Agrégé d’histoire et codi­recteur de l’ouvrage Ciné­ma et régimes autori­taires au XXe siè­cle, Thomas Wieder pro­pose une analyse doc­u­men­tée et riche en anec­dotes qui démonte les rouages com­plex­es du rouleau com­presseur idéologique qui pen­dant près de quinze ans (de la fin des années 1940 au début des années 1960) va broy­er les esprits et les hommes. Hol­ly­wood est alors envis­agé comme un lieu stratégique de con­trôle des esprits. Au total près de 300 acteurs, scé­nar­istes et réal­isa­teurs seront soupçon­nés par la Com­mis­sion des Activ­ités Anti­améri­caines (créée en 1938 au sein de la Cham­bre des Représen­tants, le House Com­mit­tee on Un-Amer­i­can Activ­i­ties, est chargé d’enquêter sur toutes les organ­i­sa­tions sub­ver­sives risquant de met­tre en péril la sécu­rité des États-Unis) d’appartenir au par­ti com­mu­niste. En 1949, Robert E. Stripling, l’un de ses mem­bres, pub­lie The Red Plot Against Amer­i­ca en résume ain­si la posi­tion vis à vis de l’industrie ciné­matographique : « 75 mil­lions d’Américains vont au ciné­ma chaque semaine et la plu­part des gens croient ce qu’ils voient […] si le par­ti com­mu­niste arrive à régen­ter l’industrie ciné­matographique […] il fera un pas déter­mi­nant dans l’application de son plan […] visant à “com­mu­nis­er” le pays. » Chaque pro­fes­sion de l’industrie ciné­matographique améri­caine est dotée d’un syn­di­cat dont la mobil­i­sa­tion va sou­vent bien au-delà de sim­ples préoc­cu­pa­tions pro­fes­sion­nelles et lui con­fère une forte capac­ité de nui­sance : la Ligue Anti­nazie de Hol­ly­wood s’est notam­ment engagée pen­dant la guerre d’Espagne ou lors de la venue de Leni Riefen­stahl sur le sol améri­cain.

Fondé en 1919, le par­ti com­mu­niste améri­cain s’est dévelop­pé sur la base de l’antifascisme mais ses effec­tifs restent faibles même si ses sym­pa­thisants sont plus nom­breux. À l’heure de la sig­na­ture du Pacte ger­mano-sovié­tique et des pre­mières vic­toires alle­man­des, en sep­tem­bre 1939, les respon­s­ables du par­ti com­mu­niste sont inter­rogés par le FBI tan­dis que son secré­taire général est con­vo­qué devant la Com­mis­sion. Quelques mois plus tard, Mar­tin Dies, représen­tant démoc­rate du Texas proche des milieux évangélistes et anti­com­mu­niste notoire lance une pre­mière offen­sive con­tre Hol­ly­wood : il reçoit une ving­taine de « témoins » dans sa pro­priété tex­ane mais les résul­tats sont peu probants. Mal­heureuse­ment pour lui, l’entrée en guerre de l’URSS con­tre l’Allemagne se sol­de immé­di­ate­ment par « la mise en sour­dine de l’anticommunisme ». La par­en­thèse est de courte durée. La guerre froide s’avère une aubaine pour les con­ser­va­teurs de la droite améri­caine xéno­phobe et anti­sémite car elle « légitime et encour­age la chas­se aux sor­cières dans tous les secteurs de la vie publique ». Au nom de la sécu­rité nationale, l’anticommunisme devient la clé de voûte de la poli­tique améri­caine, la moin­dre idée pro­gres­siste s’apparente très vite à une ten­ta­tive pure et sim­ple d’endoctrinement.

