. Les destruc­tions, l’occupation et l’acuité du prob­lème énergé­tique ne sont pas sans influ­ence sur la dif­fu­sion des films et par là même sur leur impact effec­tif auprès du pub­lic. Il est à not­er que c’est sou­vent grâce aux opéra­teurs sovié­tiques, soucieux de con­stituer des preuves à charge, que nous dis­posons aujourd’hui d’images des exac­tions nazies et de la capit­u­la­tion de Berlin. 1946 mar­que la reprise en main du ciné­ma qui est invité à idéalis­er l’image de l’URSS (une puis­sance mod­erne vic­to­rieuse du nazisme) par la célébra­tion de son passé (hagiogra­phies de ses grands hommes, Pirogov de Koz­int­sev en 1947) et à dénon­cer les influ­ences occi­den­tales. Les con­trôles de la pro­duc­tion sont plus étroits et plus nom­breux, ce qui ne va pas sans entraîn­er une cer­taine paralysie du sys­tème (22 films pro­duits en 1946, seule­ment 9 en 1951). La cam­pagne idéologique menée con­tre l’intelligentsia se dou­ble d’une cam­pagne “anti­cos­mopo­lite” aux forts accents anti­sémites dont Trauberg sera une des vic­times. L’anti-américanisme passe par l’affirmation de liens entre les États-Unis et l’Allemagne nazie (Ren­con­tre sur l’Elbe d’Alexandrov en 1949, Mis­sion secrète de Romm en 1950). Para­doxale­ment, les films occi­den­taux sont présents sur les écrans sovié­tiques (après “toi­let­tage idéologique”, cela va sans dire) : ce sont des pris­es de guerre qui rassem­blent surtout des films améri­cains des années 1930 mais aus­si d’autres prove­nances (Rome, ville ouverte ou La Bataille du rail) et dont la pro­jec­tion s’avère très lucra­tive.

L’Allemagne nazie fait ici fig­ure de mod­èle, même si l’influence des images pro­duites à la demande d’Hitler ou de Goebbels, son min­istre de la pro­pa­gande, a sou­vent été suré­val­uée. Dès 1932 appa­rais­sent les pre­miers longs métrages pré-nazis (Der Rebell de Trenker et Bern­hardt). L’UFA, société de pro­duc­tion créée en 1917, est gérée à par­tir de 1936 par un comité nom­mé par Goebbels et la Tobis, société de pro­duc­tion et de dis­tri­b­u­tion, est nation­al­isée en 1933. La loi sur le ciné­ma de 1934 définit les direc­tives à suiv­re : ren­forcer le pres­tige alle­mand à l’étranger et répon­dre à l’attente du pub­lic. Goebbels (admi­ra­teur du Cuirassé Potemkine) veut de grands films de fic­tion, il inter­vient directe­ment dans la réal­i­sa­tion du Juif Süss et déclare que “pour être effi­cace, la pro­pa­gande ne doit absol­u­ment pas paraître voulue. Dès l’instant où l’on prend con­science de la véri­ta­ble nature d’une pro­pa­gande, elle perd toute effi­cac­ité”. Le trip­tyque fon­da­teur du ciné­ma nazi se com­pose de SA Mann de Franz Seitz en 1933, que les nazis qual­i­fieront eux-même de navet de cir­con­stance, de Hitler­junge Quex de Hans Stein­hoff, à des­ti­na­tion de la jeunesse, et de Hans West­mar de Franz Wen­zler, sur le mythe du héros. La con­struc­tion de l’iconographie du dic­ta­teur alle­mand est à l’œuvre bien avant le déclenche­ment des hos­til­ités grâce à Leni Riefen­stahl (Leni Riefen­stahl, une ambi­tion alle­mande de Steven Bach). Le Tri­om­phe de la volon­té, con­sacré au Con­grès de Nurem­berg de 1935, est une mise en scène de l’idéologie nationale social­iste à l’attention des citoyens alle­mands : un chef tutélaire (filmé en con­tre plongée) aux dis­cours enflam­més hyp­no­ti­sant les foules ent­hou­si­astes où les indi­vidus se fondent en une masse uni­forme et obéis­sante. Le dou­ble doc­u­men­taire Olympia en 1938 (beau­coup plus dan­gereux car la pro­pa­gande se pare du cos­tume du doc­u­men­taire sportif) se des­tine, lui, claire­ment aux spec­ta­teurs étrangers ; ses inno­va­tions tech­niques et qual­ités esthé­tiques réelles ren­dent le dis­cours idéologique d’autant plus effi­cace. Si les Kul­tur­filme (courts métrages con­sacrés à la cul­ture et à l’éducation) for­ment l’essentiel de l’activité doc­u­men­taire de l’époque, quelques longs métrages vien­nent étay­er l’idéologie anti­sémite (Le Péril juif de Franz Hip­pler en 1940), jus­ti­fi­er l’impérialisme mil­i­taire (La Cam­pagne de Pologne) ou ten­ter de prou­ver aux pays étrangers que les camps de con­cen­tra­tion sont des lieux de vil­lé­gia­ture (There­sien­stadt, 1945). Les actu­al­ités alle­man­des, dont la pro­jec­tion devient oblig­a­toire en 1938, placées sous la tutelle du min­istère de la pro­pa­gande, dif­fusent la vision nationale social­iste dans tous les ter­ri­toires occupés (rem­placées par France-Actu­al­iés dans l’Hexagone) et leur mon­tage ryth­mé sert de mod­èle aux Alliés. De 1933 à 1945, trois quarts de la pro­duc­tion alle­mande de films, tous gen­res con­fon­dus, sont directe­ment ou indi­recte­ment des films de pro­pa­gande. Du côté de la fic­tion on retien­dra l’emblématique Juif Süss de Veit Har­lan, véri­ta­ble con­cen­tré de stéréo­types anti­sémites, mais aus­si, Le Grand Roi ou Kol­berg du même réal­isa­teur et autres Heimat­filme qui appor­tent une crédi­bil­ité his­torique au régime (Les Deux Rois de Hans Stein­hoff) et par­ticipent à la con­sol­i­da­tion du mythe hitlérien en exal­tant le génie de grands hommes du passé et la capac­ité de résis­tance du peu­ple alle­mand. Goebbels entend réformer le secteur ciné­matographique européen : les films anglais et améri­cains sont totale­ment inter­dits dans l’ensemble de la zone occupée en 1940, il s’agit autant d’endiguer la prop­a­ga­tion d’une idéolo­gie alter­na­tive que de con­stru­ire un boule­vard aux pro­duc­tions de la UFA et de la Tobis, l’aide finan­cière accordée à la France par l’intermédiaire de Con­ti­nen­tal Films (L’Assassinat du Père Noël de Chris­t­ian-Jaque 1941, La Main du dia­ble de Mau­rice Tourneur ou L’assassin habite au 21 d’Hen­ri-Georges Clouzot en 1942) demeu­rant une excep­tion qui s’est avérée fort lucra­tive pour l’État alle­mand. L’enlisement du con­flit à l’est a provo­qué la désaf­fec­tion du pub­lic alle­mand pour les doc­u­men­taires et ce serait faire injure à l’intelligence du pub­lic étranger que de croire qu’il pre­nait pour argent comp­tant tout ce qu’on lui pro­je­tait, même s’il est qua­si­ment impos­si­ble de mesur­er le niveau réel de l’endoctrinement subi. Il n’est pas sans intérêt de soulign­er que le plus gros suc­cès inter­na­tion­al du ciné­ma alle­mand de l’époque revient aux Aven­tures fan­tas­tiques du Baron de Münch­hausen (Von Baky, 1943).

