En 1999, Elia Kazan, âgé de 90 ans, reçoit un Oscar d’honneur pour l’ensemble de sa car­rière. Mais cette recon­nais­sance offi­cielle sus­cite une très vive con­tro­verse. La Guilde des auteurs réclame même le retrait d’une récom­pense jugée illégitime. Cette réac­tion peu com­mune s’ex­plique par le par­cours pro­fes­sion­nel et per­son­nel d’Elia Kazan dans les années 1950. En 1955, son film Sur les quais (On the Water­front) est primé au fes­ti­val de Venise et récom­pen­sé par huit Oscars, après avoir pour­tant été refusé par de nom­breux stu­dios et deux fois par la Colum­bia qui finit par le pro­duire. L’en­gage­ment ambigu du film appa­raît en effet comme le reflet ciné­matographique des choix dis­cuta­bles du citoyen Kazan…

Un film polémique dans une Amérique fragilisée

Quand Sur les quais appa­raît sur les écrans améri­cains, Eisen­how­er, prési­dent depuis un an, se trou­ve con­fron­té à la ges­tion de la guerre de Corée, com­mencée en 1950 par Tru­man sans l’ac­cord du Con­grès. Déjà psy­chologique­ment éprou­vés par la mort de nom­breux sol­dats pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale, les Améri­cains essuient de sérieuses pertes en Corée sans avoir gag­né (33629 morts et 103284 blessés, 20 mil­liards de dol­lars dépen­sés). En revanche, cette guerre assure une pop­u­lar­ité sans précé­dent au séna­teur Joseph McCarthy, qui attise la sus­pi­cion d’une Amérique déjà ébran­lée en accu­sant l’administration offi­cielle d’abriter des agents com­mu­nistes, des espi­ons jugés indésir­ables. Dans Sur les quais, les rap­ports entre les per­son­nages témoignent en quelque sorte des rela­tions entre les Améri­cains pen­dant la “chas­se aux sor­cières”. L’issue de la Sec­onde Guerre mon­di­ale a plongé le pays dans la guerre froide et la men­ace com­mu­niste hante les esprits : les États-Unis sont divisés, comme les docks entre syn­di­cal­istes véreux et tra­vailleurs exploités. Les douleurs des guer­res créent un repli iso­la­tion­niste chez une pop­u­la­tion améri­caine qui ne souhaite plus s’occuper des affaires du monde. Ce phénomène transparaît dans le film de Kazan à tra­vers l’attitude indi­vid­u­al­iste et para­noïaque des dock­ers. Après la mort “acci­den­telle” de Joey Doyle dans la pre­mière scène du film, per­son­ne ne veut témoign­er. Un dock­er explique alors le mode de vie de sa com­mu­nauté : “ne jamais pos­er de ques­tions et jamais répon­dre aux ques­tions”. Les années 1950 sont une péri­ode glob­ale­ment prospère économique­ment pour les États-Unis. Eisen­how­er con­sid­ère le com­merce comme un instru­ment diplo­ma­tique et un moyen de résis­ter au développe­ment com­mu­nisme. Seule­ment, les expor­ta­tions améri­caines ne font que croître au détri­ment des impor­ta­tions, ce qui ne favorise pas une bonne dynamique com­mer­ciale avec les pays européens. Ce phénomène de déséquili­bre dans la dialec­tique Export-Import peut expli­quer la sit­u­a­tion de pénurie d’emplois observée sur les docks de Kazan. Si les États-Unis impor­tent peu de marchan­dis­es, il y a for­cé­ment moins de bateaux à décharg­er. De plus, le développe­ment d’une logique cap­i­tal­iste tend à accroître les béné­fices en dimin­u­ant les dépens­es en main d’œuvre. D’où la dif­fi­culté des dock­ers à obtenir un tra­vail quo­ti­di­en.

