Pro­duc­teurs, scé­nar­istes, réal­isa­teurs son­nent comme un seul homme : “faire en sorte que Super­man cor­re­sponde au pub­lic d’aujourd’hui”, “un super-héros de notre temps”, etc. C’est presque une excuse par avance : le mono­lithique homme d’acier affiche d’emblée une sorte d’insubordination à l’époque con­tem­po­raine bouffie de ses héros ombrageux, parsemés de fêlures. À l’ère de l’ambivalence comme bagage par défaut du réc­it hol­ly­woo­d­i­en (où l’on se réjouit imman­quable­ment que les fran­chis­es devi­en­nent plus “som­bres”, comme une valeur objec­tive), la sub­sis­tance de Super­man est une déli­cieuse taquiner­ie. C’est le con­tre­type par­fait, l’inverse absolu de Bat­man[1] : un bloc solaire, glabre et diurne.

Comment j’ai appris à aimer la bombe

Man of Steel, œuvre iné­gale, alterne réus­sites et échecs au regard de cette rigid­ité semi-divine du per­son­nage, que Zack Sny­der n’est pas tou­jours en mesure d’assumer. Quand il y parvient, le réal­isa­teur de Watch­men réanime la dimen­sion abstraite des aven­tures de Super­man, qui fait de lui un super-héros absolu, gar­di­en d’une ville qui n’en est pas une, sinon l’idée morte d’une ville : éten­due immense et uni­forme, infin­i­ment vit­rée, où la foule est muette, voire invis­i­ble, sil­hou­et­tée tout au plus. Metrop­o­lis n’est pas comme son nom l’indique une métro­pole, mais l’ardente cité de verre où l’homme d’acier défie ses rivaux et à laque­lle il inflige, à loisir, l’anéantissement atom­ique. C’est lors du com­bat final con­tre Zod, enne­mi certes peu con­va­in­cant, que s’exprime avec le plus de grâce ce jusqu’au-boutisme de la destruc­tion, hor­i­zon­tale et ver­ti­cale, où ne sur­vivent dans les ruines noires et osseuses de la ville que des per­son­nages déjà con­nus (Lois Lane, Per­ry White) tan­dis que la masse humaine se volatilise – pas vrai­ment morte, mais dématéri­al­isée par le réc­it. Super­man est un spec­tre nucléaire. Il sème sur son pas­sage cratères d’impact, ondes de choc et embrase­ments mor­tels ; c’est un per­son­nage aus­si infin­i­ment posi­tif que destruc­teur.

Œuvre iné­gale, parce que ce n’est que sur la fin que Zack Sny­der hon­ore ce min­i­mal­isme. Qu’il s’y applique ne serait-ce que par­tielle­ment con­stitue déjà une sur­prise. Éter­nel bam­bin d’Hollywood, on ne peut que con­stam­ment lui reprocher sa glou­ton­ner­ie. Clark Kent se noie ? Rajoutez‑y une baleine, et son petit pen­dant qu’on y est ! Il y a en Sny­der une sorte de peur panique du vide, du creux, du moin­dre entre­bâille­ment silen­cieux. Hans Zim­mer soude tous ces inter­stices à grands ren­forts de vio­lons, comme autant d’occasions man­quées de vibr­er un instant, sur un geste, un regard, une coupe. Pour Zack Sny­der, la mise en scène ne se fait que pos­i­tive­ment, par l’ajout ; jamais par la sous­trac­tion et le choix.

Pour l’écriture, en revanche, il faut lui recon­naître la véri­ta­ble sur­prise du film : avoir su faire souf­fler sur la con­cep­tion du per­son­nage une veine inédite, qu’on pour­rait qual­i­fi­er de spiel­bergi­en­ne. Les “années Smal­l­ville” de Super­man font l’objet dans Man of Steel d’une subite rup­ture de la linéar­ité, où la nar­ra­tion entre dans une prom­e­nade erra­tique entre les épo­ques, de l’enfance à l’âge adulte. Ces échanges vagabonds sont par­cou­rus de fan­tômes sec­ondaires (les cama­rades de classe), qui de leur état ado­les­cent à leur sta­bil­i­sa­tion future, oscil­lent par­al­lèle­ment à Clark, gravi­tent autour de leur nature. Dans toutes les épo­ques et les iden­tités infuse ce sen­ti­ment pro­fondé­ment Amblin-esque de la peur mag­né­tique et fascinée d’un extra­or­di­naire incon­nu, tapi dans le temps, dans l’espace ou en soi, et de la néces­sité fatale de l’affronter, de s’harmoniser avec lui, qu’il soit fab­uleux ou intime.

À l’arrivée, Man of Steel est mal­gré lui un film à épisodes, soumis à la suc­ces­sion boi­teuse de pas­sages inspirés avec d’autres que l’industrie exhale par défaut, dans toute sa goin­frerie enguir­landée de décors et de nappes sonores. Quand il parvient à s’affranchir de l’époque, Zack Sny­der, le dernier qu’on attendait sur ce ter­rain, amène un instant une oasis, un souf­fle d’air ; mais l’implacable façon qu’ont ces espoirs de tou­jours se dis­siper nous fait presque n’y voir plus rien que de fuyants mirages, dans un triste désert où, doré­na­vant, tous les films de super-héros se ressem­blent.

Notes

Notes
↑1 Bien que Christo­pher Nolan appa­raisse au générique, en tant que pro­duc­teur et co-auteur de l’histoire.