On con­cédera un mérite à Folie à deux : par le pas de côté (un peu trompeur, on y revien­dra) qu’il fait vers la comédie musi­cale, le film délaisse les atours vague­ment « poli­tiques » du pre­mier volet. Exit le ver­nis insur­rec­tion­nel, qui fai­sait du pau­vre Arthur Fleck (Joaquin Phoenix) un agent du chaos dont l’ascension médi­a­tique embra­sait la ville de Gotham City (en vérité : le New York des années 1970 et plus spé­ci­fique­ment des films de Scors­ese). L’ancien comique raté est désor­mais interné dans l’asile d’Arkham, où il végète en atten­dant son procès très atten­du. C’est autour de cet argu­ment, plus encore que la ren­con­tre avec Harley Quinn (Lady Gaga), que s’organise Folie à deux. Son pro­jet est révélé dès l’ouverture, qui sem­ble réin­stiller du car­toon dans l’univers som­bre et glauque du pre­mier film, quand il remet en vérité de la psy­cholo­gie dans la BD : un petit film d’animation nous mon­tre le super-méchant, sur le point d’interpréter un morceau sur le plateau d’un talk-show, fer­railler avec sa pro­pre ombre, qui le bâil­lonne, sub­tilise son apparence et finit même par le faire con­damn­er pour les méfaits qu’elle a com­mis en toute indépen­dance. La séquence vaut comme un micro remake des événe­ments de l’épisode précé­dent, tout en illus­trant la ques­tion que tra­vaille le scé­nario : qui est au fond Arthur ? Un pau­vre type se réfu­giant dans un monde imag­i­naire, ou bien l’anarchique Jok­er ? Son maquil­lage n’est-il qu’un masque, ou bien le vrai vis­age du clown décharné ? C’est là que fait irrup­tion la comédie musi­cale, qui induit la col­oration d’un univers achro­ma­tique (les couloirs gris de l’asile) et la matéri­al­i­sa­tion d’une sub­jec­tiv­ité entravée (l’emprisonnement, mais aus­si la médi­ca­tion à laque­lle est soumis le per­son­nage). L’idée n’est théorique­ment pas sans intérêt, mais elle se heurte à deux prob­lèmes majeurs. D’une part, la mise en scène atone de Phillips tran­site tou­jours de la même manière vers la féérie (chant a cap­pel­la, puis spec­tac­u­lar­i­sa­tion d’un espace ordi­naire, le tout agré­men­té d’un enrobage cita­tion­nel) et manque sin­gulière­ment de cette fièvre qu’elle fait mine d’embrasser. D’autre part, le film s’empare du genre en témoignant d’une absence presque totale, juste­ment, de croy­ance.

Et pour cause : si la piste du musi­cal feint le déchaîne­ment, Folie à deux ne cesse pour­tant de réen­chaîn­er Fleck/Joker pour main­tenir l’ensemble du film dans un entre-deux, ni tout à fait ancré dans l’univers « nat­u­ral­isé » des comics, ni pleine­ment inscrit dans le monde men­tal de son per­son­nage. Le faux rythme qui en découle est moins tant la mar­que d’une hési­ta­tion ou d’une mal­adresse que la con­di­tion de l’accomplissement du pro­jet réel du film, qui s’attelle, par l’ensemble de ses péripéties (la romance nais­sante avec Quinn, une inter­view tumultueuse, le début du procès, la plaidoirie finale, etc.) à un triple com­men­taire scé­nar­is­tique : com­men­taire psy­chologique, com­men­taire mythologique, et enfin com­men­taire sur le pre­mier film lui-même, dans une glou­ton­ner­ie méta où le ser­pent n’en finit pas de mâchouiller sa pro­pre queue. L’évolution de Fleck vis­era ain­si à refaire sur­gir son vis­age sous le maquil­lage de Jok­er, Har­vey Dent fini­ra bien comme dans les comics, le véri­ta­ble vil­lain sor­ti­ra du bois (c’est l’objet du dernier plan) et Phillips rejouera sur un mode volon­taire­ment « décep­tif », avec une fausse audace, la pseu­do scène culte de l’escalier de Jok­er. Si Folie à deux se présente d’abord comme une suite bis­cor­nue, presque séduisante dans sa manière de tor­dre le cou aux attentes, il s’affirme en fin de compte comme le film d’un petit malin pas très futé ; un objet bête­ment « théorique » et qui théorise bête­ment, pour rat­tach­er sa vari­a­tion « adulte » aux wag­ons du mythe orig­inel, dans une per­spec­tive finale­ment pas si éloignée de la soif référen­tielle dont font éta­lage les titres Mar­vel, DC et con­sorts. C’est à peine un film, mais plutôt un méta­texte rébar­batif qui, comme son per­son­nage, masque sa vacuité sous un maquil­lage bar­i­olé.