En févri­er 1944, le réal­isa­teur anti­com­mu­niste Sam Wood fonde la Motion Pic­ture Alliance for the Preser­va­tion of Amer­i­can Ideals qui sera une arme de guerre pré­cieuse dans l’arsenal des anti­com­mu­nistes hol­ly­woo­d­i­ens : Walt Dis­ney, Vic­tor Flem­ing, King Vidor, Gary Coop­er ou John Wayne en font par­tie. Cette alliance se fixe déjà pour objec­tif de « com­bat­tre par tous les moyens […] tous les efforts venant de groupes ou d’individus visant à min­er la loy­auté du ciné­ma à l’égard de cette Amérique libre qui lui a per­mis d’exister ». En 1945, La Com­mis­sion des Activ­ités Anti­améri­caines a enfin les coudées franch­es et John E. Rankin représen­tant du Mis­sis­sip­pi n’hésite alors plus à décrire Hol­ly­wood comme « le plus grand foy­er d’activités sub­ver­sives des États-Unis », capa­ble « d’empoisonner l’esprit de nos enfants, déformer l’histoire de notre pays et de dis­créditer la chré­tien­té » tan­dis que le prédi­ca­teur L.K. Smith pub­lie une série d’articles inti­t­ulés « Le Viol de l’Amérique par Hol­ly­wood » sur le thème du com­plot judéo-com­mu­niste. Dès novem­bre 1946, les Répub­li­cains con­trô­lent les deux cham­bres. En 1947, les men­aces sont mis­es à exé­cu­tion : John Par­nell Thomas, le prési­dent de la Com­mis­sion des Activ­ités Anti­améri­caines débar­que à Hol­ly­wood et procède aux pre­miers « entre­tiens ». Les pro­duc­teurs sont vive­ment incités à faire le ménage eux-mêmes en se débar­ras­sant des employés « rouges ». Six mois plus tard ont lieu à Wash­ing­ton les pre­mières audi­tions publiques et médi­atisées (90 jour­nal­istes, 9 caméras et 27 pho­tographes). La com­mis­sion se com­pose de 9 mem­bres (4 Démoc­rates et 5 Répub­li­cains dont un cer­tain Richard Nixon). Des témoins « ami­caux » sont d’abord enten­dus : Ayn Rand roman­cière née à Saint-Peters­bourg et émi­grée aux États-Unis dans les années 1920, auteur de Screen Guide for Amer­i­cans, sorte de memen­to à l’usage des cinéastes pour les aider à lut­ter con­tre l’influence com­mu­niste : « ne dén­i­grez pas le prof­it », « ne glo­ri­fiez pas l’échec », « n’idéalisez pas l’homme du peu­ple ». Com­para­is­sent aus­si Ronald Rea­gan, le nou­veau prési­dent du Syn­di­cat des Acteurs (Screen Actors Guild), Gary Coop­er, Walt Dis­ney ou Adolphe Men­jou qui proclame : « Je suis un chas­seur de sor­cières si les sor­cières sont les com­mu­nistes ; je com­bats les rouges. »

Doit ensuite venir le tour des 19 témoins « inam­i­caux » : 12 scé­nar­istes dont Bertolt Brecht, 5 réal­isa­teurs dont Lewis Mile­stone, le pro­duc­teur Adri­an Scott et l’acteur Lar­ry Parks sont con­vo­qués. Sous l’impulsion de Her­bert J. Biber­man, fig­ure de la Ligue Anti­nazie, une ligne de défense com­mune est adop­tée suiv­ant deux axes : refuser de se com­porter en coupables et s’appuyer sur le pre­mier amende­ment du «Bill of Rights», un des fonde­ments de la démoc­ra­tie améri­caine qui garan­tit la lib­erté d’expression. Il s’agit de mon­tr­er que les enne­mis des valeurs améri­caines ne sont pas ceux que l’on croit. Un comité pour la défense du pre­mier amende­ment est alors créé par William Wyler, John Hus­ton et le scé­nar­iste Philip Dunne : Lau­ren Bacall, Humphrey Bog­a­rt, Hen­ry Fon­da, Judy Gar­land, Katharien Hep­burn, Gene Kel­ly, Burt Lan­cast­er, Gre­go­ry Peck, Frank Sina­tra mais aus­si Thomas Mann et Albert Ein­stein en font par­tie. Une mobil­i­sa­tion médi­a­tique active s’organise : achat d’encarts pub­lic­i­taires dans les quo­ti­di­ens, con­férence de presse, par­rainages d’émissions de radio, man­i­fes­ta­tions… Wash­ing­ton Post, New York Times et Los Ange­les Times sou­ti­en­nent ouverte­ment ces actions.