Du côté de l’Italie fas­ciste, le gou­verne­ment prend des mesures effi­caces pour ori­en­ter et relancer la pro­duc­tion : nation­al­i­sa­tion en 1925 de l’Institut Luce qui pro­duit doc­u­men­taires et actu­al­ités et pro­jette ses films dans toute la pénin­sule grâce à des “camions-ciné­ma”, fon­da­tion de l’ENIC, société de pro­duc­tion, dis­tri­b­u­tion et exploita­tion, et créa­tion de Cinecit­tà en 1937 (45 longs métrages en 1938, 119 en 1942). Le dou­blage des films étrangers est sys­té­ma­tique, ce qui laisse la porte ouverte à toutes les formes de manip­u­la­tions idéologiques pos­si­bles. Les représen­ta­tions directes du fas­cisme com­men­cent dès l’arrivée au pou­voir de Mus­soli­ni (A Noi ! d’Umberto Par­a­disi en 1922 et Il Gri­do dell’Aquila de Mario Volpe en 1923), elles priv­ilégient les racines his­toriques du mou­ve­ment dont la pre­mière guerre mon­di­ale serait la matrice (théorie reprise dans Cam­i­cia Nera de Gio­vacchi­no Forzano en 1933). Dès 1927, culte de la per­son­nal­ité oblige, le Duce est présent quo­ti­di­en­nement sur les écrans car les actu­al­ités le suiv­ent dans ses moin­dres faits et gestes publics (dis­cours, inau­gu­ra­tions…) ou privés (vacances, sport…), jusqu’à pro­pos­er en 1934 une journée type du dic­ta­teur. Les films his­toriques per­me­t­tent de trac­er un par­al­lèle par­fois grossier entre passé et présent : Con­dot­tieri de Luis Trenker rap­proche ain­si la Marche sur Rome de Mus­soli­ni en 1922 de l’ascension de Gio­van­ni de Medici et Sci­p­i­one l’Africano de Carmine Gal­lone retrace les con­quêtes romaines en Afrique, qui ne sont pas sans évo­quer celle de l’Éthiopie par l’armée fas­ciste. Les engage­ments mil­i­taires en Éthiopie (Le Chemin des héros d’Errico en 1937) ou idéologiques auprès du gou­verne­ment fran­quiste (Arri­ba España en 1938 ou Les Cadets de l’Alcazar de Gen­i­na en 1940) sont aus­si présents sur grand écran. En 1940, l’industrie ciné­matographique ital­i­enne est la pre­mière d’Europe mais la pro­pa­gande se lim­ite surtout aux doc­u­men­taires et aux images d’actualités que l’État fas­ciste con­trôle étroite­ment.

