Critikat
Affiche de Octobre

Un monument de masse

par Benoît Smith

Comme œuvre de pro­pa­gande, Octo­bre de S.M. Eisen­stein[1] était sans doute en avance sur son temps, mais cela ne ren­dit guère ser­vice au film, ni à son auteur dont l’é­tat de grâce auprès du pou­voir, acquis notam­ment avec Le Cuirassé Potemkine, prit fin à ce moment. Com­mé­morant dix ans après les faits la révo­lu­tion bolchévique — en tout cas sa ver­sion en cours de révi­sion par la mythi­fi­ca­tion stal­in­i­enne (alors que le régime n’en était pas encore à sa péri­ode la plus noire, celle des purges), Octo­bre ne reçut pas tout à fait l’ac­cueil escomp­té. La licence artis­tique du cinéaste fut cri­tiquée — l’é­ti­quette de “for­mal­iste” allait lui rester col­lée à la peau, et le reproche devenir un élé­ment de cen­sure sur le ciné­ma sovié­tique qui allait suiv­re. Mais plus générale­ment les par­ti-pris mythi­fi­ant l’his­toire, qu’ils émanassent de l’artiste ou du com­man­di­taire éta­tique, furent diverse­ment reçus, même par une opin­ion publique pas encore totale­ment étouf­fée par la police de la pen­sée. Reproches par­mi d’autres faits à l’œu­vre : le gom­mage du rôle his­torique­ment cen­tral de Trot­s­ki ; l’im­por­tance accordée à l’an­tag­o­niste Alek­san­dr Keren­s­ki (chef du Gou­verne­ment pro­vi­soire sub­sti­tué au régime impér­i­al avant d’être ren­ver­sé par les bolchéviks), que le film ne se prive pour­tant pas de ridi­culis­er ; les trop brèves appari­tions de l’i­conique Lénine ; même la ressem­blance trou­blante du Lénine de fic­tion avec le vrai (joué par un acteur non pro­fes­sion­nel et sosie du leader), que d’au­cuns virent comme un sac­rilège… Tel fut l’amer sort fait à Octo­bre, fidèle à la fois à la com­mande édi­fi­ca­trice du pou­voir et aux pul­sions créa­tri­ces du cinéaste (para­doxe à l’im­age de la posi­tion d’Eisen­stein), et dont la voie choisie, écartelée, iné­gale­ment pas­sion­nante mais dans ses meilleurs moments hal­lu­ci­nante, fut mal com­prise par les uns et les autres de ses con­tem­po­rains.

Cinéma-points

Dif­fi­cile de dire si la forme sin­gulière d’Octo­bre doit le plus aux gestes expéri­men­taux d’Eisen­stein (il y pour­suit notam­ment ses travaux sur le “mon­tage intel­lectuel”) ou au stress auquel il était soumis (sur ce tour­nage titanesque il se vit don­ner les pleins pou­voirs, mais seule­ment six mois, au point de devoir pren­dre des drogues pour achev­er le mon­tage dans les temps). Tou­jours est-il que cette recon­sti­tu­tion his­torique donne une immé­di­ate impres­sion de pré­cip­i­ta­tion, où cha­cun des plans se voit ramassé à une vision aus­si frap­pante que pos­si­ble, mais où ceux durant plus d’une sec­onde sont minori­taires. Que le sujet filmé se meuve dans le cadre ou y garde sa posi­tion, l’ef­fet du plan se doit la plu­part du temps d’être qua­si instan­ta­né, a for­tiori dans une scène de vio­lence col­lec­tive ; seuls quelques-uns se per­me­t­tent de s’at­tarder un peu plus longtemps sur le mou­ve­ment (notam­ment celui des machines en gros plan : les che­nilles des chars, le pont artic­ulé). C’est à la charge du mon­tage de parachev­er la force de frappe de ce qu’on a pu appel­er chez Eisen­stein — avec un sous-enten­du quelque peu péjo­ratif — le “ciné­ma-poing”. Une con­séquence est qu’on serait bien en peine de définir le flux des images d’Octo­bre par la durée des séquences ou le point de vue de la caméra. Ce flux ressem­ble plutôt à une série de points — pris­es de vues et inter­titres mêlés — reliés par une ligne tracée par le mon­tage, tra­jec­toire filant sans temps mort, s’of­frant quelques boucles (répéti­tion insis­tante de plans, d’in­ter­titres). Sur cette ligne, chaque point ne peut attein­dre le spec­ta­teur que comme un signe qua­si instan­ta­né tou­jours rem­placé par d’autres signes, et le met­teur en scène peut se per­me­t­tre d’y intro­duire des signes ne faisant pas par­tie de la con­ti­nu­ité de l’ac­tion filmée, jusqu’à des stat­ues exo­tiques ou un paon mécanique, créant par asso­ci­a­tions d’idées des effets comiques ou dra­ma­tiques proches du flash hal­lu­ci­na­toire. Autre con­séquence : puisque Eisen­stein filme tout comme des signes, il advient par­fois qu’on se demande si sa caméra fait la dis­tinc­tion entre les humains et les objets filmés — notam­ment, qu’un vis­age en gros plan pro­duise la même impres­sion visuelle qu’un élé­ment déco­ratif (stat­ue, médaille) filmé à la même dis­tance.