Avant et après ce film, Elia Kazan s’est tou­jours affiché comme un homme de gauche. Ses œuvres tran­scrivent son engage­ment sociopoli­tique. Dans une allo­cu­tion pronon­cée à Athènes en avril 1978, Kazan explique son tra­vail en ces ter­mes :

“Je vois les États-Unis comme un théâtre où se joue une pièce dont les per­son­nages ne sont pas for­cé­ment sym­pa­thiques, dont la lumière est par­fois obscure et où les actions ne sont pas tou­jours les meilleures pos­si­bles. Mais, fût-ce dans les pires moments, j’ai con­stam­ment vu la lutte qui s’y livrait comme la lutte pour la lib­erté. (…) Ce qui hante mes films, je l’espère, c’est cette colère et cette lutte.”[1]

Les per­son­nages de Kazan sont tou­jours inscrits dans un con­texte social et his­torique clair, leur psy­cholo­gie étant dévelop­pée avec soin. Flo­rence Colom­bani remar­que ain­si que le cinéaste donne à ses per­son­nages “une tra­jec­toire qui reflète les soubre­sauts de leur époque et de leurs pays”[2]. Né à Istan­bul en 1909 de par­ents grecs, Elia Kazan arrive aux États-Unis à l’âge de qua­tre ans, sa famille fuyant les per­sé­cu­tions turques. Immi­gré de deux­ième généra­tion, il est tirail­lé entre les valeurs tra­di­tion­nelles de sa famille et la nos­tal­gie d’une terre d’origine incon­nue d’un côté, l’influence de la cul­ture améri­caine dom­i­nante et d’un mod­èle socioé­conomique dans lequel il doit s’insérer pour réus­sir de l’autre. Kazan se plaît à rap­pel­er l’hybridité con­sti­tu­tive de sa per­son­nal­ité, comme en témoigne l’introduction de son film auto­bi­ographique, Amer­i­ca Amer­i­ca (1963) : “My name is Elia Kazan. I’m a Greek by blood, a Turk by birth, and an Amer­i­can because my uncle made a jour­ney.” Les per­son­nages de ses films ressem­blent au cinéaste en ceci qu’ils appa­rais­sent sou­vent comme des êtres errants dans un monde dans lequel ils ne se recon­nais­sent pas, où ils ne trou­vent pas leur place. Ter­ry Mal­loy hésite ain­si entre choisir le silence pour pro­téger ses “amis” du syn­di­cat ou témoign­er con­tre eux pour soutenir les dock­ers et aider la belle Edie.

L’ombre d’Elia Kazan plane sur Ter­ry Mal­loy, d’autant plus que le film inter­vient à un moment de crise dans la car­rière du cinéaste. En effet, en avril 1952, Kazan com­met un acte que cer­tains ne lui par­don­neront jamais. L’homme qui a fait par­tie du Group The­atre de Lee Stras­berg dans les années trente et a par­ticipé de 1934 à 1936 à la sec­tion Par­ti Com­mu­niste de ce groupe, l’homme qui a con­tribué à la créa­tion de l’Actor’s Stu­dio, l’homme qui a reçu la récom­pense suprême pour Gentleman’s Agree­ment (Le Mur invis­i­ble, oscarisé en 1947), celui-là même com­met l’acte infamant de déla­tion et de trahi­son. Devant la Com­mis­sion des Activ­ités Anti-Améri­caines, Elia Kazan donne le nom de huit artistes com­mu­nistes. Plus tard, il expli­quera avoir subi des pres­sions pour démon­tr­er son patri­o­tisme, influ­encé par une épouse anti­com­mu­niste et guidé par sa crainte de voir sa car­rière inter­rompue. L’éternel dérac­iné aurait prou­vé sa citoyen­neté et sa loy­auté au dra­peau améri­cain par cet acte. Le scé­nar­iste de Sur les quais, Budd Schul­berg, a égale­ment témoigné en 1951. Le film est donc mar­qué par ces événe­ments. L’attitude de Kazan est décriée car, selon de nom­breux artistes, il aurait pu devenir un leader poli­tique et un exem­ple dans son milieu, en s’opposant aux pres­sions mac­carthystes :

“En avril 1952, il est prob­a­ble qu’aucun indi­vidu n’aurait pu à lui seul bris­er les listes noires, et cepen­dant aucun n’était plus à même que Kazan, en rai­son de son pres­tige et de son invul­néra­bil­ité économique, de provo­quer une lev­ée de boucliers et d’inciter par son exem­ple des cen­taines d’attentistes à pass­er à l’opposition.”[3]