La ver­tu prin­ci­pale que les Chi­nois trou­vent au ciné­ma est son mutisme, car l’absence de son, donc de dia­logue, en fait un out­il de divul­ga­tion cul­turelle et de pro­pa­gande adap­té au mul­ti­lin­guisme et à l’illettrisme de la pop­u­la­tion. En 1932, l’attaque japon­aise sur Shang­hai ampute l’industrie ciné­matographique nais­sante de ses pau­vres moyens. Dans ces con­di­tions peu prop­ices, le gou­verne­ment nation­al­iste réus­sit cepen­dant à pro­duire en 1933 un film anti­com­mu­niste, La Mal­adie qui ronge le cœur et quelque deux cents films de pro­pa­gande l’année suiv­ante. Mu par le désir para­dox­al de faire accéder la Chine à la moder­nité sur la base de la pen­sée tra­di­tion­nelle, les nation­al­istes utilisent le ciné­ma comme un moyen d’éducation et de présen­ta­tion de leur pro­gramme poli­tique dit Mou­ve­ment de la Vie Nou­velle : deux sœurs, l’une fidèle à la tra­di­tion, l’autre séduite par la cul­ture occi­den­tale et qui revient aux valeurs ances­trales dans L’Âme de la nation de Luo Mingy­ou. La cen­sure encadre étroite­ment la pro­duc­tion, d’où l’ennemi japon­ais, la cri­tique con­tre le gou­verne­ment et la lutte des class­es sont ban­nis. L’opposition com­mu­niste a bien du mal à s’exprimer car ses mem­bres sont traqués par la police. Il faut plutôt par­ler d’un ciné­ma « pro­gres­siste » (mod­èle hol­ly­woo­d­i­en) dont le développe­ment est dû à des sociétés de pro­duc­tion privées comme la Mongx­ing qui finance le mélo­dra­ma­tique Trois femmes mod­ernes de Bu Wan­cang en 1933 ou le plus mil­i­tant Chant des pêcheurs de Cai Chusheng en 1934. La pres­sion de la cen­sure cor­réla­tive de la mon­tée de la men­ace japon­aise favorise, dès 1936, le développe­ment d’un ciné­ma de défense nationale qui sera tué dans l’œuf par l’invasion japon­aise. Il faut atten­dre la réu­ni­fi­ca­tion de la Chine en 1949 pour que le ciné­ma de pro­pa­gande renaisse de ses cen­dres avec Qiao de Wang Bin, pre­mier man­i­feste du régime com­mu­niste et ode aux ouvri­ers, nou­veaux héros de la nation. L’administration fixe les sujets, aux scé­nar­istes de tra­vailler ensuite afin de sus­citer la réflex­ion cri­tique du pub­lic sur la société anci­enne et son aspi­ra­tion à une vie meilleure grâce à un réc­it sim­ple et manichéen, agré­men­té de chants, his­toire de ren­forcer la cohé­sion sociale. Le héros, sym­bole de la révo­lu­tion, se doit avant tout d’être un guide et la col­lec­tiv­ité révo­lu­tion­naire, une famille qui sou­tient et éduque (Le Chant de la jeunesse de Chen Wei et Chen Huai’ai en 1959). Mao n’est pas tou­jours sat­is­fait du résul­tat, la “cam­pagne de rec­ti­fi­ca­tion du style de tra­vail” en 1951 et la cam­pagne anti-droitière six ans plus tard sont par­ti­c­ulière­ment dirigées con­tre le ciné­ma, trop “petit bour­geois” aux yeux du Grand Tim­o­nier. De 1967 à 1969, aucun film ne voit le jour en Chine et ce n’est qu’en 1970 que, sous la houlette de Jiang Qing, la femme de Mao, le ciné­ma reprend une très mod­este activ­ité puisqu’il n’est autorisé qu’à trans­pos­er les huit œuvres mod­èles pre­scrites par le Par­ti.