Le 17 octo­bre 1947, un avion spé­ciale­ment affrété emmène les 19 témoins con­vo­qués devant la Com­mis­sion des Affaires Anti­améri­caines de la cham­bre des représen­tants. L’ambiance est très ten­due, les témoins ne peu­vent pas lire les déc­la­ra­tions qu’ils avaient pré­parées. John Howard Law­son, fon­da­teur du Syn­di­cat des scé­nar­istes, lance : « Vous êtes en train d’employer la vieille tech­nique qu’on util­i­sait dans l’Allemagne hitléri­enne. » Puis Dal­ton Trum­bo, le scé­nar­iste alors le mieux payé de Hol­ly­wood, met au défi la Com­mis­sion de trou­ver dans les 20 scé­nar­ios qu’il apporte la moin­dre trace d’appel à la sub­ver­sion : « Nous sommes au soir de l’incendie du Reich­stag. C’est le début des camps de con­cen­tra­tion en Amérique. » Albert Matz com­pare les mem­bres de la Com­mis­sion à Goebbels et Hitler, et lorsque Alvah Bessie est som­mé de ren­dre publique ses opin­ions poli­tiques, il rétorque : « Le Général Eisen­how­er en per­son­ne a refusé de révéler son appar­te­nance poli­tique et ce qui vaut pour le général Eisen­how­er vaut aus­si pour moi. » Samuel Ornitz con­clut : « Je m’adresse à cette com­mis­sion en tant que Juif, car l’un de ses mem­bres émi­nents est un mem­bre du Con­grès bien con­nu pour son anti­sémitisme, et il en est fier. Je veux par­ler de John E. Rankin. Quand les garanties con­sti­tu­tion­nelles sont bafouées, les Juifs sont les pre­mières vic­times. Et quand on s’en prend aux Juifs, on s’en prend bien­tôt aux autres. » Le 30 octo­bre a lieu l’audition de Bertolt Brecht : « Je ne suis et n’ai jamais été mem­bre du par­ti com­mu­niste », 24 heures plus tard il regagne l’Europe.

Ceux qu’on appelle désor­mais « The Hol­ly­wood Ten » sont tous inculpés pour out­rage au Con­grès. Les sou­tiens se raré­fient, même Bog­a­rt se défile, n’hésitant pas à déclar­er qu’il abhorre « le com­mu­nisme comme n’importe quel Améri­cain respectable », en 1948 il ira jusqu’à pub­li­er dans Mod­ern Screen une con­fes­sion inti­t­ulée « I’m no com­mu­nist ». Les pro­duc­teurs hol­ly­woo­d­i­ens se deman­dent dès lors s’il est bien judi­cieux pour l’avenir de leurs entre­pris­es de se démar­quer d’une déci­sion offi­cielle. Dès novem­bre 1947, Eric John­ston, le prési­dent de l’Association des Pro­duc­teurs de ciné­ma, réu­nit en secret à New York les dirigeants des grands stu­dios qui, craig­nant le boy­cott d’un ciné­ma déjà ébran­lé par la con­cur­rence télévi­suelle, se ral­lient à la curée. Quelques mois plus tôt, ce même John­ston avait exigé le licen­ciement de tout employé com­mu­niste tout en affir­mant: « Je ne pense pas qu’il soit du ressort du gou­verne­ment de dire à l’industrie ciné­matographique […] le type de films qu’elle doit faire. » Les sanc­tions sont immé­di­ates : ceux qui par­mi les « Dix de Hol­ly­wood » sont sous con­trat sont con­gédiés : Ring Lard­ner Jr est viré de la Twen­ti­eth Cen­tu­ry Fox un mois plus tard, la RKO licen­cie Edward Dmytryk et Adri­an Scott, la MGM Lester Cole et sus­pend Dal­ton Trum­bo car son con­trat ne com­por­tait pas de clause de moral­ité. Les free-lance (Biber­man, John Howard Lan­son, Albert Matz et Samuel Ornitz) se retrou­vent eux aus­si sans tra­vail.