Sur les quais peut être con­sid­éré comme une réponse d’Elia Kazan à ceux qui punis­sent son choix. Ter­ry Mal­loy trahit aus­si son groupe en témoignant devant la “Crime Com­mis­sion” con­tre le syn­di­cat, insti­tu­tion aux fonde­ments orig­i­naire­ment social­istes mais per­ver­tie dans le film par le goût du pou­voir et l’appât du gain. On peut envis­ager ce syn­di­cat comme une représen­ta­tion implicite des artistes com­mu­nistes trahis par Kazan, sous-enten­dant que les artistes du ciné­ma améri­cain seraient eux aus­si per­ver­tis par l’argent d’Hol­ly­wood. Pour Bri­an Neve, le témoignage de Ter­ry Mal­loy peut être con­sid­éré comme une “manière de con­tre-atta­quer pour refléter la con­di­tion ouvrière sur les quais ou instau­r­er un par­al­lèle avec le témoignage de Kazan et Schul­berg, mais aus­si pour soulign­er l’absence d’action col­lec­tive dans le dis­cours ciné­matographique hol­ly­woo­d­i­en”.[4]

Un film singulier

Au milieu des années cinquante, les grands stu­dios sont de nou­veau prospères, après une péri­ode dif­fi­cile due aux trou­bles de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Le développe­ment des tech­niques favorise la pro­duc­tion de gross­es machines hol­ly­woo­d­i­ennes. L’industrie ciné­matographique se doit alors d’éblouir le pub­lic pour pal­li­er la con­cur­rence de la télévi­sion. Dans le même temps, le cli­mat poli­tique trou­blé incite à des films légers, d’évasion, d’aventures ou de comédie. Dans ce con­texte, le tra­vail de Kazan détonne : il développe des pro­jets ambitieux sur le plan artis­tique et per­son­nel et abor­de des thèmes que per­son­ne n’approche, en se détachant du ciné­ma dom­i­nant ou en per­ver­tis­sant ses codes. Il sait s’entourer d’auteurs de tal­ent : Arthur Miller et Ten­nessee Williams dont il adapte les pièces, John Stein­beck et Budd Schul­berg, romanciers. Issu du théâtre, Kazan porte un intérêt par­ti­c­uli­er à la qual­ité de l’écriture. L’esthétique de son ciné­ma est mar­quée par l’art théâ­tral, favorisant sou­vent les drames indi­vidu­els, les pas­sions amoureuses et les scènes intimes. Pen­dant les années cinquante, les Français redé­cou­vrent le ciné­ma améri­cain : Elia Kazan est con­sid­éré comme un auteur avec lequel il faut compter. Aux États-Unis en revanche, l’auteurisme est mal vu et le ciné­ma de Kazan est con­sid­éré comme plutôt “européen”, ce qui n’est pas un com­pli­ment et entrave la réus­site en salles de ses films.

La sin­gu­lar­ité de Sur les quais vient égale­ment de ses sources d’inspiration. Le scé­nario du film est en effet basé sur l’en­quête jour­nal­is­tique menée par Mal­colm John­son, dénonçant la tyran­nie et les rack­ets exer­cée sur les dock­ers. L’origine doc­u­men­taire du film transparaît dans le traite­ment filmique et dans la direc­tion d’acteurs : tour­nage en extérieur en décors naturels, froideur de l’air pal­pa­ble, scènes de vie quo­ti­di­enne et d’intimité (sur les toits), naturel du phrasé, place accordée à l’improvisation… L’influence du néoréal­isme ital­ien, mou­ve­ment achevé depuis peu à la sor­tie du film, sem­ble indé­ni­able. Mais, dans le même temps, le film se car­ac­térise par son hybrid­ité générique. Il est en effet imprégné des codes du gang­ster film. Les mem­bres du syn­di­cat por­tent les attrib­uts mafieux : cos­tumes “à 150 dol­lars”, longs man­teaux, gants en cuir qui ne lais­sent pas d’empreinte, cig­a­res con­stam­ment col­lés aux lèvres, cha­peaux à la tenue impec­ca­ble… Le bar et la salle de bil­lard où ils retrou­vent régulière­ment con­stituent des décors top­iques de ce genre de films. Sur les docks, le décharge­ment de car­gaisons de whisky peut appa­raître comme un écho aux films de gang­sters des années trente, dont les scé­nar­ios tour­nent tou­jours autour de la ques­tion de la pro­hi­bi­tion. Le film Sur les quais autorise dif­férents niveaux de lec­tures, oscil­lant entre fic­tion doc­u­men­taire, crime movie et mélo­drame.