Au Japon, la ligue du ciné­ma pro­lé­tarien (Proki­no) créée en 1929 autour de Gen­jû Sasa milite pour la “rad­i­cal­i­sa­tion offen­sive” (infor­ma­tion et agit-prop sont à priv­ilégi­er au détri­ment de l’esthétique), prô­nant l’utilisation de la caméra jou­et (Pathé Baby 9,5 mm) comme une arme de sub­ver­sion et de lutte con­tre le pou­voir. Quar­ante-huit films (actu­al­ités, doc­u­men­taires, fic­tion…) sont réal­isés, dont six sub­sis­tent, et le Proki­no les dif­fuse lui-même en organ­isant des séances de “ciné­ma pro­lé­tarien” dont le but avoué est de pouss­er le spec­ta­teur à la reven­di­ca­tion. Le har­cèle­ment polici­er con­stant aura rai­son du mou­ve­ment dont les mem­bres, aban­don­nant leurs idéaux marx­istes au prof­it de la cause nation­al­iste, par­ticipent à l’effort de guerre. Au Japon, le gou­verne­ment prend très vite la mesure du poten­tiel offert par le ciné­ma en matière de pro­pa­gande et instau­re en 1939 la loi sur le ciné­ma qui met sous tutelle la pro­duc­tion (cen­sure, régle­men­ta­tion de la dif­fu­sion des films étrangers, oblig­a­tion de pro­jeter des actu­al­ités et des doc­u­men­taires d’édification pop­u­laire). L’ultranationalisme d’état traque toute expres­sion de l’influence occi­den­tale inter­prétée comme une forme pure et sim­ple de “mod­erni­sa­tion exogène” de la société japon­aise et attend des cinéastes une par­tic­i­pa­tion active à l’exaltation de l’essence nationale (koku­tai). Les rares opposants sont vite ramenés dans le droit chemin par l’emprisonnement et la rédac­tion d’une con­ver­sion (tenkô) aux valeurs du régime. Le doc­u­men­taire sem­ble la forme la mieux adap­tée aux objec­tifs de légiti­ma­tion de la poli­tique expan­sion­niste (Shan­hai rikusen­tai de Kuma­gai en 1939), et si des opéra­teurs ramè­nent des images spec­tac­u­laires des zones de com­bat, on fait aus­si appel à des recon­sti­tu­tions (bataille de Pearl Har­bor dans Hawai Maré Oki Kaisen de Yamamo­to). L’utilisation des dialectes est ban­nie et seule la langue nationale a le droit de cité en tant qu’outil d’instruction capa­ble d’améliorer l’efficacité mil­i­taire. L’harmonie nationale s’exprime au tra­vers de la présence sys­té­ma­tique de chan­sons repris­es en chœur qui ne man­quent jamais de glo­ri­fi­er le courage et le sens du sac­ri­fice tan­dis que la dévo­tion à l’idéal impér­i­al prend la forme de la scan­sion fréquente de “rescrit”.

Propagande démocratique

Le pub­lic bri­tan­nique a l’habitude de fréquenter les salles obscures. Le Con­seil de la cen­sure ciné­matographique créé en 1913 vise tous les films : tout ce qui pour­rait prêter à con­tro­verse est pas­si­ble d’interdiction et son prési­dent d’affirmer en 1936 “nous sommes fiers de dire au monde qu’il n’y a pas un seul film pro­jeté à Lon­dres aujourd’hui qui traite des ques­tions brûlantes de notre temps”. C’est par souci diplo­ma­tique que le Con­seil rejet­tera le scé­nario de Lawrence d’Arabie. Les films de diver­tisse­ment encour­ageant la cohé­sion sociale et jugés inof­fen­sifs sont favorisés. Les films à des­ti­na­tion de l’étranger aiment à pro­mou­voir la grandeur de l’empire bri­tan­nique (The Drum en 1938 et The Four Feath­ers en 1939 de Kor­da) et du côté du doc­u­men­taire, seul John Gri­er­son s’intéresse aux prob­lèmes de ses con­tem­po­rains (Hous­ing Prob­lems en 1935 et Enough to Eat en 1936). Dès 1935, le gou­verne­ment bri­tan­nique com­mence à pré­par­er son opin­ion publique à la guerre, de nom­breuses ban­des d’actualités pren­nent pour sujet le réarme­ment du pays et les films de guerre devi­en­nent à la mode (For­ev­er Eng­land de Wal­ter Forde en 1935, O.H.M.S. de Raoul Walsh en 1936). Au Roy­aume-Uni, la péri­ode de la guerre voit para­doxale­ment l’émergence d’un véri­ta­ble âge d’or mal­gré une pro­duc­tion entravée par la fer­me­ture de stu­dios et la mobil­i­sa­tion d’une par­tie du per­son­nel de l’industrie ciné­matographique. La qual­ité et la dif­fu­sion des films s’améliorent mais c’est tou­jours le ciné­ma améri­cain qui se taille la part du lion. Dans un pre­mier temps, le min­istère de l’information (MOI) chargé de la pro­pa­gande offi­cielle manque d’efficacité, puis, en 1941, avec la nom­i­na­tion à sa tête d’un proche de Churchill, des pistes de tra­vail sont claire­ment définies : expli­quer pourquoi et com­ment la Grande-Bre­tagne se bat et démon­tr­er la néces­sité du sac­ri­fice en vue de la vic­toire finale. Les actu­al­ités et les doc­u­men­taires sont tournés à des­ti­na­tion des Anglais et aus­si de l’étranger, des États-Unis surtout. Con­traire­ment à ce qu’on a pu observ­er dans la zone d’influence des puis­sances de l’Axe, il y est fait aus­si état des échecs mil­i­taires et les infor­ma­tions fournies sem­blent plus fiables. Les doc­u­men­taires, qu’ils pren­nent la forme de sto­ry films (court-métrages scé­nar­isés du type Chan­nel Inci­dent d’An­tho­ny Asquith en 1940 sur l’évacuation de Dunkerque) ou de films dits poé­tiques (Christ­mas Under Fire de Hatt & Watt en 1940 ou The Silent Vil­lage de Humphrey Jen­nings en 1943) ont sou­vent pour objet l’éloge de la nation bri­tan­nique et de son stoï­cisme face à l’ennemi. Un cer­tain nom­bre (docu­d­ra­mas) sont exclu­sive­ment con­sacrés aux forces armées (Tar­get for Tonight de Cat­ford & Jones en 1941) et l’Army Film and Pho­to­graph­ic Unit pro­pose même des illus­tra­tions des cam­pagnes mil­i­taires (Vic­toire du désert de Roy Bout­ing sur El-Alamein en 1943). La fic­tion par­ticipe au mou­ve­ment en s’inspirant du tra­vail des doc­u­men­taristes grâce à des films de guerre (Nine Men de Har­ry Watt en 1943 ou Ceux qui ser­vent en mer de Noel Cow­ard en 1943) et en faisant appel au glo­rieux passé de la nation (mélo­drames his­toriques de Gains­bor­ough Pic­tures ou Hen­ry V de Lau­rence Olivi­er en 1944).

