Six­ième long-métrage de Sam Fuller, Pick­up on South Street, rebap­tisé Le Port de la drogue pour sa sor­tie française en 1961 par un lob­by com­mu­niste qui n’avait pas appré­cié l’intrigue du film, aura non seule­ment fait les frais de la cri­tique française qui y vit un pro­duit du mac­carthysme (amère ironie pour Fuller), mais aus­si de la cri­tique améri­caine qui, en 1953, le jugea trop peu patri­ote. Fort heureuse­ment, le film s’est, depuis cette nais­sance calami­teuse, hissé au rang de chef d’œuvre et fait aujourd’hui l’objet d’une ressor­tie sur grand écran. L’occasion de redé­cou­vrir un tré­sor du film noir mêlant vio­lence graphique et humour acide.

Dès la pre­mière scène, la tra­ver­sée ful­gu­rante de l’écran par une rame de métro à pleine vitesse ouvre une séquence vir­tu­ose sans une ligne de dia­logue. Ser­rée au milieu des pas­sagers dans sa robe légère, Can­dy (Jean Peters), insou­ciante, est sur­veil­lée de près par deux agents du FBI, iden­ti­fi­ables à leurs cos­tumes som­bres. Dans la chaleur de cet espace con­finé, nul ne remar­que Skip McCoy (Richard Wid­mark) approcher sa vic­time. Faisant mine de lire un jour­nal, il plonge la main dans son sac et sub­tilise son porte­feuille. Avant que les deux agents ne réalisent la supercherie, Skip a quit­té la rame et dis­paru avec, à son insu, un micro­film que tous con­voitent parce qu’il con­tient la for­mule d’une arme chim­ique. S’engage alors une course con­tre la mon­tre entre les autorités, les agents com­mu­nistes et Can­dy – qui, igno­rant la nature du pré­cieux objet, espère bien le mon­nay­er – pour met­tre la main sur le pick­pock­et.

S’il y a bien un type de héros ful­le­rien, alors celui-ci est à con­tre-courant des mod­èles hol­ly­woo­d­i­ens de l’époque : pick­pock­et minable con­damné à trois repris­es, Skip n’a rien du gang­ster cou­vert de gloire évolu­ant comme un cador dans son roy­aume urbain. Il se terre aux abor­ds de la ville, dans une cabane de bois près des docks, décor dont Fuller exploite toutes les issues et cachettes (la caisse de bière plongée dans le port qui sert de réfrigéra­teur au voleur est aus­si une cache pour son butin). Richard Wid­mark qui s’était jusqu’ici fait une spé­cial­ité d’incarner des brutes sans nom (Kiss of Death, La Ville aban­don­née) ou des com­bi­na­rds sans tal­ent (Les For­bans de la nuit) campe ici, avec une impu­dence crasse, le rôle de ce petit escroc. Le sourire crâne et le cha­peau de tra­vers, il est l’antithèse du gen­tle­man cam­bri­oleur, et n’hésite pas à align­er Can­dy d’un upper­cut lors de leur pre­mière ren­con­tre. L’autre fig­ure emblé­ma­tique du ciné­ma de Fuller, c’est bien sûr Can­dy, pros­ti­tuée prête à tout pour gag­n­er son indépen­dance et qui récolte plus sou­vent des coups que des bais­ers de ses amants. Il faudrait faire une généalo­gie de la femme dans le ciné­ma de Sam Fuller, depuis les femmes de pou­voir (Mary Welch dans Vio­lences à Park Row, Bar­bara Stan­wyck dans Quar­ante tueurs) jusqu’aux strip-teaseuses et pros­ti­tuées qui ne s’en lais­sent pas con­ter (Con­stance Tow­ers dans The Naked Kiss et Shock Cor­ri­dor). Fuller racon­tait avoir choisi Jean Peters parce qu’on aurait pu faire pass­er un petit train entre ses jambes. Joli­ment arquées, elles lui font une démarche un peu féline et énergique tan­dis qu’elle ne cesse de par­courir la ville à la recherche de Skip[1]. Thel­ma Rit­ter dans le rôle de Moe incar­ne peut-être avec le plus d’authenticité cette faune indi­gente du Man­hat­tan que con­nais­sait Fuller. Vieille indic, bradant ses cra­vates mais mon­nayant ses tuyaux, elle espère s’offrir un enter­re­ment « de luxe » pour ter­min­er digne­ment une exis­tence passée dans la mis­ère. Mais Moe est fidèle à son milieu : elle refusera de livr­er Skip au détestable et suant Joey. Ne cédant ni à l’argent qu’il lui offre ni à ses men­aces, Moe sac­ri­fie ses espoirs et sa vie par loy­auté envers les siens. La scène de sa mort fig­ure par­mi les plus fortes du film et val­ut à Thel­ma Rit­ter une nom­i­na­tion à l’oscar du meilleur sec­ond rôle. S’il n’y a ni morale ni idéolo­gie qui vaille par­mi Skip, Moe et leurs sem­blables, il y a bel et bien une sol­i­dar­ité de la rue, une fra­ter­nité de la mis­ère. Plutôt qu’une intrigue finale­ment si anec­do­tique que le dis­trib­u­teur français put facile­ment l’accommoder à une sauce plus poli­tique­ment cor­recte, le véri­ta­ble sujet du Port de la drogue s’énonce dans cette morale des bas-fonds, celle d’une human­ité peu fréquentable que Fuller rend attachante parce qu’elle n’est à la sol­de de per­son­ne.