Les « Dix de Hol­ly­wood » ouvrent alors un bureau à Los Ange­les et sil­lon­nent les États-Unis pour récolter des fonds en vue de la future bataille judi­ci­aire. En avril 1948, Law­son et Trum­bo sont con­damnés à 1000~$ d’amende et un an de prison, Biber­man et Dmytryk écopent de 6 mois. Mal­gré leurs déboires judi­ci­aires, tous veu­lent con­tin­uer à tra­vailler même au noir comme Lester Cole qui, sous le pseu­do­nyme de J. Red­mond Pri­or, signe le scé­nario de Pilote du Dia­ble de Stu­art Heisler dont la vedette est Bog­a­rt ou Albert Maltz qui a adap­té le roman d’Elliott Arnold Blood Broth­er sous le titre La Flèche brisée. Dal­ton Trum­bo tra­vaille pour le théâtre puis clan­des­tine­ment pour le ciné­ma. En appel, la sen­tence est con­fir­mée. Ne reste plus alors que la Cour Suprême qui, refu­sant d’examiner les requêtes, con­firme aus­si du même coup le ver­dict. Ayant épuisé tous les recours pos­si­bles et prof­i­tant de leurs derniers jours de lib­erté, les Dix de Hol­ly­wood déci­dent, en 1950, de tourn­er un court métrage. Réal­isé clan­des­tine­ment par John Berry, il s’agit d’un hom­mage ren­du à chaque mem­bre du groupe. « En refu­sant d’examiner notre cas, la Cour Suprême a porté un coup dur aux droits des Améri­cains, à nos droits, à vos droits » lance Lard­ner. Ils ne sont pas incar­cérés tous ensem­ble, mais deux par deux : Cole et Lard­ner ont la sur­prise de retrou­ver John Par­nell Thomas, l’ancien prési­dent de la Com­mis­sion des Activ­ités Anti­améri­caines, empris­on­né pour détourne­ment d’argent. La pri­va­tion de lib­erté entraîne le revire­ment inat­ten­du de Dmytryk qui fait bien­tôt la une des quo­ti­di­ens en sou­tenant : « Je ne suis pas ni n’étais mem­bre du par­ti com­mu­niste au moment de mon audi­tion […] je recon­nais les États-Unis d’Amérique comme le seul pays envers lequel je doive obéis­sance et loy­auté. » Mais cette repen­tance tar­dive est loin d’être suff­isante et c’est devant la Com­mis­sion que Dmytryk devra à nou­veau faire amende hon­or­able le 25 avril 1951 où il recon­naît son appar­te­nance au par­ti de 1944 à 1945 et dénonce 6 réal­isa­teurs et 15 scé­nar­istes. Des raisons matérielles (500~000~$ de dettes et l’impossible recours à un prête-nom en tant que réal­isa­teur) ont sans doute con­tribué à ce volte-face.

Févri­er 1950, McCarthy affirme détenir la liste de 205 com­mu­nistes tra­vail­lant au départe­ment d’État. Les listes noires sont nom­breuses (admin­is­tra­tion, Indus­trie, Cul­ture….), près de 10~000 employés refusent de prêter ser­ment ou de dénon­cer et per­dent leur tra­vail. Hol­ly­wood n’échappe pas à la fièvre : les adhérents du Syn­di­cat des Acteurs doivent sign­er une déc­la­ra­tion de non-appar­te­nance au par­ti com­mu­niste. Le Syn­di­cat des réal­isa­teurs présidé par Mankiewicz con­naît des soubre­sauts : Cecil B. DeMille anti-com­mu­niste vis­céral voudrait impos­er la même chose à ses col­lègues et dénonce publique­ment lors d’une réu­nion les réal­isa­teurs comme William Wyler ou Bil­ly Wilder qui s’y opposent. Fritz Lang lui répond « Je veux que vous sachiez que pour la pre­mière fois depuis mon arrivée en Amérique j’ai peur parce que j’ai un accent » et William Wyler réplique « Je veux qu’il soit bien clair que le prochain qui me traite de com­mu­niste ou qui sug­gère que je ne suis pas améri­cain, si impor­tant soit-il et quel que soit son âge, je m’en vais lui met­tre mon pied au … » sous un ton­nerre d’applaudissement. Un ser­ment de loy­auté sera cepen­dant exigé quelque temps plus tard. Le Syn­di­cat des scé­nar­istes trans­met quant à lui à la Com­mis­sion tous les procès ver­baux de ses réu­nions les années 1930.