En France, la pro­pa­gande sociale de l’entre-deux-guerres se man­i­feste d’abord par la mul­ti­pli­ca­tion des ciné­math­èques au sein de dif­férents min­istères, env­i­ron deux mille films édu­cat­ifs réal­isés en grande par­tie par Jean Benoît-Lévy (leçons d’hygiène, ani­maux et pro­duc­tion ani­male…) sont mis en cir­cu­la­tion sur le ter­ri­toire, dans les cam­pagnes en par­ti­c­uli­er (ciné­ma sco­laire, offices de ciné­ma édu­ca­teur…). Il s’agit autant de mod­i­fi­er les com­porte­ments et les men­tal­ités en faisant con­naître au plus grand nom­bre les meilleures tech­niques agri­coles, que d’illustrer les méth­odes de puéri­cul­ture les plus rationnelles (La Future Maman en 1924) ou de présen­ter les for­ma­tions pro­fes­sion­nelles (La Mai­son en 1930) . Les réduc­tions budgé­taires imposées aux min­istères et la hausse du niveau d’instruction générale auront vite rai­son de ce ciné­ma d’éducation pop­u­laire. En 1928, un ancien cri­tique de ciné­ma de L’Humanité, Léon Moussinac, fonde “Les Amis de Spar­ta­cus”, une asso­ci­a­tion qui pro­jette des films inter­dits par la cen­sure, sovié­tiques pour la plu­part, jusqu’à l’interdiction par la police de la pro­jec­tion d’Octo­bre. La SFIO, quant à elle, dis­pose grâce à Marceau Pivert d’un ser­vice ciné­matographique (Mur des fédérés en 1935, Bastille 1789-Bastille 1935…). Le PCF souhaite lui aus­si dis­pos­er de son pro­pre film de pro­pa­gande pour la cam­pagne élec­torale de 1936 ; l’équipe de l’Alliance du Ciné­ma Indépen­dant fondée par Jean Renoir et Hen­ri Jean­son réalise La vie est à nous (seul le PC répare les injus­tices sociales) puis, sous le nom de Ciné-Lib­erté, pro­jette le film en séances privées avant de réalis­er des doc­u­men­taires sur les grèves d’occupation à l’usine Renault de Boulogne-Bil­lan­court. C’est le pub­lic lui-même qui finance La Mar­seil­laise de Jean Renoir. Ciné-Lib­erté et la CGT copro­duisent des doc­u­men­taires (Les Bâtis­seurs de Jean Epstein) tan­dis que Les Films Pop­u­laires, organ­isme de pro­duc­tion du PCF, finance Le Temps des ceris­es de Jean-Paul Le Chanois, l’histoire par­al­lèle de familles, l’une riche, l’autre pau­vre, qui se ter­mine par un appel à l’amélioration de la vie des per­son­nes âgées. Au con­grès de PCF d’Arles, Jacques Beck­er tourne La Grande Espérance ; des films en vue de récolter des fonds au prof­it des répub­li­cains espag­nols sont réal­isés : Vic­toire de la vie de Hen­ri Carti­er-Bres­son.

