En avril dernier, le ciné-club Critikat pro­je­tait pour la pre­mière fois Salamm­bô de Jacques Per­con­te, relec­ture chro­ma­tique du texte de Gus­tave Flaubert. Nous remer­cions vive­ment le cinéaste, ain­si que son pro­duc­teur David Dronet, la Région Nor­mandie et Flaubert21, d’avoir accep­té de met­tre le film en ligne et en accès libre afin que d’autres spec­ta­teurs puis­sent le décou­vrir.

 

2022 est décidé­ment une année féconde pour le ciné­ma de Jacques Per­con­te. Après Sile­si­lence, explo­ration du port de Rot­ter­dam déchiré par les crisse­ments du métal, l’artiste plas­ti­cien a instal­lé, durant plusieurs mois au con­seil de l’Union Européenne à Brux­elles, sa pièce Europa Aour, où des com­pres­sions se déploy­aient sur un écran LED de plus de cinq mètres de haut. Pour­suiv­ant sur cette lancée, Per­con­te pro­pose avec Salamm­bô une relec­ture pic­turale du célèbre roman de Gus­tave Flaubert. Conçu au départ comme un ciné-con­cert, le film est l’histoire d’une ren­con­tre entre les mots de l’écrivain, la musique d’Oth­man Louati et le ciné­ma de Per­con­te, qui mène ici, selon ses ter­mes, « une aven­ture de col­lages et de mélanges »[1]. Si ce n’est pas la pre­mière fois que ce dernier se prête à une asso­ci­a­tion entre ses images et une œuvre préex­is­tante (La Vague s’in­spi­rait d’un tableau de Courbet, Faust était adap­té de l’opéra de Berlioz, tan­dis que la trilo­gie Or rendait hom­mage au tra­vail d’un autre Gus­tave : l’autrichien Klimt), il ne s’était encore jamais con­fron­té aus­si directe­ment à un texte lit­téraire (et non des moin­dres). En résulte un film aux con­tours sin­guliers à l’échelle de sa fil­mo­gra­phie, puisqu’une place de choix est accordée à une voix-off – celle de Julien Ribeill, qui récite des extraits du texte de Flaubert – et que de nom­breux mono­chromes sépar­ent les dif­férentes séquences.

Le bateau ivre

Par cette struc­ture seg­men­tée, la méth­ode d’écriture de Per­con­te, qui scé­narise ses films comme un nuanci­er, se dévoile pleine­ment. On passe du bleu à l’ocre, du rouge au gris, etc. Plus qu’une coquet­terie cos­mé­tique, les franges de l’image sur lesquelles appa­rais­sent des ban­des col­orées révè­lent les lois alchim­iques au fonde­ment de la com­pres­sion vidéo : une teinte chro­ma­tique, même présente « à la marge », peut mod­i­fi­er dans le temps l’intégralité de l’image, à la manière d’un pinceau qui, à peine trem­pé à la sur­face de l’eau, chang­erait peu à peu la couleur du dilu­ant. Preuve, s’il en fal­lait encore, de la dimen­sion pic­turale du ciné­ma numérique, les com­pres­sions de Salamm­bô ren­voient aus­si à l’essence tem­pétueuse des élé­ments, dont on ne saurait saisir le déchaîne­ment sans une part d’éblouissement aveu­gle. En voix-off, Ribeill lit Flaubert : « s’appuyant des deux poings sur les tables qui leur sem­blaient osciller comme des navires, ils prom­e­naient à l’entour leurs gros yeux ivres, pour dévor­er par la vue ce qu’ils ne pou­vaient pren­dre. » Au début du film, un bateau nav­igue sur les eaux d’une mer agitée. La com­pres­sion, plutôt que d’en cristallis­er les con­tours, par­ticipe alors à con­fon­dre le navire avec l’horizon mar­itime avant qu’un effet d’écoulement, évo­quant une aquarelle, ne dis­solve le paysage dans les con­fins illu­minés d’un mono­chrome blanc. De « l’écriture [flauber­ti­enne] du vis­i­ble »[2], Per­con­te sem­ble ain­si avoir retenu, pour repren­dre les mots de Proust sur Mon­et, comme il peut être beau de « pein­dre [le fait] qu’on ne voit pas, que la défail­lance de l’œil qui ne peut pas voguer sur le brouil­lard lui soit infligée sur la toile comme sur la riv­ière »[3].

En reprenant seule­ment quelques extraits du texte de Flaubert, Per­con­te a trou­vé l’occasion de tra­vailler par frag­ments, lui qui a longtemps con­stru­it ses œuvres comme un voy­age con­tinu vers l’abstraction (exem­plaire­ment : le trav­el­ling fer­rovi­aire d’Après le feu). À cer­tains endroits, le film peut par con­séquent avoir l’air d’un bout-à-bout inachevé[4], celui d’un film en train de pren­dre forme, avec des images man­quantes et des coupes impromptue. Sa struc­ture évoque surtout, de par sa genèse musi­cale (un ciné-con­cert), celle d’un album de musique où chang­er de piste revient à pass­er d’un monde à un autre. Avec Salamm­bô, il est ques­tion, comme le sug­gère Per­con­te, de faire « gliss­er les mon­des les uns con­tre les autres »[5]. Autant d’environnements (mar­itimes, minéraux, végé­taux, indus­triels) qui com­posent un film où l’on retrou­ve aus­si un riche éven­tail d’influences : Turn­er, Mon­et, Epstein ou encore Stan Brakhage, lors de cette séquence durant laque­lle des amas de feuilles défi­lent à toute vitesse à la manière des insectes figés sur la pel­licule de Moth­light, film qu’évoquaient déjà les pétales de rose d’isz, réal­isé par Per­con­te en 2003. On pour­rait à pre­mière vue regret­ter que ces dif­férents mon­des ne cohab­itent pas à l’intérieur des mêmes seg­ments pour ne dia­loguer qu’à dis­tance. Or, la beauté du film tient notam­ment à ses inter­mèdes chro­ma­tiques, lorsque les images s’évanouissent pour laiss­er place à une pure abstrac­tion col­orée. « Des tas de sable sem­blaient de grandes vagues blondes arrêtées, tan­dis que la mer, plate comme un dal­lage de lapis lazuli, mon­tait insen­si­ble­ment jusqu’au bord du ciel. La ver­dure de la cam­pagne dis­parais­sait par endroits sous de longues plaques jaunes… » Chez Flaubert comme chez Per­con­te : à l’origine était la couleur.