En 1951, le pays som­bre dans un délire para­noïaque aigu sur fond de men­ace atom­ique sovié­tique, de prise de pou­voir des com­mu­nistes en Chine et de guerre en Corée : com­plot com­mu­niste général­isé et admin­is­tra­tion noy­autée par Moscou. Le diplo­mate Alger Hiss est con­damné à 5 ans de prison. Le thème de la Cinquième Colonne appa­raît dans beau­coup de films : Le Rideau de fer de Well­man en 1948, Guet-Apens de Sav­ille en 1949, Le Port de la drogue de Fuller en 1953 et Le Procès de Rob­son en 1955. Le 19 sep­tem­bre 1952, le visa de Char­lie Chap­lin est sus­pendu. Dans cette atmo­sphère de peur général­isée et au moment même où les Dix de Hol­ly­wood sont relâchés, les audi­tions repren­nent : 110 per­son­nes sont con­vo­quées grâce aux listes fournies par des chas­seurs de sor­cières plus ou moins paten­tés comme Myron C. Fagan, des officines spé­cial­isées comme l’American Busi­ness Con­sul­tants ou la Légion améri­caine. La Com­mis­sion déjà bien ren­seignée reçoit de nou­velles dénon­ci­a­tions car la moitié des « témoins » coopèrent et les « résis­tants d’hier sont les péni­tents d’aujourd’hui » par la grâce d’une éventuelle mise au ban de la com­mu­nauté ciné­matographique. Comme Lar­ry Parks (2 rôles depuis 1948) ou le scé­nar­iste Richard Collins au chô­mage depuis 1947 qui recon­naî­tra plus tard : « Je dois l’admettre, je me suis com­porté comme un sagouin, une mis­érable petite cra­pule. » Robert Rossen craque en 1953 en don­nant 57 noms. Allégeance, Apos­tasie, Déla­tion sont les trois sta­tions du chemin de croix du témoin en quête d’absolution. Beau­coup arguent de leur naïveté par rap­port au Par­ti Com­mu­niste comme José Fer­rer, l’interprète de Cyra­no de Berg­er­ac. C’est le scé­nar­iste Mar­tin Berke­ley qui se voit décerné la palme des déla­teurs avec 150 noms. Le déla­teur peut aus­si ruser en don­nant le nom de per­son­nes décédés ou des noms déjà con­nus, mais le pas­sage devant la com­mis­sion est aus­si l’occasion pour cer­tains d’exprimer leurs rancœurs pro­fes­sion­nelles et de régler leurs comptes.

En avril 1952, Elia Kazan est enten­du à sa demande par la Com­mis­sion, il insiste sur le car­ac­tère anti­com­mu­niste de sa fil­mo­gra­phie et dit accom­plir son devoir de citoyen en don­nant 8 noms (Art Smith, Tony Kaber, James Proc­tor…). Le lende­main, il achète un encart dans le New York Times pour y pub­li­er une pro­fes­sion de foi anti-com­mu­niste dou­blé d’un appel à la déla­tion Il devient dès lors, selon Vic­tor Navasky l’auteur des Déla­teurs, « la quin­tes­sence du dénon­ci­a­teur ». Cette véri­ta­ble mar­que d’infamie le pour­suiv­ra tou­jours – lors de la remise de son Oscar d’honneur en 1999 des sif­flets sont enten­dus et cer­tains refusent de par­ticiper à la stand­ing ova­tion – d’autant que la rumeur d’une sub­stantielle rémunéra­tion reçue en échange de son témoignage se répand peu à peu. Il n’a jamais exprimé de regrets et c’est sans doute cela qu’on lui reproche le plus: « La vérité c’est qu’au bout d’un an, j’avais cessé de me sen­tir coupable. » En 1952, Kazan est pour­tant déjà un réal­isa­teur estimé et puis­sant, son éventuel refus de col­la­bor­er aurait sans doute mar­qué les esprits des censeurs mêmes. « Il aurait pu être un cham­pi­on. Au lieu de quoi, il est devenu le Lucifer de la gauche améri­caine » dira de lui J. Hober­man dans Vil­lage Voice à l’occasion de la sor­tie de son auto­bi­ogra­phie. Est-ce un hasard si deux ans plus tard avec Sur les quais, il dépeint le mouchard Ter­ry Mal­loy (Mar­lon Bran­do) comme un mar­tyr ? Kazan avouera plus tard que, lorsque son héros hurle « je suis con­tent de ce que j’ai fait », « c’est moi qui clame avec le même emporte­ment que je suis con­tent d’avoir témoigné comme je l’ai fait ».