Moins con­nue et moins impor­tante que celle de Vichy, la pro­pa­gande de la France Libre a souf­fert d’une cer­taine désor­gan­i­sa­tion, d’une dis­per­sion géo­graphique et d’un manque de moyens dus aux cir­con­stances. Mal­gré ces mul­ti­ples dif­fi­cultés, le souci de mon­tr­er au monde le vis­age de la “vraie France” com­bat­tante et de con­stituer une “mémoire visuelle” s’est fait jour. Cette pro­pa­gande se des­tine d’abord à l’Angleterre et aux États-Unis, aux­quels il s’agit de prou­ver que la France mérite sa place par­mi les futurs vain­queurs. Se dif­férenci­er claire­ment de l’État français est vital et c’est bien de con­tre-pro­pa­gande gaulliste qu’il faut par­ler. Le cor­pus de films se com­pose exclu­sive­ment d’actualités et de doc­u­men­taires autour de la per­son­ne du général De Gaulle (inau­gu­ra­tions, ren­con­tres offi­cielles..), des Forces Français­es Libres (camps d’entraînement, vie quo­ti­di­enne comme dans Les Sol­dats de la République) mais aus­si des Alliés et de la résis­tance intérieure. Leur dif­fu­sion certes mod­este est mon­di­ale, les comités de la France libre présents dans une quar­an­taine de pays ou l’association améri­caine France For­ev­er organ­isent des pro­jec­tions. Les films seront égale­ment vus dans les ter­ri­toires français libérés grâce à l’OFIC (Office Français d’Information d’Alger).

Pen­dant la guerre froide, le PCF, s’inspirant du mod­èle sovié­tique, utilise le ciné­ma comme vecteur de dif­fu­sion d’une con­tre-cul­ture pour résis­ter aux film améri­cains et par­ticiper à l’émancipation des mass­es. La société de pro­duc­tion Procinex, fondée en 1948 au lende­main de l’exclusion du gou­verne­ment des min­istres com­mu­nistes, et des coopéra­tives de dis­tri­b­u­tion et d’exploitation, per­me­t­tent la fab­ri­ca­tion et la dif­fu­sion dans le cadre des fédéra­tions et des ciné-clubs de films mil­i­tants qui échap­pent ain­si à la cen­sure. L’élément majeur de ces courts-métrages doc­u­men­taires à l’objectivité de façade est le com­men­taire au con­tenu idéologique sans équiv­oque. Les thèmes en sont la vie du Par­ti, les grèves (La Grande Lutte des mineurs de Louis Daquin en 1948), la guerre froide donc l’anti-américanisme (Les Améri­cains en Amérique en 1950), le sou­tien élec­toral aux can­di­dats com­mu­nistes (Au ser­vice de la paix en 1949) et le culte de la per­son­nal­ité stal­in­i­enne (L’Homme que nous aimons le plus). Cette pro­pa­gande se con­fine à un pub­lic déjà acquis à la cause, ce qui en lim­ite par là même les effets.

La pro­pa­gande française en Algérie, civile puis mil­i­taire, vise essen­tielle­ment à ras­sur­er les pop­u­la­tions quant au main­tien de l’ordre colo­nial et à présen­ter l’œuvre civil­isatrice de la coloni­sa­tion aux autochtones. Une cen­sure spé­ci­fique est aus­si imposée, qui vient se sura­jouter à celle déjà exer­cée en métro­pole : toute scène de west­ern où des Indi­ens tuent des colons est coupée car inter­prétée comme un encour­age­ment au panara­bisme et à la lutte pour l’indépendance. En 1955, c’est le Ser­vice Ciné­matographique des Armées (SCA) qui mène grâce au ciné­ma ce qu’il appelle “des actions psy­chologiques” à l’attention des sol­dats français sur place et des “enne­mis” algériens (Défense de l’Algérie en 1957). À la fin des années 1950, la pro­pa­gande sert de par­avent aux prob­lèmes en niant les reven­di­ca­tions des Algériens.