Des visages à la masse

Du reste, Eisen­stein ne s’est de toute évi­dence pas vrai­ment intéressé aux indi­vid­u­al­ités qui ont fait l’his­toire de la révo­lu­tion. Les per­son­nes nom­mées dans le film se comptent sur les doigts d’une main : Lénine, Trot­s­ki, Keren­s­ki et le général Kornilov (qui mar­cha sur Pétro­grad avant d’être stop­pé par les bolchéviks). Le pre­mier fait des appari­tions éclair en tant que guide, le deux­ième n’ex­iste pra­tique­ment pas ; les deux derniers, les antag­o­nistes, ne sont présents que pour subir la déri­sion et le dis­crédit infligés par le cinéaste. Quelques autres per­son­nages his­toriques, non nom­més, sont recon­naiss­ables par les spec­ta­teurs les plus au fait des événe­ments, mais ne font œuvre que d’ac­ces­soires de la recon­sti­tu­tion. Ce à quoi Eisen­stein accorde la majeure par­tie de son atten­tion, ce sont les mass­es anonymes, les foules de vis­ages-signes, que ceux-ci soient pop­u­laires (ceux-là héroïsés, évidem­ment acquis aux bolchéviks) ou bour­geois (dont le cinéaste n’hésite pas à exac­er­ber la vio­lence), des sol­dats rangés du côté du peu­ple ou du pou­voir : une accu­mu­la­tion de fig­ures por­tant les mar­ques de leur classe et dont la frag­men­ta­tion des mou­ve­ments, pen­dant les assauts et les man­i­fes­ta­tions, exalte la mul­ti­tude. Eisen­stein recrée une imagerie de la lutte des class­es chère à l’idéolo­gie en place, flat­te le peu­ple dans son rôle de caté­gorie opprimée pour laque­lle la révolte con­tre l’in­jus­tice sociale est une évi­dence — quitte à ce que des inter­titres rageurs affublent, par défi, les sol­dats révoltés du terme infamant dont le pou­voir les a désignés, tels des titres de guerre : “Izmen­ni­ki ! Pre­dateli !”, deux mots russ­es pour “traîtres”. La prise finale du Palais d’Hiv­er, le plus grand morceau de bravoure du film, parachève la célébra­tion de l’ac­tion de masse. Résol­u­ment pop­uliste, Octo­bre nég­lige au pas­sage de sac­ri­fi­er à ce dont le régime com­man­di­taire com­mençait à infecter son idéolo­gie : le culte de la per­son­nal­ité. C’est tout à son hon­neur. Les per­son­nal­ités édi­fi­antes, Eisen­stein y serait amené plus tard, avec Alexan­dre Nevs­ki et Ivan le Ter­ri­ble.

Notes

Notes
↑1 Son assis­tant et coscé­nar­iste Grig­ori Alek­san­drov est par­fois crédité comme coréal­isa­teur, essen­tielle­ment de par sa men­tion comme tel au générique de la ver­sion ressor­tie en 1966 dont il a super­visé la sonori­sa­tion.
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Ressources

Remerciements à Marie Gueden.