Peu con­nus du grand pub­lic, les scé­nar­istes s’en sor­tent mieux que les autres. La car­rière de cer­tains déla­teurs comme celle de Mar­tin Berke­ley ou Richard Collins un des deux scé­nar­istes de The Inva­sion of the Body Snatch­ers de Don Siegel en 1956 et dont le pro­duc­teur Wal­ter Wanger a soutenu la chas­se aux sor­cières. Pour les acteurs, leur absence des écrans a sou­vent pour con­séquence immé­di­ate l’oubli pur et sim­ple, ce qui explique en par­tie leur col­lab­o­ra­tion active. Ster­ling Hay­den (Quand la ville dort de John Hus­ton en 1950) un déla­teur qui a exprimé des regrets et devien­dra non sans mal­ice le général Rip­per du Doc­teur Folam­our de Stan­ley Kubrick. Quant aux réal­isa­teurs, leur car­rière est frag­ilisée mal­gré les déla­tions : Dmytryk réalise en 1954 Oura­gan sur le Caine, puis la Twen­ti­eth Cen­tu­ry Fox lui pro­pose La Lance brisée: il renoue ain­si avec le suc­cès, sa sor­tie du pur­ga­toire n’est défini­tive qu’en 1959 avec L’Homme aux colts d’or.

Les black­listés choi­sis­sent par­fois l’exil et Hol­ly­wood, refuge des grands noms du ciné­ma européen dans l’entre-deux-guerres (Fritz Lang, Otto Pre­minger, Bil­ly Wilder…), devient à son tour terre de départ. Lieu de tour­nage habituel, le Mex­ique est aus­si pour quelque temps terre d’accueil pour cer­tains exilés comme Lard­ner, Maltz ou Trum­bo (Lard­ner ren­tre dès 1952, Trum­bo en 1954, Maltz en 1962). Cer­tains rejoignent la vieille Europe. Paris accueille Ben et Nor­ma Barz­man, John Berry, Jules Dassin, Bernard Vorhaus, Syd­ney Buch­man (scé­nar­iste et l’un des fon­da­teurs du Syn­di­cat des Scé­nar­istes, auteur de M. Smith au Sénat de Frank Capra en 1939 et du Défunt récal­ci­trant d’Alexander Hall en 1941). Les intel­lectuels français, dont beau­coup sont proches du Par­ti Com­mu­niste, reçoivent chaleureuse­ment les vic­times de la chas­se aux sor­cières et en 1955 le Fes­ti­val de Cannes hon­ore Jules Dassin (prix de la mise en scène pour Du rifi­fi chez les hommes) et décerne la Palme d’or à Mar­ty dont la vedette fémi­nine n’est autre que Bet­sy Blair femme de Gene Kel­ly et black­listée. En tour­nage en Ital­ie, Joseph Losey apprend sa con­vo­ca­tion devant la Com­mis­sion et choisit de s’installer en Grande-Bre­tagne comme John Hus­ton, Orson Welles ou Ana­tole Lit­vak. Carl Fore­man les rejoint bien­tôt. Le scé­nar­iste de Si c’étaient des hommes (1950) et Le train sif­flera trois fois (1952) devient alors « script doc­tor » pour Hol­ly­wood. En 1957 il témoigne devant la Com­mis­sion mais refuse de don­ner des noms. De retour à Lon­dres, il embrasse la car­rière de pro­duc­teur (Les Canons de Navarone de Jack Lee Thomp­son en 1960). Prési­dent du British Film Insti­tute en 1965, il revient aux États-Unis dix ans plus tard. L’éloignement est par­fois syn­onyme de mar­gin­al­i­sa­tion pro­fes­sion­nelle comme le mon­tre le par­cours de Howard Koch, scé­nar­iste de La Let­tre de William Wyler (1940) et de Casablan­ca de Michael Cur­tiz (1943), black­listé pour avoir écrit le scé­nario de Mis­sion à Moscou.