Dans les années 1930, le ciné­ma est un art très pop­u­laire aux États-Unis, même si les films de diver­tisse­ment pro­posés par les stu­dios et cen­surés par le Code Hays sont en com­plet décalage avec la sit­u­a­tion poli­tique et sociale du pays. La pro­duc­tion non fic­tion­nelle est très sur­veil­lée par le gou­verne­ment Hoover qui, pen­dant la Grande Dépres­sion, traque toutes références à la mis­ère et à l’agitation sociale qui en découle, pour pro­pos­er des images van­tant l’optimisme face à la crise. Cette “pro­pa­gande sub­tile” provoque un sur­saut démoc­ra­tique par l’émergence des Film and Pho­to League, qui veu­lent pro­duire des actu­al­ités indépen­dantes vis-à-vis du gou­verne­ment et d’Hol­ly­wood. Les grèves, les man­i­fes­ta­tions anti-Hoover, la vio­lence poli­cière ou la vie dans les bidonvilles sont cou­vertes et les images (très inspirées du ciné­ma sovié­tique) dif­fusées sur l’ensemble du ter­ri­toire dans le but de rap­procher pop­u­la­tions des villes et des champs autour de mêmes reven­di­ca­tions sociales. Les opéra­teurs se veu­lent man­i­fes­tants à part entière et non sim­ples témoins ocu­laires. Dans Ford Mas­sacre en 1932, le caméra­man ten­tant d’échapper aux tirs de la police con­tin­ue de filmer, d’autres tech­ni­ciens sont arrêtés. Tous subiront quelques années plus tard les foudres du mac­carthysme et n’hésiteront pas alors à détru­ire les films en leur pos­ses­sion comme autant de preuves à charge. L’arrivée de Roo­sevelt et le lance­ment du New Deal trans­for­ment la pro­pa­gande d’État et les vic­times de la crise revi­en­nent au pre­mier plan. Le gou­verne­ment sou­tient notam­ment le film de Pare Lorentz The Plow That Broke the Plain, qui met en valeur l’aide publique aux fer­miers après la tem­pête de pous­sière de 1933. Dénué de véri­ta­ble analyse poli­tique, en par­ti­c­uli­er sur l’implication du sys­tème cap­i­tal­iste, le film se veut une célébra­tion de la famille, de la terre améri­caine et un plaidoy­er pour le pro­grès social dont le lyrisme n’est pas sans évo­quer Eisen­stein ou Dov­jenko. Fort de l’immense suc­cès pop­u­laire de son film, Lorentz Pare réalise dans le même esprit The Riv­er sur les inon­da­tions du Mis­sis­sipi en 1937.

Après une phase de tran­si­tion symp­to­ma­tique du désir de neu­tral­ité des États-Unis, Hol­ly­wood se lance à son tour dans la bataille. Les stu­dios font mon­tre d’une grande pru­dence à la fois pour préserv­er leurs intérêts économiques sur le marché européen (n’hésitant pas à la demande du gou­verne­ment nazi à rem­plac­er leur per­son­nel juif local) et pour coller au plus près d’une opin­ion publique majori­taire­ment iso­la­tion­niste. Seule la Warn­er devance l’appel. De Con­fes­sions of a Nazi Spy (C. Lit­vak, 1939) au Dic­ta­teur (C. Chap­lin, 1940) en pas­sant par The Mor­tal Storm (Borzage, 1940), une poignée de films “inter­ven­tion­nistes” sont tournés, Errol Fly­nn, Humphrey Bog­a­rt et Hen­ry Fon­da cam­pant des héros aux allures d’icônes démoc­ra­tiques. L’adresse directe au spec­ta­teur que l’on trou­ve dans Le Dic­ta­teur ou dans The Sea Hawk (Cur­tiz, 1940) est un procédé pro­pre à la pro­pa­gande démoc­ra­tique qui, con­traire­ment aux formes d’hypnose col­lec­tive pra­tiquées par les dic­tatures, veut réveiller les con­sciences. Une enquête séna­to­ri­ale aux relents anti­sémites sera dili­gen­tés sur ses films “pro war”. Après Pearl Har­bor et à la faveur d’un sys­tème déjà rodé à la coopéra­tion avec le gou­verne­ment (n’oublions pas que le Code Hays était très atten­tif au con­tenu idéologique des scé­nar­ios, prô­nant un apolitisme de bon aloi), tout change avec la créa­tion du War Activ­i­ties Com­mit­tee of Motion Pic­ture Indus­try qui fonc­tionne main dans la main avec l’Office of War Infor­ma­tion (OWI). Arme paci­fique, le ciné­ma doit soutenir l’effort mil­i­taire, ren­forcer le sen­ti­ment patri­o­tique sans oubli­er de diver­tir – vaste pro­gramme !

Dès juin 1942, la série Why We Fight dirigée par Frank Capra met claire­ment les tech­niques de la fic­tion au ser­vice du doc­u­men­taire en mélangeant archives, actu­al­ités et extraits de films sur fond de musique mil­i­taire et de coups de canon. Cha­cun de ces films au manichéisme out­ré (Pre­lude to War en 1943) se ter­mine par un plan de Lib­er­ty Bell et par le V de Vic­to­ry.