Choix stylistiques et discours social

Les quais con­stituent un décor récur­rent dans le ciné­ma améri­cain. Les docks sont le lieu de tous les dan­gers : les con­flits y sont sou­vent vio­lents (Ter­ry est bat­tu à sang par qua­tre hommes), la mafia sévit (ici rem­placée par le syn­di­cat, mais ne par­le-t-on pas de syn­di­cat du crime ?), la mort rôde (Dugan reçoit “acci­den­telle­ment” une car­gai­son de whisky sur la tête)… Les quais appa­rais­sent comme une zone de non droit. On s’y dis­pute les jetons d’embauche comme dans une mêlée de rug­by ou dans une émeute, on y jette nour­ri­t­ure et gob­elet au vis­age du révérend sans aucun respect pour l’instance qu’il est cen­sé représen­ter. Dans Sur les quais, l’église n’est d’ailleurs ni un lieu d’asile ni un lieu saint. Quand le Père Bar­ry pro­pose aux dock­ers d’y tenir une réu­nion pour organ­is­er une action col­lec­tive, les hommes sont sur­pris et n’imaginent pas l’église comme un lieu de ren­con­tre et d’échange. Mal­gré l’emphase et l’om­niprésence du Père Bar­ry, la reli­gion sem­ble avoir per­du toute influ­ence sur cette com­mu­nauté. On peut imag­in­er qu’un peu­ple con­fron­té régulière­ment à la mort des siens dans des guer­res loin­taines (France, Corée) et vivant dans la mis­ère, mal­gré le développe­ment économique du pays, mette en doute la force et la légitim­ité de la foi chré­ti­enne. Le lieu de culte n’est plus un espace sacré : lorsque le Père Bar­ry entame son dis­cours sur St Matthieu, une pierre brise une fenêtre et l’église est encer­clée par les hommes de John­ny Friend­ly, qui s’attaquent physique­ment aux fidèles en fuite.

L’utilisation des toits plats se révèle aus­si riche de sens. Tra­di­tion­nelle­ment, les toits sont un lieu d’évasion et de rêver­ie – Mary Pop­pins et ses cheminots nous l’ont prou­vé. Ici, ils con­stituent un refuge sal­va­teur pour Ter­ry. Sur les toits, il peut oubli­er les soucis d’en bas et évoluer à son aise, sans être en per­ma­nence sur­veil­lé par son frère Charley et John­ny Friend­ly. En haut, il est encore ce grand boxeur pro­fes­sion­nel qui fait briller les yeux des enfants. En bas, il n’est qu’un sportif raté, un fainéant, un inca­pable, puis un traître et un lais­sé-pour-compte. Les toits, entre terre et ciel, con­stituent un espace en sus­pen­sion, sur lequel l’écoulement du temps n’aurait plus de prise. Alors, for­cé­ment, c’est là que l’on com­mence à s’aimer, comme dans cette scène où Ter­ry mon­tre son éle­vage de pigeons à Edie Doyle et lui offre un œuf (objet tran­si­toire sym­bol­ique). Les toits emplis de pigeon­niers devi­en­nent un décor métonymique de la cam­pagne, per­me­t­tant de se puri­fi­er de la jun­gle urbaine. L’idéal jef­fer­son­ien d’industrie agraire sem­ble trou­ver un loin­tain écho dans cette représen­ta­tion bucol­ique entourée de ciment. La hiérar­chi­sa­tion spa­tiale ver­ti­cale des toits et des quais fait du pre­mier décor un par­adis et du sec­ond un enfer. Les toits for­ment une bulle pro­tec­trice autour des per­son­nages dans les moments de crise et les scènes qui s’y déroulent dévelop­pent une his­toire indi­vidu­elle dans l’histoire du groupe (héritage néoréal­iste). Mais sur les toits, on peut aus­si met­tre fin à ces jours ou mourir con­tre sa pro­pre volon­té, comme Joey Doyle, l’homme qui en savait trop. Le toit devien­dra alors le lieu du sou­venir et du recueille­ment pour Edie. Dans Sur les quais, les toits appa­rais­sent finale­ment comme le théâtre des pas­sions humaines.

