Arielle Dom­basle telle qu’en elle-même et Fab­rice Luchi­ni du temps où il n’était pas encore la potiche d’Ozon, quel bon­heur ! Pre­mier film de Rohmer, avant L’Anglaise et le Duc en 2001, à traiter aus­si ouverte­ment de poli­tique, L’Arbre, le maire et la médiathèque nous rap­pelle, en ces temps d’asservissement médi­a­tique de la cause col­lec­tive, ce qu’est très con­crète­ment la poli­tique : la ges­tion con­crètes d’intérêts con­tra­dic­toires, soit une affaire de dia­logue, cet art où Rohmer a tou­jours et si sin­gulière­ment excel­lé. Si l’on a l’impression de respir­er à notre aise dans ce film ludique qui se ter­mine sur une fête rousseauiste, la vision du monde que Rohmer nous pro­pose ici se fonde sur un dis­posi­tif de mise en scène qua­si-logique où la marche très forte­ment final­isée du réc­it mêle les espaces aux paroles et les paroles aux regards dans une para­doxale flu­id­ité mécanique. Rohmer, encore une fois, mar­i­on­net­tiste.

Structure en 7 x « Si »

L’Arbre, le maire et la médiathèque : soit le rat des villes et le rat des champs au début des années 1990, quand le souci envi­ron­nemen­tal fai­sait unanime­ment con­sen­sus. Rien de bien méchant dans le ton : son mod­èle est la fable ; sa struc­ture, l’inoffensive locu­tion con­jonc­tive « si » dont Fab­rice Luchi­ni, pro­fesseur de français aux pan­talons à la laideur mémorable, tente d’expliquer la fonc­tion gram­mat­i­cale à ses élèves. Ain­si, les sept grands moments du film débu­tent sur un con­di­tion­nel, inscrit sur les pages d’un cahi­er d’écolier, dont les points de sus­pen­sion for­ment l’intriguant dénoue­ment : « si a n’avait pas ren­con­tré b… ». La ren­con­tre n’intéresse le cinéaste que lorsqu’elle est for­tu­ite, soit la ver­sion nar­ra­tive d’un principe qui, depuis Le Signe du lion (1959) et Ma nuit chez Maud (1969), en pas­sant par Con­te d’hiver (1992), fut érigé par ce pas­calien de Rohmer en principe esthé­tique : le hasard.

La divi­sion en scénettes, cet air bon­homme à la flûte légère et au sax­o­phone bougon qui vient sus­pendre des blocs de dia­logues aériens à la cor­dial­ité jamais bous­culée, les jeux d’Arielle Dom­basle et de Pas­cal Greg­gory qui rivalisent de mesure inhu­maine et d’affabilité improb­a­ble, la sci­ence du cadrage ama­teur redé­cou­verte par Rohmer depuis le milieu des années 1980, bien des procédés util­isés dans ce film sem­blent con­viés pour faire oubli­er la marche implaca­ble qui se trame en pro­fondeur dans une inex­orable avancée aus­si ana­ly­tique qu’une sco­las­tique démon­stra­tion par l’absurde. En lit­téra­ture comme en philoso­phie, ceux qui invo­quent un Hasard de sur­face fig­no­lent au-dessous des œuvres de logi­cien, aux rap­ports implaca­bles et aux mécaniques cru­elles et sont sou­vent, au fond, les plus intran­sigeants des déter­min­istes. Ain­si, le jeu aléa­toire qui décide dans ce film du vécu des indi­vidus trahit moins la danse véri­ta­ble du monde que le plaisir qu’y prend Rohmer, ce « pres­tidig­i­ta­teur » déjà démasqué par Serge Daney dans les années 1980, ici resté dans l’ombre de son théâtre d’effigies, en habile et dis­cret tireur de ficelle. Les per­son­nages de L’Arbre, le maire et la médiathèque attes­tent d’une super­fi­cial­ité d’être mesurable à leur log­or­rhées inin­ter­rompues et par­faite­ment cal­i­brées. Privés du sem­blant de libre-arbi­tre qui tisse d’ordinaire au ciné­ma l’organique des êtres de chair, ils évolu­ent, pour repren­dre un terme du patron de presse qui dis­cute au café, dans « l’impondérable », cet espace-temps volatile pro­pre aux sub­stances insoumis­es aux lois de l’apesanteur. Le maire Dechausnes a beau se dire et se vouloir « ter­rien » : comme les autres fig­ures de ce film, il n’est qu’un pan­tin incon­scient des forces qui le gou­ver­nent.