Le scé­nario de Fuller s’est ain­si con­sid­érable­ment écarté de l’histoire orig­i­nale de Dwight Tay­lor, romance crim­inelle entre une avo­cate et son client, au prof­it d’un film noir avec pour cadre un Man­hat­tan paupérisé où tous les moyens sont bons pour sur­vivre. Pein­ture des bas-fonds new-yorkais que Fuller con­nais­sait bien pour les avoir écumés plus jeune en tant que jour­nal­iste pour les rubriques nécrologiques et les affaires de meurtres, le film décline la crasse urbaine des quartiers pau­vres dans un noir et blanc tout en con­trastes, mag­nifique­ment éclairé par Joe Mac­Don­ald – le même qui avait tourné avec Well­man La Ville aban­don­née et devait encore filmer pour Fuller Le Démon des eaux trou­bles et La Mai­son de bam­bou en 1954 et 1955. La vio­lence appar­tient de plein droit à ce monde de petites frappes : les coups atteignent tout le monde, y com­pris les femmes, qui ne sont jamais épargnées. Et pour­tant si Le Port de la drogue pour­rait à bien des égards appa­raître comme un film social au même titre qu’On the Bow­ery, réal­isé trois ans plus tard par Lionel Rogosin, évo­ca­tion du même Man­hat­tan désolé, il pour­rait tout autant s’inscrire dans un héritage con­trar­ié de la comédie roman­tique. Les échanges y sont mus­clés, et les scènes d’amour y pren­nent des airs de com­bats de coqs, mais nul doute que dans la joute amoureuse qui oppose Skip à Can­dy se joue quelque chose des comédies de Cukor.

Dire que le film pas­sa com­plète­ment inaperçu en 1953 serait exagéré puisqu’il val­ut tout de même à son réal­isa­teur un Lion de bronze à Venise la même année. Ironique­ment, c’est pour des raisons presque opposées que Le Port de la drogue fut mal accueil­li par les cri­tiques améri­cains et français. Les pre­miers furent choqués d’y décou­vrir des héros mus par leur intérêt per­son­nel plus que par leur patri­o­tisme, les sec­onds d’y voir des com­mu­nistes présen­tés comme de vul­gaires mafieux. Pour calmer les esprits, le film sor­tit plus tard en France avec une bande-son mod­i­fiée, sub­sti­tu­ant au micro­film et aux intri­g­ants rouges, objets du délit, une for­mule de drogue et des trafi­quants sans scrupule. Aujourd’hui présen­té dans sa ver­sion orig­i­nale, le film mon­tre que c’était bien mal con­naître Fuller que de le tax­er d’agitateur poli­tique, lui qui préférait aux idéolo­gies les his­toires vraies et les faits divers.

Notes

Notes
↑1 Révélée par Hen­ry King (Cap­i­taine de Castille, Deep Waters et Wait Till the Sun Shines, Nel­lie !) et Elia Kazan (dans Viva Zap­a­ta ! avec Mar­lon Bran­do et Antho­ny Quinn), elle était secrète­ment fiancée à Howard Hugh­es, qui l’accompagnait tous les jours sur le tour­nage et l’attendait dans sa voiture.