Le film de Kazan fonc­tionne sur un sys­tème de per­son­nages hiérar­chisé, micro­cosme représen­tatif des con­flits com­mu­nau­taires dans l’Amérique des années cinquante. L’organisation du quo­ti­di­en des dock­ers et la survie de leurs familles sem­blent entière­ment asservies au bon vouloir du syn­di­cat. L’union procède à un rack­et per­ma­nent sur les ouvri­ers, en leur imposant le paiement d’une coti­sa­tion régulière pour avoir le droit de tra­vailler, mais cela ne leur assure pas d’être choi­sis à la sélec­tion du matin. Ini­tiale­ment instru­ment de lutte et de défense des tra­vailleurs, le syn­di­cat sem­ble être devenu un moyen d’oppression. On est bien loin du syn­di­cat de Qu’elle était verte ma val­lée (John Ford, 1941), créé par les mineurs pour résis­ter à la baisse des salaires et à la réduc­tion des effec­tifs. La fig­ure néga­tive était alors l’homme qui ne voulait pas inté­gr­er l’union. Dans Sur les quais, le ren­verse­ment dans la représen­ta­tion des syn­di­cats a valu au film d’être traité d’anti-américain, anti-ouvri­er, anti­dé­moc­ra­tique. Mais, comme le remar­que aujour­d’hui Michel Cieu­tat, “Hol­ly­wood alterne les films dans lesquels sont défendus les droits de l’ouvrier de se syn­di­quer et de faire grève (…) avec ceux qui dénon­cent la pro­fonde cor­rup­tion du milieu syn­di­cal – des dirigeants prin­ci­pale­ment.”[5] Le par­ti pris de Kazan peut donc appa­raître comme une alter­na­tive pos­si­ble, comme une face cachée mais néan­moins réelle du monde ouvri­er.

L’étape de dis­tri­b­u­tion des jetons d’embauche sur les quais fait appel à la notion de dar­win­isme, de sélec­tion naturelle selon les apti­tudes physiques au tra­vail. Pour Cieu­tat, ce phénomène “car­ac­térise la vie sociale et pro­fes­sion­nelle au vingtième siè­cle dans le ciné­ma urbain”[6]. La sélec­tion à l’embauche n’est pas non plus s’en rap­pel­er celle effec­tuée par les officiers nazis dans les camps, afin de choisir les indi­vidus aptes au tra­vail. Cette simil­i­tude dans l’organisation méthodique du tra­vail con­tribue à noir­cir le por­trait de syn­di­cal­istes autori­taires et meur­tri­ers. Les tra­vailleurs sem­blent avoir inté­gré cette étape de sélec­tion comme une fatal­ité, voire un mode de vie. Pour Ter­ry, “ici c’est cha­cun pour soi”, un point c’est tout. La seule per­son­ne à s’indigner face à cette logique indi­vid­u­al­iste est la jeune et inno­cente Edie, pour qui “c’est vivre comme un ani­mal”. Les inten­tions scé­nar­is­tiques transparais­sent claire­ment dans cette réponse spon­tanée mais lucide, soulig­nant l’aliénation de l’homme dans le sys­tème cap­i­tal­iste. La sit­u­a­tion pré­caire des ouvri­ers témoigne de l’échec de l’idéal agraire et des effets négat­ifs d’une poli­tique com­mer­ciale expan­sion­niste qui a oublié l’humain. Les ouvri­ers de Sur les quais sont tout aus­si robo­t­isés que ceux des Temps mod­ernes (Char­lie Chap­lin, 1936). Ils ne sont pas plus doués de parole et de con­science de classe, puisqu’ils choi­sis­sent de rester “S et M”, sourds et muets, quand un crime est com­mis sous leurs fenêtres. Sur les quais, la vie est un com­bat, comme en témoigne la ruée sur les jetons d’embauche lancés en pâture aux hommes aux vête­ments élimés. L’individu sem­ble totale­ment déshu­man­isé.

