Aux yeux de beau­coup de cinéphiles, Frank Capra passe aujour­d’hui pour un indécrot­table opti­miste, au point qu’on lui reproche par­fois d’avoir abusé des bons sen­ti­ments pour prou­ver que la vie, décidé­ment, était belle. C’est oubli­er que si cer­taines de ses fables (comme Hori­zons per­dus) sont effec­tive­ment empreintes d’un human­isme touchant mais un peu nunuche, d’autres œuvres, telles L’Homme de la rue, L’Extravagant Mr Deeds ou ce Mon­sieur Smith au Sénat qui a fait l’ob­jet d’une reprise en salles cet été, traduisent une vision très cri­tique et courageuse de la société améri­caine, et ne sem­blent sac­ri­fi­er qu’à con­trecœur (et in extrem­is) à l’in­con­tourn­able hap­py end.

Le séna­teur d’un état de l’Ouest améri­cain vient de mourir. Sam Tay­lor, homme d’af­faires véreux et mag­nat de la presse locale, ordonne au gou­verneur de nom­mer à sa place un homme de paille, “qui obéi­ra aux ordres” – c’est-à-dire qui ne remet­tra pas en cause un pro­jet de loi des­tiné à l’en­richir encore davan­tage. Le choix du gou­verneur se porte sur Jef­fer­son Smith, chef des scouts du coin, un idéal­iste naïf et sans expéri­ence que l’on pense pou­voir manip­uler sans trop de dif­fi­culté. Mais Mon­sieur Smith, aidé par sa char­mante secré­taire, finit par décou­vrir le com­plot, qu’il n’au­ra dès lors cesse de dénon­cer et de faire échouer.

En face de Tay­lor et de ses affidés, Jef­fer­son Smith ne sem­ble pas pou­voir faire le poids. Il n’est pas à sa place à Wash­ing­ton (tous, y com­pris ses alliés, ne cessent de le lui répéter), où ses ent­hou­si­asmes et son provin­cial­isme lui valent d’être la risée du Gotha et de la presse. Mais le film n’épouse pas le regard sar­cas­tique des citadins cyniques, sophis­tiqués et cru­els. Au con­traire, ce sont ces derniers qui sont tournés en ridicule, tan­dis que le per­son­nage prin­ci­pal est dépeint avec une réelle ten­dresse. Il y a bien sûr un soupçon de pop­ulisme dans l’op­po­si­tion un rien sché­ma­tique entre un représen­tant de l’Amérique pro­fonde, por­teur des vraies valeurs, et les intel­lectuels de la cap­i­tale, que leur cul­ture et leur intel­li­gence ont per­ver­tis plutôt que ren­dus plus sages. Mais il y a aus­si dans Mon­sieur Smith au Sénat (comme d’ailleurs dans toute l’œuvre de Capra) une nos­tal­gie de la pureté et de l’in­no­cence per­dues dont la sincérité ne peut qu’é­mou­voir.

Le film épouse ain­si sys­té­ma­tique­ment le point de vue des enfants. Smith lui-même est un grand gamin bru­tale­ment plongé dans un monde d’adultes, mais sa can­deur con­stitue moins une faib­lesse qu’une mar­que de supéri­or­ité morale. Cet “homme décent” égaré par­mi les loups est en réal­ité la fig­ure de l’homme poli­tique idéal tel que le conçoivent les auteurs : sincère­ment habité par les principes qu’il est cen­sé défendre, il appa­raît comme le tout dernier fidèle d’une reli­gion dévoyée. En ce sens, il ne se com­porte pas tant en touriste, à son arrivée à Wash­ing­ton, qu’en véri­ta­ble pèlerin vis­i­tant pieuse­ment les lieux sym­bol­iques du culte démoc­ra­tique – comme la stat­ue de Lin­coln, véri­ta­ble idole à laque­lle il vien­dra adress­er ses prières et qui lui inspir­era le courage de se dress­er con­tre Tay­lor. À tra­vers l’exemple de Jef­fer­son Smith, on entend édu­quer et éclair­er le spec­ta­teur ; bien peu de films occi­den­taux ont autant fait preuve de cette foi dans la capac­ité du ciné­ma à édi­fi­er les mass­es et à ren­dre l’homme meilleur.