Sur le sol améri­cain, ce sont les acteurs qui paient le plus lourd trib­ut car leur exis­tence vient de leur vis­i­bil­ité aux yeux du pub­lic : Philip Loeb se sui­cide, John Garfield s’il témoigne, refuse d’être un déla­teur, dépres­sif et alcoolique il meurt à 38 ans d’une crise car­diaque, et Lionel Stander devient agent de change à Wall Sreet. Les scé­nar­istes (clan­des­tins et sous-payés) arrivent à sur­vivre : La Tunique (Hen­ry Koster, 1953) écrit par Albert Maltz ou Vacances romaines (William Wyler, 1953) écrit par Dal­ton Trum­bo. Beau­coup écrivent des séries B ou pro­posent leurs ser­vices à la télévi­sion : Wal­ter Bern­stein, Abra­ham Polon­sky, Arnold Marolf tra­vail­lent pour « You are there », l’émission de Sid­ney Lumet sur CBS. Cer­tains renon­cent car­ré­ment à leur méti­er : Alvah Bessie devient tourneur puis rédac­teur du syn­di­cat des dock­ers de San Fran­cis­co et enfin éclairag­iste dans un night-club.

En 1951, à leur sor­tie de prison, Biber­man et Scott veu­lent con­tin­uer à faire des films, ils fondent avec Paul Jar­ri­co une société de pro­duc­tion et tour­nent au Mex­ique un film mil­i­tant antiraciste et fémin­iste en forme d’hommage à la classe ouvrière : Le Sel de la terre (titre en forme de clin d’œil à la phrase de Jésus aux apôtres : « Vous êtes le sel de la terre [ …] vous êtes la lumière du monde […] de même que votre lumière brille devant les hommes : alors en voy­ant ce que vous faites de bien, ils ren­dront gloire à Dieu. »). Dans une ville minière du Nou­veau-Mex­ique, les mineurs d’origine mex­i­caine se met­tent en grève pour béné­fici­er des mêmes avan­tages que les blancs. Après un tour­nage long et dif­fi­cile et une post-pro­duc­tion tout aus­si laborieuse, le film sort à New York en 1953 où un seul exploitant accepte, con­tre une forte rémunéra­tion, d’organiser quelques pro­jec­tions. C’est à l’étranger que le film rem­porte un vif suc­cès : dans les pays du bloc com­mu­niste et à Paris où il reçoit le prix du meilleur film étranger de l’Académie du Ciné­ma et reste 10 mois à l’affiche du ciné­ma des Ursu­lines.

1954 voit la dis­grâce de McCarthy, mais le mac­carthysme lui survit et il faut atten­dre 1960 pour que le cli­mat s’apaise enfin à Hol­ly­wood où seuls les pro­duc­teurs ont le pou­voir de faire revenir les black­listés en pleine lumière et peu à peu des noms réap­pa­rais­sent (au bout du compte 10% à peine réin­tè­grent le ciné­ma). Mais, si Dal­ton Trum­bo est men­tion­né au générique de Spar­ta­cus et d’Exo­dus, Michael Wil­son n’apparaît pas dans celui de Lawrence d’Arabie (David Lean, 1962). En 1970, Lard­ner est oscarisé pour le scé­nario de MASH et Dal­ton Trum­bo est récom­pen­sé par le Syn­di­cat des Auteurs d’Amérique. La Com­mis­sion des Activ­ités Anti-Améri­caines n’est sup­primée qu’en 1975. Si on peut regret­ter que l’ouvrage de Thomas Wieder ne dise par grand-chose de la réal­ité de la présence com­mu­niste à Hol­ly­wood, il s’avère une syn­thèse remar­quable et acces­si­ble qui encour­age le lecteur à s’intéresser de plus près cette péri­ode noire et peut-être oubliée de l’histoire du ciné­ma améri­cain.