Quelques bouts de réel

Mais revenons à nos mou­tons lesquels, con­traire­ment à ce que croit la grande bour­geoise parisi­enne en week-end à la cam­pagne inter­prétée par Dom­basle, ne man­gent pas de pain mais de l’herbe. Notre Rohmer-logi­cien a choisi ses élé­ments et son film est une équa­tion à trois ter­mes.

Il y a d’abord l’arbre. Vieux saule à mille lieux de la flam­boy­ance poé­tique de celui d’Amar­cord (Felli­ni, 1973), l’arbre de Rohmer a le vert pâle d’une fig­ure quel­conque. Le pre­mier plan du film, désig­natif, lit­téral, l’érige dans sa banal­ité et arrime le réc­it à la réal­ité com­mune et ordi­naire : le monde que s’apprête à nous présen­ter Rohmer sera le même que celui qu’il enreg­istre en tant que doc­u­men­tariste télévi­suel depuis les années 1960. Ce qu’il veut, dans ses por­traits de paysannes comme dans les inter­views inté­grés par le film sous forme de reportages qua­si-radio­phoniques, c’est donc la réal­ité en tant qu’elle précède et survit à l’arrivée d’une caméra. Restes d’affiches de la cam­pagne élec­torale régionale qui oppo­sait à Paris Alain Jup­pé du RPR à Pierre Joxe du PS, tournée du maire fic­tif de Saint-Juire chez des arti­sans et des paysans, dis­cus­sion poli­tique à un café parisien filmée caméra portée, habi­tants de Saint-Juire présents à l’image comme autant de déposi­taires de métiers véri­ta­bles, pris­es de vues vraisem­blable­ment dérobées à l’insu des sujets, etc., le réc­it paraît presque sec­ondaire à côté de cette gigan­tesque masse infor­ma­tive four­mil­lante d’authenticité. Et cet envi­ron­nement véri­ta­ble qui se donne totale­ment au réc­it de Rohmer martèle dans l’esprit des spec­ta­teurs l’idée d’un ciné­ma soucieux de rester proche des gens qui ont accep­té de le peu­pler.

Sec­ond terme de l’équation, le maire Julien Deschaunes inter­prété par Pas­cal Greg­gory, châte­lain affil­ié au Par­ti Social­iste. De son manoir où il échange quelques cups of thé en com­pag­nie de sa douce Parisi­enne en peignoir de soie à ses déam­bu­la­tions vil­la­geois­es à visée élec­toral­iste, il fait avant tout penser à un petit seigneur partout chez lui dans son fief et qui con­naît le moin­dre de ses vas­saux, jusqu’au din­don dont il imite à mer­veille le cri. Gen­tille ironie de la part de Rohmer exer­cée à l’égard d’un Par­ti qui, depuis le Con­grès de l’Arche de la Défense en décem­bre 1991, s’est timide­ment résigné à énon­cer publique­ment ce que le tour­nant libéral de 1983 avait entériné poli­tique­ment : l’incapacité du PS à faire entr­er dans les faits la cul­ture économique que le social­isme défendait depuis le XIXème siè­cle, ce pro­gramme de rup­ture avec le cap­i­tal­isme pour­tant pré­con­isé par le PS depuis le Con­grès de 1972. Le con­texte poli­tique des élec­tions régionales de mars 1992 dans lequel s’insère très claire­ment le film, s’il ignore encore la défaite aux lég­isla­tives de 1993 qui trans­formera le PS en un « champ de ruine » (Michel Rocard), reste une atmo­sphère délétère des mesquines luttes de pou­voir qui en sont la cause. Rien d’étonnant donc à ce que L’Arbre, le maire et la médiathèque soit dénué de posi­tion­nements de principe, de débats vir­u­lents, de démon­stra­tions de thès­es fortes, bref d’idéologie. Rohmer, quoique don­nant le dernier mot au pro­fesseur de français, ne cherche d’ailleurs pas à se couler dans un des points de vue incar­nés : la bataille de pen­sée, à droite comme à gauche, n’est plus à l’ordre du jour.