On peut d’ailleurs sup­pos­er que Mon­sieur Smith au Sénat a plus con­tribué à faire con­naître aux citoyens améri­cains le fonc­tion­nement de leurs insti­tu­tions que bien des pro­grammes d’in­struc­tion civique. Quand sa secré­taire explique le long et com­plexe par­cours d’une loi à Smith, c’est aux Améri­cains qu’elle s’adresse, avec un didac­tisme jamais lourd tant il s’in­sère har­monieuse­ment dans le réc­it. Même chose quand Smith décou­vre avec nous les rites spé­ci­fiques qui ont court au Sénat. Mais il ne faut pas pour autant con­sid­ér­er Mon­sieur Smith au Sénat comme une sim­ple apolo­gie de la démoc­ra­tie améri­caine telle qu’elle se pra­ti­quait à l’époque (et, par bien des aspects, telle qu’elle se pra­tique encore aujour­d’hui). Car le film est loin d’être ten­dre avec la Cham­bre haute du Con­grès améri­cain. Ain­si, à Smith qui annonce qu’il n’in­ter­vien­dra pas pour sa pre­mière ses­sion mais se con­tentera d’é­couter, le jeune page rétor­quera du tac au tac qu’il s’ag­it là du “meilleur moyen pour se faire réélire” ! De même, il est claire­ment dit que les représen­tants du peu­ple améri­cain con­fient à d’autres qu’eux le soin de rédi­ger des lois qu’ils voteront sans les com­pren­dre ni même les relire…

Il faut égale­ment mesur­er tout ce que le por­trait de Sam Tay­lor, riche cap­i­tal­iste sans scrupules achetant (lit­térale­ment) les représen­tants poli­tiques et les jour­nal­istes, pou­vait avoir de sub­ver­sif en 1939 (et encore aujour­d’hui, soit dit en pas­sant – cette fig­ure étant loin d’avoir per­du de son actu­al­ité). Inter­prété par Edward Arnold, acteur fétiche de Capra, ce per­son­nage est telle­ment imbu du pou­voir que lui con­fère sa richesse, qu’il est per­suadé que rien ne peut venir entraver ses pro­jets. Mis à mal par la pugnac­ité de Smith, il n’hésite pas à recourir aux pires strat­a­gèmes pour arriv­er à ses fins (« Achetez-le ou brisez-le ! ») : intim­i­da­tion, ten­ta­tive de sub­or­na­tion, diffama­tion, dés­in­for­ma­tion, muselle­ment de la presse, répres­sion de man­i­fes­ta­tions, fab­ri­ca­tion de fauss­es preuves, voire recours à la bonne vieille vio­lence physique, les hommes de main de Tay­lor allant jusqu’à malmen­er et bless­er les enfants qui sou­ti­en­nent Smith.

Bien sûr, le film fait mine de ne point­er que des déviances isolées (un seul état est mon­tré comme cor­rompu sur les quar­ante-huit que comp­tait alors l’U­nion) et prend bien soin de ne pas remet­tre directe­ment en cause un sys­tème élec­toral qui favorise l’oli­garchie. La fig­ure (inou­bli­able) du prési­dent du Sénat, homme bon dont les sourires com­mu­ni­cat­ifs ser­vent de relais émo­tion­nels entre le spec­ta­teur et Smith, a ain­si été vis­i­ble­ment imag­inée pour atténuer cette vision d’une insti­tu­tion dont les tra­vers et les insuff­i­sances sont par ailleurs impi­toy­able­ment mis en lumière. Les hommes poli­tiques de l’époque ne s’y sont pas trompés : ils s’of­fusquèrent du miroir que leur tendait un film qu’ils jugèrent anti-améri­cain – voire pro-com­mu­niste ! Quant à la presse, mal­gré là aus­si les pré­cau­tions du scé­nario qui fait affirmer par une poignée de jour­nal­istes, le temps d’une scène, qu’ils œuvrent avant tout pour le bien du peu­ple améri­cain, elle n’ap­pré­cia pas non plus de voir étalées au grand jour ses rela­tions inces­tueuses avec les puis­sances de l’ar­gent. Elle se mon­tra donc très dure envers le film… ce qui n’empêcha pas ce dernier de ren­con­tr­er un énorme suc­cès pub­lic.