Pas de véri­ta­ble rup­ture, mais plutôt une forme d’adaptation aux cir­con­stances des gen­res à la mode (A Guy Named Joe de Flem­ing en 1943, où Spencer Tra­cy incar­ne le fan­tôme d’un pilote) ou de cer­taines con­ven­tions hol­ly­woo­d­i­ennes (absence de hap­py end dans Man Hunt de Lang en 1941). L’Europe devient le cadre de comédies mélo­dra­ma­tiques (To Be or Not To Be de Lubitsch, 1942) mais les allu­sions aux per­sé­cu­tions anti­sémites sont rares (None Shall Escape de De Toth en 1942). Les enne­mis, qu’ils soient alle­mands ou japon­ais, font irrup­tion dans la fic­tion et le doc­u­men­taire : les pre­miers font l’objet d’une représen­ta­tion nuancée (le résis­tant alle­mand de Con­fes­sion of a Nazi Spy) en rai­son peut-être de la présence à Hol­ly­wood de réfugiés alle­mands, les sec­onds en revanche sont traités de manière très car­i­cat­u­rale au mieux comme de par­faits robots (dans la série Know Your Ene­my de Capra) au pire, on n’hésite pas à les com­par­er à des singes ou à des rats (Lit­tle Tokyo, Brow­er, 1942). À l’inverse, Hol­ly­wood a ten­dance à louer les qual­ités des pop­u­la­tions des pays alliés : ain­si les Anglais sont courageux et tou­jours pleins de ressources (Bat­tle of Britain dans la série Why We Fight ou A Yank in the RAF de King en 1941). Les films pro-sovié­tiques ou pro-chi­nois (Keys of the King­dom de Stahl en 1944) s’avèrent aujourd’hui de véri­ta­bles “per­les kitsch” dont on se demande bien qui ils ont bien pu con­va­in­cre.

Avec la guerre froide, le change­ment est rad­i­cal et le ciné­ma de sci­ence-fic­tion (inva­sion extrater­restre, holo­causte nucléaire immi­nent…) des années 1950 reflète la sit­u­a­tion poli­tique inter­na­tionale d’affrontement des deux blocs et sert à entretenir la para­noïa col­lec­tive (déjà bien attisée par le mac­carthysme et le Comité des activ­ités anti-améri­caines) tout en tran­quil­lisant le spec­ta­teur par la four­ni­ture de mod­èles de com­porte­ment de survie. Hol­ly­wood, qui con­naît en son sein même les effets de la chas­se aux rouges (voir Les Sor­cières de Hol­ly­wood de Thomas Wieder) devient une usine à cauchemars (Les Peurs de Hol­ly­wood sous la direc­tion de Lau­rent Gui­do). La Guerre des mon­des (Byron Haskin, 1953) n’y va pas par qua­tre chemins en asso­ciant l’ennemi mar­tien à la couleur rouge et l’invasion extrater­restre aux deux pre­miers con­flits mon­di­aux du XXe siè­cle. La démon­stra­tion de force de l’arsenal nucléaire employé pour repouss­er les mar­tiens est cen­sé ras­sur­er le spec­ta­teur quant aux capac­ités de la dis­sua­sion améri­caine. The Incred­i­ble Shrink­ing Man nour­rit la théorie du com­plot puisque l’ennemi est déjà par­mi nous: seul un homme ingénieux, courageux et respectueux des valeurs améri­caines pour­ra faire face. En 1960, Opéra­tion abo­li­tion est conçu par le Comité des activ­ités anti-améri­caines à par­tir d’images d’actualités des man­i­fes­ta­tions étu­di­antes de San Fran­cis­co dans le but de légitimer son action anti­com­mu­niste sur le thème du com­plot général­isé. C’était compter sans la vig­i­lance de cer­tains jour­naux et l’expertise des spec­ta­teurs. Alors que le com­men­taire stig­ma­tise la vio­lence des man­i­fes­tants et leur manip­u­la­tion par les com­mu­nistes, les images nous don­nent à voir des scènes de résis­tance pas­sive ou de bru­tal­ités poli­cières. Une cam­pagne de presse dénonce cette ten­ta­tive de pro­pa­gande grossière qui ne prou­ve qu’une chose, le rejet par la pop­u­la­tion améri­caine des activ­ités funestes du Comité des activ­ités anti-améri­caine. Mal­gré cela, le film est large­ment dif­fusé par les insti­tu­tions éduca­tives, religieuses et syn­di­cales.

Une cer­taine impres­sion de saucis­son­nage se dégage du riche kaléi­do­scope offert par Jean-Pierre Bertin-Maghit et ses col­lab­o­ra­teurs, et le choix chronologique ne sem­ble pas le plus per­ti­nent pour appréhen­der la pro­pa­gande. Une con­clu­sion en forme de syn­thèse sur les phénomènes d’endoctrinement aurait aus­si été la bien­v­enue. Il n’en reste pas moins que l’occasion est don­née ici au lecteur de dis­pos­er, images à l’appui (un DVD de 4 heures accom­pa­gne le livre), d’un panora­ma com­plet de la pro­pa­gande poli­tique, qu’elle émane de régimes total­i­taires ou démoc­ra­tiques et, peut-être, d’être mieux armé pour “débus­quer et con­tre­car­rer les manip­u­la­tions médi­a­tiques d’aujourd’hui”.