En guise de poli­tique, nous ne trou­verons en somme que deux choses : d’une part, de nom­breuses con­sid­éra­tions sur les straté­gies de car­rière des uns et des autres (soit la poli­tique politi­carde) ; d’autre part, l’analyse de l’exercice du poli­tique à l’échelle de l’îlot, dans ce petit vil­lage de Vendée d’après la Décen­tral­i­sa­tion et qui sert à Rohmer de ter­rain d’étude eth­nologique. Or, le tri­om­phe d’une posi­tion sur les autres ne devra rien dans le film aux idées et aux con­vic­tions mais à un sys­tème mécanique de séries déter­minées qui dans leurs croise­ments créent d’agréables mais fâcheuses coïn­ci­dences lesquelles, en retour, nous font oubli­er les raisons de leur exis­tence. L’expérience de pen­sée de Rohmer, qui prend place dans un désert idéologique, mon­tre l’inefficience des idées dans l’ordre poli­tique con­tem­po­rain où seuls le réseau et la con­nex­ion (notam­ment avec les médias) per­me­t­tent la réal­i­sa­tion d’une inten­tion.

La beauté, raison de la révolte

Et c’est par ce biais d’une poli­tique à l’état con­cret et quelque peu cynique que nous en arrivons au troisième et dernier terme de l’équation : la médiathèque. Objet de toutes les douces querelles qui ani­ment la vie psy­chique des dif­férents pro­tag­o­nistes, ces « états d’âmes » que Rohmer a tou­jours cher­ché à fix­er dans une dialec­tique de points de con­vic­tion et de grands mou­ve­ments con­tra­dic­toires, la médiathèque, si elle struc­ture l’ensemble du réc­it, n’existe qu’à l’état de dessin de maque­tte (ceux de l’architecte). Jamais présente con­crète­ment, elle n’est dans le film qu’un pro­jet poli­tique et Rohmer, fil­mant à maintes repris­es le champ où elle est cen­sée pren­dre place, relève le défi de don­ner à son spec­ta­teur une image de ce qui n’est pas encore. Le dernier terme de l’équation est donc une vue pro­jec­tive, sym­bole de tout effort de mod­i­fi­ca­tion poli­tique du réel, espace de dis­corde col­lec­tive, plan pro­jec­tif sur lequel tout le monde, jusqu’aux enfants, en vient à se pronon­cer.

Or, sans même exis­ter, cette vue de l’esprit, à l’instant même où le regard du spec­ta­teur com­mence à épouser celui du pro­fesseur de français, fait obstruc­tion à la vue réelle. La médiathèque n’existe pas encore et nous la voyons déjà nous empêch­er de voir le clocher du vil­lage, élé­ment urbain assuré­ment le plus présent à l’écran, sub­til procédé par lequel Rohmer nous fait adhér­er au paysage qu’il défend. Ce qui trans­forme ce pro­jet en sujet de croisade est que la médiathèque provoque chez le pro­fesseur une gêne d’ordre esthé­tique. Elle est un élé­ment sus­cep­ti­ble de faire obsta­cle à l’exercice d’un « goût de la Beauté », titre du célèbre recueil de Rohmer qui rassem­ble ses arti­cles de cri­tique mais aus­si cri de guerre du per­son­nage de Luchi­ni : « c’est beau, mais que c’est beau ! » lance-t-il à sa femme et sa fille en pho­tographi­ant son arbre chéri. En piv­otant autour du car­ac­tère esthé­tique de l’espace, la justesse de ses ordon­nance­ments, la néces­sité de respecter les har­monies naturelles dont nous héri­tons et qui précè­dent nos inten­tions, L’Arbre, le maire et la médiathèque exhibe le com­mence­ment de la poli­tique selon Rohmer. Réac­tion­naire évidem­ment. Mais qui, dans ce film-monde, jusqu’à la fig­ure la plus pro­gres­siste éton­nam­ment cam­pée par Dom­basle, pour­rait pré­ten­dre ne pas être soumis à cette pul­sion de réac­tion ?