Car pour dérangeante qu’elle puisse sem­bler, cette fable cherche moins à ébran­ler le sys­tème poli­tique améri­cain qu’à le reviv­i­fi­er, ce qui explique son impact aux États-Unis comme à l’é­tranger. L’am­bas­sadeur des États-Unis à Lon­dres, Joseph Kennedy (le père du futur prési­dent), craig­nant que la pro­pa­gande des pays de l’Axe ne se serve de Mon­sieur Smith au Sénat pour dis­créditer la démoc­ra­tie améri­caine, deman­da à Har­ry Cohn, alors à la tête de la firme Colum­bia, d’in­ter­dire sa dif­fu­sion en Europe. Cohn refusa de céder, et il fit bien : le film, bien trop sub­ver­sif, se retrou­va inter­dit dans toutes les dic­tatures de l’époque (Alle­magne, Russie, Ital­ie, Espagne) et sus­ci­ta l’ad­mi­ra­tion dans les nations alliées aux États-Unis. Il faut dire que ses dia­logues sont sans ambiguïté, prenant bien soin de rap­pel­er la supéri­or­ité du sys­tème démoc­ra­tique (s’agis­sant des émis­saires de deux dic­tatures venus assis­ter aux débats : « Ils sont venus voir la démoc­ra­tie en action ») et plus pré­cisé­ment du sys­tème démoc­ra­tique améri­cain : « cette démoc­ra­tie que de grands hommes ont don­né à la race humaine ! » On peut sourire (ou s’én­erv­er) face à cette pré­ten­tion mes­sian­ique que l’on retrou­ve encore de nos jours out­re-Atlan­tique, mais force est de con­stater que Mon­sieur Smith au Sénat con­stitue une machine de guerre d’une effi­cac­ité red­outable en faveur du mod­èle améri­cain.

Car il s’ag­it bien d’une des œuvres les plus puis­santes qu’ait jamais pro­duit Hol­ly­wood. Il serait injuste et abusif de con­sid­ér­er Capra comme le seul auteur de Mon­sieur Smith au Sénat, le film devant beau­coup au scé­nario de Sid­ney Buch­man, alors mem­bre du Par­ti Com­mu­niste améri­cain (il fut d’ailleurs black­listé à l’époque du mac­carthysme), et bien sûr à l’in­ter­pré­ta­tion magis­trale de James Stew­art, impres­sion­nant en can­dide qui se trans­forme en David pathé­tique com­bat­tant le Goliath financier jusqu’aux dernières lim­ites de ses forces. Mais Capra vient couron­ner cette con­jonc­tion de tal­ents par une mise en scène d’une impres­sion­nante maîtrise, enchaî­nant des séquences clas­sique­ment théâ­trales, et admirable­ment réglées, avec des moments dignes des films d’a­vant-garde d’Eisen­stein. La vis­ite de Wash­ing­ton mul­ti­plie ain­si les col­lages et les surim­pres­sions, dans un mon­tage éblouis­sant qui représente sans doute ce que le ciné­ma améri­cain a pro­duit de plus mag­nifique­ment pro­pa­gan­diste, au sens le moins péjo­ratif du terme.

Il y aurait encore bien des choses à dire sur un film décidé­ment très en avance sur son époque. On pour­rait notam­ment sig­naler sa clair­voy­ance, quand il con­state que l’opinion publique s’achète, ou que séduire les enfants, c’est manip­uler leurs par­ents. On pour­rait égale­ment not­er que les argu­ments que le séna­teur cor­rompu inter­prété par Claude Rains emploie pour défendre ses choix sont encore employés de nos jours par cer­tains hommes poli­tiques sur­pris la main dans le pot de con­fi­ture (« Mes com­pro­mis ont servi le peu­ple améri­cain, grâce à eux notre État présente le plus faible taux de chô­mage et obtient le plus de sub­ven­tions »). On pour­rait enfin louer son fémin­isme (le per­son­nage de Saun­ders, femme éman­cipée, active et rouée qui con­naît mieux la poli­tique que les hommes pour lesquels elle tra­vaille, est admirable) ou encore son antiracisme : le vieux Noir lev­ant les yeux sur la stat­ue de Lin­coln qui le baigne d’une lumière céleste au moment où la voix-off assène le mot “Lib­erté” ; les trois bagag­istes qui aban­don­nent les lour­des valis­es du Blanc exas­péré ; le petit scout présen­té à égal­ité avec les autres enfants. C’est à ce genre de détails que se jau­gent l’hu­man­isme et le courage d’une œuvre qui n’a rien d’une leçon de morale un peu mièvre et qui ne peut se réduire à une sim­ple entre­prise de prosé­lytisme idéologique.