Terry Malloy : un Brando messianique

Dans une let­tre à Mar­lon Bran­do, Elia Kazan résume le per­son­nage de Ter­ry de la façon suiv­ante : “Un minable devient un homme. C’est tout.”[7] Cette déf­i­ni­tion, certes syn­thé­tique, a le mérite d’être claire. Au début du film Ter­ry n’est rien qu’un boxeur déchu qua­si­ment inapte au tra­vail. Friend­ly lui trou­ve un poste tran­quille dans un équipe de dock­ers, au sein de laque­lle le jeune homme ne fait rien, sinon feuil­leter des mag­a­zines cou­verts de jolies pin-up. Il n’est donc pas inséré sociale­ment dans le groupe des dock­ers, mais il ne l’est pas plus dans celui du syn­di­cat. Ter­ry ne sert que d’appât pour attir­er Joey sur les toits, igno­rant que Friend­ly a organ­isé cette ren­con­tre en alti­tude dans le but de sup­primer le jeune homme. Ter­ry est main­tenu dans une posi­tion infan­tile : Friend­ly lui remet d’ailleurs un bil­let comme on dis­tribuerait de l’argent de poche à un enfant pour une bonne action. Sur les quais est donc l’histoire d’un pas­sage à l’âge adulte, d’un par­cours vers la lucid­ité et l’engagement néces­si­tant une part de renon­ce­ment, d’un “éveil de la con­science à un univers qu’elle igno­rait : jus­tice, amour, dig­nité”[8]. Au con­tact d’Edie et du Père Bar­ry, il décou­vre un univers dif­férent de celui du clan syn­di­cal­iste étouf­fant, un monde où les notions de respect et de jus­tice ont un sens. Peu à peu le mau­vais garçon devien­dra citoyen. En se posi­tion­nant du côté de la vérité, en refu­sant la loi du silence, en bra­vant son père de sub­sti­tu­tion (Friend­ly) au prix de son pro­pre sang, Ter­ry devien­dra un mod­èle pour les dock­ers.

Notons l’intérêt de faire de Ter­ry un enfant de l’Assistance et un ancien boxeur à la gloire passée éphémère. Le sport est générale­ment con­sid­éré comme un moyen d’ascension sociale. Si Ter­ry avait con­tin­ué dans cette voie, s’il avait gag­né tous ses com­bats et ne s’était pas couché, comme on l’a con­traint de la faire, il ne serait pas dans une sit­u­a­tion de dépen­dance finan­cière par rap­port à Friend­ly. En lui procu­rant dol­lars et renom­mée, les vic­toires lui auraient per­mis de s’émanciper de cet homme et de pren­dre sa revanche sur une enfance mal­heureuse. Cette con­cep­tion du sport comme “ascenseur social” est une con­stante dans les sociétés mod­ernes. Aujourd’hui, com­bi­en de jeunes garçons pra­tiquent assidû­ment le foot­ball en espérant pos­séder un jour le compte en banque et le train de vie de Zine­dine Zidane ou David Beck­ham ? À tra­vers la fig­ure de Ter­ry Mal­loy, la boxe révèle un dou­ble mou­ve­ment de suc­cès et d’échec de la classe ouvrière. L’ascension sociale appa­raît comme un rêve vain, ren­du inac­ces­si­ble par les con­tin­gences du réel et les pres­sions com­mu­nau­taires. Ter­ry reste un éter­nel enfant de par son inca­pac­ité à tir­er un trait sur le passé qu’il n’a pas eu. Pour évoluer, il doit renon­cer.

