Jacques Per­con­te est un obser­va­teur qui aime pren­dre son temps. La plu­part de ses pro­jets témoignent d’une lenteur prop­ice à la con­tem­pla­tion des lieux filmés. Per­con­te y déam­bule à pied, réalise des plans fix­es ou emprunte une bar­que qui évolue lente­ment sur l’eau. Il n’est pas rare qu’il ralen­tisse encore davan­tage l’image pour encour­ager une obser­va­tion plus minu­tieuse. Après le feu[1], film de 2010 de sept min­utes, ne s’inscrit toute­fois pas totale­ment dans l’univers con­tem­platif de son auteur, car la vitesse du train à par­tir duquel l’image est filmée y joue un rôle cen­tral. Tourné en Corse sur la ligne qui relie Corte à Ajac­cio, la caméra y suit les rails et fend un paysage dévasté par le feu, dans un trav­el­ing inin­ter­rompu. L’image, ini­tiale­ment écrasée par la blancheur du soleil, se fait gradu­elle­ment con­t­a­min­er par les soubre­sauts de la com­pres­sion numérique, et bien­tôt une orgie de pix­els col­orés colonise l’écran. Alors que la musique s’apaise et que l’effet de la com­pres­sion sem­ble se dis­siper, une dernière con­vul­sion fige l’image dans une énig­ma­tique com­po­si­tion poly­chrome.

Dépein­dre la vitesse relève d’une opéra­tion déli­cate, soumise à une dou­ble lim­i­ta­tion. La pre­mière con­cerne la per­cep­tion humaine qui n’est pas capa­ble de traiter cor­recte­ment un flux d’informations se renou­ve­lant con­stam­ment à mesure que les images s’en­chaî­nent. Afin de se ren­dre compte de l’aptitude à traiter une séquence d’images en mou­ve­ment, il faut com­mencer par con­sid­ér­er le temps néces­saire pour décoder une image fixe, par exem­ple une pho­togra­phie de grand for­mat. S’il l’on a besoin d’une dizaine de sec­onde pour assim­i­l­er les détails d’une nou­velle image, et que les images d’une séquence en mou­ve­ment se renou­vel­lent au bout de trois sec­on­des, un sim­ple cal­cul démon­tre que l’on perd env­i­ron les deux-tiers de ce qui nous est soumis. La deux­ième lim­i­ta­tion tient aux modal­ités de la cap­ta­tion même de l’image. Vingt-qua­tre images par sec­on­des con­stituent certes un échan­til­lon glob­ale­ment représen­tatif de la scène filmée mais qui n’en demeure pas moins par­cel­laire, d’autant plus lorsque la vitesse de l’action aug­mente. Alors que la vitesse per­met une den­si­fi­ca­tion de la réal­ité par la mul­ti­pli­ca­tion des angles d’où voir les objets envi­ron­nants, les lim­i­ta­tions qu’elle engen­dre (la sat­u­ra­tion des sens et la perte d’information des dis­posi­tifs d’enregistrement) ren­dent sa per­cep­tion plus dif­fi­cile.

Libération de l’œil

C’est dans sa manière de répon­dre à cette prob­lé­ma­tique qu’Après le feu se révèle pas­sion­nant, car c’est en sim­pli­fi­ant l’image – par l’intermédiaire de la com­pres­sion – que Jacques Per­con­te parvient para­doxale­ment à en trans­met­tre toute la richesse. Si des trainées de couleur sur­gis­sent du paysage et coulent à l’écran, de nom­breux pix­els con­ti­gus s’agrègent, allant jusqu’à for­mer de larges stases unies, qui per­durent bien au-delà de l’image dont elles sont issues. La com­pres­sion vidéo rend la réso­lu­tion plus som­maire et ralen­tit la fréquence de renou­velle­ment de l’image. La den­sité des sig­naux visuels s’en trou­ve allégée, libérant l’œil du tra­vail de décryptage des images et ouvrant la voie à leur con­tem­pla­tion et à leur assim­i­la­tion.

Avec la com­pres­sion l’image devient, au pre­mier sens du terme, syn­thé­tique. Elle embrasse et résume l’identité du lieu, bien enten­du indis­so­cia­ble de son passé : la forêt et le feu qui l’ont façon­né. Cer­tains ver­ront les pix­els rejouer l’incendie. Ses bal­bu­tiements, longs, presque anodins. Sa prop­a­ga­tion, sa con­quête de l’écran, son inten­sité. Les crépite­ments, la flam­boy­ance, la couleur. Puis, enfin, l’apaisement et cette vignette finale, dés­espéré­ment fixe, qui dit la pétri­fi­ca­tion des ter­res brûlées. D’autre y ver­ront une ode à la forêt, à la force de la vie végé­tale, à sa crois­sance inéluctable et ver­ti­cale[2], quelle que soit la pau­vreté du sol ou l’aridité du cli­mat. La pix­el­li­sa­tion d’Après le feu est donc celle de l’activation de la mémoire et de l’imagination. Le film de Jacques Per­con­te rejoint ain­si les ten­ta­tives les plus con­va­in­cantes du ciné­ma con­tem­po­rain pour saisir la com­plex­ité des mécan­ismes cérébraux, comme l’animation de Valse avec Bachir d’Ari Fol­man ou la con­struc­tion en fais­ceaux des Chan­sons Pop­u­laires de Nicolás Pere­da. Et si l’image d’Après le feu est effec­tive­ment syn­thé­tique, elle n’est en rien arti­fi­cielle, car c’est bien la réal­ité de ce feu et de ce ter­ri­toire qui s’y joue.

Notes

Notes
↑1 Présent sur le Blu-ray Paysages aux édi­tions Re:Voir.
↑2 Cf. notre entre­tien avec Jacques Per­con­te, qui revient sur les coulées ver­ti­cales d’Après le feu.