Le précipice

Un autre élé­ment détonne au regard de la dimen­sion doc­u­men­taire du ciné­ma de Per­con­te : le réc­it de Flaubert a beau pren­dre place aux alen­tours de Tunis et de Carthage, les paysages que l’on con­tem­ple se situent en France, dans la val­lée de la Seine (Giverny, Ver­non) ou sur les côtes nor­man­des (Fécamp, Éle­tot). Le décalage entre la terre natale de l’écrivain et la région dans laque­lle prend place le texte de Salamm­bô peut par­fois dérouter, mais ce qui importe, au fond, réside moins dans la cor­re­spon­dance lit­térale entre les mots de Flaubert et les motifs de Per­con­te que dans la façon dont le cinéaste s’imprègne de la tex­ture lit­téraire du roman. Lorsque Julien Ribeill lit les mots de l’écrivain, qui décrivent des scènes de guerre et de chaos avec une gour­man­dise man­i­feste pour le bouil­lon­nement nébuleux des élé­ments (« tous les ger­mes, ô déesse, fer­mentent dans les pro­fondeurs de ton humid­ité »), quelque chose s’affirme face aux paysages ren­dus liq­uides par la com­pres­sion numérique : une belle et douce sen­sa­tion, pour citer Epstein, d’être pris dans le bain d’une « réal­ité d’êtres un peu con­fus et dif­fus, de choses empâtées et ennu­agées qui rap­pel­lent les mon­stres des plaques impres­sion­nées plusieurs fois au lieu d’une, et dont, en plus, le trou­ble est tou­jours remué d’enrichissements »[6]. Dans l’une des dernières séquences, tournée près des falais­es d’Étretat, le cinéaste filme depuis une embar­ca­tion en mou­ve­ment le point de con­tact où s’embrassent la terre et la mer. Une superbe mise en abyme s’y déploie : un pre­mier plan se cristallise sur le flanc de la falaise avant qu’un sec­ond, à la com­pres­sion et à la teinte légère­ment dif­férentes, ne dévoile l’empreinte lais­sée, der­rière elle, par l’image ini­tiale désor­mais imprimée sur la roche. Les vagues remuent la terre, le mou­ve­ment de l’eau boule­verse l’immobilité de la pierre, et Per­con­te trempe et imprime ses images sur la fresque pan­théiste de Flaubert.

Un mot enfin sur les fauves et les étalons qui occu­pent plusieurs scènes du film. Cela fai­sait longtemps que des corps n’avaient pas été filmés d’aussi près chez Per­con­te. Issues d’images d’archive, les ani­maux de Salamm­bô répon­dent à ceux du texte de Flaubert (« Les lions blessés rugis­saient dans l’ombre ») et nour­ris­sent des com­pres­sions, au ralen­ti et en gros plan, qui se jouent non pas à l’échelle d’un paysage mais à celle, presque sen­suelle, d’une crinière bal­ayée par le vent ou d’un mus­cle qui se tend. Rap­pelons-le : Per­con­te avait entamé son tra­vail à la fin des années 1990 en prenant pour motif le corps humain, sou­vent filmé en plan rap­proché. Après avoir longtemps épuré ses paysages de la présence humaine, il sem­ble avoir trou­vé, avec l’exotique bes­ti­aire de l’écrivain, matière à renouer avec l’un de ses pre­miers hori­zons.

Notes

Notes
↑1 Jacques Per­con­te, Salamm­bô, https://www.jacquesperconte.com/oe?253.
↑2 Voir Lúcia Ama­r­al de Oliveira Ribeiro, « L’écriture du vis­i­ble » in Éric Le Calvez (dir.), Flaubert voyageur, Gar­nier, 2019, pp. 139–153.
↑3 Mar­cel Proust, Jean San­teuil (1952), Bib­lio­thèque de la Pléi­ade (vol. 228), 1971, p. 896. Cité in Bid­han Jacobs, Esthé­tique du sig­nal. Hack­er le filmique, Mimé­sis, 2022, p. 481.
↑4 De fait, Salamm­bô est une pièce évo­lu­tive dont la struc­ture varie en fonc­tion des con­di­tions de pro­jec­tion (du ciné-con­cert à la salle) et que Per­con­te pour­rait encore mod­i­fi­er.
↑5 Jacques Per­con­te, Salamm­bô, op. cit.
↑6 Jean Epstein, « Le monde flu­ide de l’écran », in Les Temps mod­ernes, n° 56, 1950, p. 14 de l’édition numérique.