En moins de dix ans, Quentin Dupieux sera passé de la marge (ses petites comédies expéri­men­tales, par­fois très drôles, bricolées out­re-Atlan­tique) à l’extrême-centre du ciné­ma français, pour devenir la coqueluche des acteurs et actri­ces les plus en vogue. Il tra­vail­lait jadis avec Éric Judor ou Eric Ware­heim pour pro­duire des films indés bizarroïdes et dis­so­nants ; on l’a cru ensuite héri­ti­er de Buñuel, puis de Bli­er ; le voici enfin qui se révèle en François Ozon décalé, un vrai pro­fes­sion­nel de la pro­fes­sion, tour­nant à un rythme effréné (huit films depuis 2018). Point cul­mi­nant de cette ascen­sion express, Le Deux­ième acte offre cepen­dant un para­doxe éton­nant : c’est au moment pré­cis où Dupieux devient main­stream et pleine­ment assim­ilé par le ciné­ma français (après le César pour Que­nard en début d’année, voici l’ouverture du plus pres­tigieux des fes­ti­vals) qu’il appa­raît plus que jamais désyn­chro­nisé de son époque – à moins qu’il ne soit au con­traire le reflet de sa part trou­ble. Mais n’allons pas trop vite. Le film repose sur un dis­posi­tif qui com­bine et recom­bine les com­posantes d’un cast­ing étoilé : qua­tre acteurs jouant des acteurs (Léa Sey­doux, Raphaël Que­nard, Louis Gar­rel et Vin­cent Lin­don) sont embar­qués dans une comédie méta, réal­isée par une intel­li­gence arti­fi­cielle et ryth­mée par de longues séquences exploitant les pos­si­bil­ités offertes par cette dis­tri­b­u­tion. Ironie de Dupieux, qui fait ici la satire des I.A. : on pour­rait quelque part réduire le scé­nario à une suite algo­rith­mique – Quenard/Garrel ; Seydoux/Lindon ; réu­nion des qua­tre puis Seydoux/Quenard et Garrel/Lindon ; et enfin Lindon/Quenard et Seydoux/Garrel. Sauf que, comme l’annonçait la pre­mière scène, un petit cail­lou va déré­gler (en par­tie) cette hor­logerie trop par­faite : la présence d’un fig­u­rant, joué par un acteur moins con­nu (Manuel Guil­lot).

Cette mise en abyme per­met à Dupieux de s’amuser avec ses comé­di­ens, mais aus­si de creuser son sujet préféré, à coups de longs trav­el­lings en plan-séquence : l’emboîtement du réel et de la fic­tion, la dis­tor­sion d’un univers sans qual­ités (ici, un restau­rant per­du sur une route) qui devient l’estrade d’un théâtre de l’absurde. « La réal­ité, c’est la réal­ité ! » con­clut le per­son­nage de Flo­rence (Sey­doux), là encore de manière ironique : regarde-t-on des per­son­nages ou des acteurs ? Où est le réel ? Le film brouille soigneuse­ment les cartes, notam­ment par l’entremise du per­son­nage de Guil­laume, cam­pé par un Vin­cent Lin­don jouant un Vin­cent Lin­don plus Vin­cent Lin­don que Vin­cent Lin­don – entre références à ses con­vic­tions poli­tiques, ses tics ou encore sa « car­rière améri­caine » avortée (le rôle refusé pour Inglou­ri­ous Bas­ter­ds de Taran­ti­no). Dans le dénoue­ment, alors que Guil­laume finit sa journée de tra­vail, il adopte pour­tant un nou­veau cos­tume com­plète­ment à rebours de la per­sona lin­doni­enne – jusqu’à se coller une fausse mous­tache, dans un écho prob­a­ble à La Mous­tache d’Emmanuel Car­rère[1]. Autrement dit, tomber le masque implique d’en endoss­er un nou­veau ; au sein de la triple mise en abyme (Lin­don inter­prète un per­son­nage, un acteur jouant dans un film dans un film, puis un acteur une fois le tour­nage ter­miné), c’est le « vrai » qui paraît le plus faux.

La réalité, justement

Que nous racon­te Dupieux par cet embranche­ment d’astuces ? Que s’il mélange per­sona et rôles de com­po­si­tion pour noy­er le pois­son, la fic­tion, ça reste de la fic­tion, et que le réel, ça reste du réel ; il est peine per­due de vouloir dis­cern­er, dans les dia­logues de l’un ou l’attitude de l’autre, la trace d’un acte tan­gi­ble qui serait juge­able ou con­damnable. C’est là que l’affaire se com­plique ter­ri­ble­ment, dans la manière dont le film joue avec rou­blardise de la mise à bas du qua­trième mur. Dès la pre­mière dis­cus­sion entre Willy (Que­nard) et David (Gar­rel), le pre­mier se hasarde à des phras­es de comp­toir sur les « trav­e­los », les hand­i­capés ou les homo­sex­uels, devant son parte­naire de jeu qui, en jetant des petits regards vers la caméra, fait part de sa pro­fonde gêne : ça ne se dit plus tout ça aujourd’hui, et puis on nous regarde, enfin. On voit où le film veut en venir, jusqu’à une scène dont la dés­in­vol­ture laisse coi. Alors que Willy, le nez en sang, est aidé par Flo­rence dans les toi­lettes du restau­rant, le pre­mier tente soudaine­ment, sans que sa col­lègue ait man­i­festé la moin­dre mar­que de désir à son égard, de l’embrasser. L’actrice recule, le regarde dure­ment, et lui bal­ance qu’elle pour­rait le « can­cel­er » au regard de ce qu’il a fait.

Était-ce vrai­ment le moment, pour le Fes­ti­val de Cannes, après les retombées des pris­es de paroles de Judith Godrèche, alors que bruis­sent d’intenses rumeurs sur la remise en cause du com­porte­ment de plusieurs acteurs et pro­fes­sion­nels sélec­tion­nés cette année, alors que le ciné­ma français tente de faire son aggior­na­men­to en matière de vio­lences sex­istes et sex­uelles, de s’ouvrir avec ce film-là en par­ti­c­uli­er, qui fait des blagues sur les abus de pou­voir au sein du ciné­ma, sur la sépa­ra­tion de l’homme et de l’artiste, ou encore sur le puri­tanisme sup­posé de l’époque ?

On rétor­quera que ce n’est qu’un film, qu’il joue juste­ment avec la ligne rouge, que les acteurs sont remar­quables (c’est vrai), que Dupieux s’amuse du con­tem­po­rain (pourquoi pas, mais c’est exonér­er un peu vite la misog­y­nie dans laque­lle baig­nent ses derniers films, dont on par­lait ici et là) ou qu’il ne peut pas être tenu respon­s­able de ce con­texte qui le dépasse. Reste que le geste de pro­gram­ma­tion, qu’il soit incon­scient ou ani­mé par une ten­ta­tive bravache de mau­vais esprit, est pour le moins dis­cutable et donne dans les cir­con­stances une impres­sion de hors-sol assez embar­ras­sante.

Notes

Notes
↑1 Film qui cimen­tait la cohérence de l’image de Lin­don, résumée par une for­mule par­faite de Jean-Philippe Tessé dans le n°665 des Cahiers du ciné­ma : « Vin­cent Lin­don est en passe de par­venir à ce qu’aucun acteur au monde n’avait ni réus­si, ni même ten­té : faire toute sa car­rière avec les mêmes vête­ments. »