Selon Michel Cieu­tat, de nom­breux films post-Sec­onde Guerre mon­di­ale pro­posent des scé­nar­ios de “retour du fils de Dieu”[9]. Des per­son­nages aux ambi­tions entravés subis­sent des douleurs physiques affligées par des êtres prim­i­tifs, ce qui cor­re­spond au par­cours de Ter­ry Mal­loy dans ce film. De tels per­son­nages témoign­eraient en fait du car­ac­tère sac­ri­fi­ciel, qua­si mes­sian­ique, de l’action libéra­trice des États-Unis pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Les forces améri­caines ont été con­traintes de “s’adonner au Mal” en util­isant des forces de destruc­tion mas­sive. Cette purifi­ca­tion rad­i­cale de ter­ri­toires en guerre “enta­ma lour­de­ment le poten­tiel d’innocence de la nation”[10]. Le ciné­ma améri­cain de l’après-guerre mul­ti­plie donc les per­son­nages chris­tiques, avançant sur le chemin de la rédemp­tion, se puri­fi­ant du Mal en sup­por­t­ant les pires souf­frances cor­porelles. Ain­si, dans la dernière scène du film, Ter­ry est roué de coups par ses anciens amis du syn­di­cat, sous le regard inflex­i­ble de John­ny Friend­ly et des dock­ers enfer­més dans leur immo­bil­isme. Ter­ry est telle­ment affaib­li et abîmé qu’il ne tient plus debout. Il se relève pour­tant, soutenu morale­ment et physique­ment par Edie et le Père Bar­ry, ses adju­vants sur le chemin de la citoyen­neté. Plus tôt dans le film, à la mort de Dugan, le dis­cours du prêtre témoigne déjà ce syn­drome de Jésus. Pour le Père Bar­ry, élim­in­er ceux qui ten­tent de faire éclater la vérité, c’est met­tre à nou­veau le Christ en croix. Dans la scène finale, le proces­sus d’identification sec­ondaire con­duit le spec­ta­teur à adopter une atti­tude de révolte face à l’impassibilité des ouvri­ers et à souf­frir pour le beau Mar­lon Bran­do, dont on admire la témérité. Ce phénomène de con­nivence peut mas­quer l’am­biva­lence d’un dénoue­ment finale­ment trag­ique. Ter­ry Mal­loy n’est pas une fig­ure de révolte : le séduisant et naïf dock­er vainc l’op­pres­sion d’une fig­ure patri­ar­cale (John­ny Friend­ly) certes, mais ne le fait que pour mieux ren­tr­er dans le rang. Il est en fait dif­fi­cile de ne pas être empli d’ef­froi par les derniers plans du film. Sous le regard niais d’Edie et du Père Bar­ry, Ter­ry Mal­loy, le vis­age en sang, hagard, avance tel un pan­tin vers un patron bedonnant, l’at­ten­dant les bras croisés à l’en­trée de l’en­tre­pôt. L’ensem­ble des dock­ers s’en­gage à la suite de ce soi-dis­ant mod­èle héroïque : tous se trou­vent engloutis dans le ven­tre du bâti­ment som­bre, dont le rideau de fer s’a­bat comme une mâchoire vorace, cou­vert par les mots “The End”, tel un épi­taphe. L’is­sue du film fait du par­cours de Ter­ry Mal­loy une ini­ti­a­tion stricte­ment per­son­nelle, où la néces­sité d’une lutte de classe sem­ble finale­ment éclip­sée…

Notes

Notes
↑1 Michel Ciment, Elia Kazan – Une odyssée améri­caine, St Éti­enne, éd. Ram­say Ciné­ma, 1987, p.231.
↑2 Flo­rence Colom­bani, Elia Kazan – Une Amérique du chaos, Paris, éd. Philippe Rey, 2004, p.68.
↑3 Vic­tor Navasky, Les Déla­teurs, St Éti­enne, éd. Ram­say Ciné­ma, 1980 (1982 pour l’édition française), p.222.
↑4 Bri­an Neve, “The Per­son­al and the Polit­i­cal : Elia Kazan and On the Water­front », in On the Water­front, ouvrage col­lec­tif, éd. Joan­na E. Rapf et Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2003, p.33. Tra­duc­tion per­son­nelle.
↑5 Michel Cieu­tat, Les Grands Thèmes du ciné­ma améri­cain (tome II), Paris, éd. du Cerf, 1991, p.40.
↑6 Michel Cieu­tat, Les Grands Thèmes du ciné­ma améri­cain (tome I), Paris, éd. du Cerf, 1988, p.157.
↑7 “A bum becomes a man. That’s it.” – Let­tre à Bran­do (2 novem­bre 1953) citée par Bri­an Neve, “The Per­son­al and the Polit­i­cal : Elia Kazan and On the Water­front », in On the Water­front, ouvrage col­lec­tif, éd. Joan­na E. Rapf et Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2003, p.20.
↑8 Jean-José Rich­er, “Venise 1954”, Les Cahiers du Ciné­ma, n°40, novem­bre 1954, p.20.
↑9 Michel Cieu­tat, Les grands thèmes du ciné­ma améri­cain (tome II), Paris, Éd. du Cerf, 1991 (p.325).
↑10 Michel Cieu­tat, Ibid.