Potiche réus­sit à Ozon. Après des incur­sions tout aus­si divers­es que var­iées, dans le “socio-sur­na­turel” (Ricky), “l’interrogatif au regard auto­bi­ographique déplacé” (Le Refuge), dont on était un peu moins con­va­in­cus, le réal­isa­teur renoue avec la veine de Huit femmes et la kitscherie jubi­la­toire (mais pas du tout du même ordre, ici) d’un Sit­com ou d’un Gouttes d’eau sur pier­res brûlantes. Une comédie éminem­ment bien con­stru­ite qui surfe sur des codes dont elle se moque gen­ti­ment.

Libre­ment adap­tée d’une pièce de 1980 de Pierre Bar­il­let et Jean-Pierre Grédy, la Potiche de François Ozon a pris quelques lib­ertés avec le scé­nario, avec un dénoue­ment inédit. Cather­ine Deneuve reprend le rôle de Jacque­line Mail­lan. Elle campe Suzanne Pujol, épouse soumise de Robert Pujol, à la tête d’une entre­prise famil­iale de para­pluies, mère au foy­er qui s’ennuie vague­ment mais reste un pin­son gai pau­vre­ment niais. L’oiseau déploie ses ailes lorsque le coq de la famille doit laiss­er les rênes de la boîte pour rai­son de san­té. Ozon ne laisse rien de côté : la femme qui s’offre sa lib­erté par le tra­vail, la trans­mis­sion mère-fille, l’humanisation de l’entreprise par une « ges­tion fémi­nine », l’émancipation de la fig­ure mar­i­tale…

La toile de fond est par­faite­ment huilée dans le décor, l’acuité par­fois acerbe des dia­logues, tout le déco­rum des années soix­ante-dix, sur laque­lle se greffe un dis­cours socio-poli­tique qui colle à l’époque, autant celle de la fin des sev­en­ties que la nôtre. Place des femmes dans l’entreprise, dans le foy­er, en tant qu’épouse, les ques­tions sont tou­jours les mêmes. Plus prég­nant encore, et plus orig­i­nal, l’écho des reven­di­ca­tions sociales de l’époque dans celles d’aujourd’hui : con­gés, con­di­tions de tra­vail, place des syn­di­cats, l’histoire se répète. Le réal­isa­teur s’amuse à plac­er quelques allu­sions aux can­di­dats à la prési­den­tielle de 2007… Mais il y a dis­cours et dis­cours. Ozon n’est jamais dans la pos­ture de celui qui assène, qui “délivre un mes­sage”. C’est d’ailleurs l’une de ses mar­ques de fab­rique : une minu­tie telle don­née à la con­struc­tion de ses per­son­nages que le dis­cours n’est jamais une entité à part mais colle à leur peau comme leurs cos­tumes. Pas de ver­biage, pas de bavardage ; le moteur, ici, c’est l’action. Et c’est ce qui fait la réus­site de cette comédie franche­ment hila­rante qui ne con­naît pas de temps morts.

Le comique est, bien sûr, de mots – les répliques fusent et font mouch­es, cru­elles (Elle est où ma place ? demande Suzanne à Robert qui lui répond Arrête de pos­er des ques­tions idiotes !, Sois gen­tille, con­tente-toi d’écrire tes petits poèmes) ou sim­ple­ment drôles (le maire com­mu­niste met­tant Che Gue­vara et George Mar­chais sur le même plan). Comique plus dia­ble­ment effi­cace encore, la trans­for­ma­tion de la con­fronta­tion Suzanne / Robert. Tous les ingré­di­ents de la comédie de boule­vard sont là : le mari volage, la femme effacée, le retourne­ment de sit­u­a­tion. Quand la comédie de boule­vard croise les reven­di­ca­tions socié­tales et les idéolo­gies poli­tiques de cha­cun et est servie par une ironie un peu vacharde, l’humour fonc­tionne à plein. Ozon se joue des clichés. Il s’amuse du kitsch qui inonde son film de bout en bout, voire en rajoute une couche en faisant appel à l’attirail du feuil­leton, lorgnant presque vers la comédie musi­cale, notam­ment dans la mise en rela­tion Depar­dieu / Deneuve. Cette omniprésente “kitschi­sa­tion” par­ticipe au ressort comique du film, il en est même la mar­que de fab­rique prin­ci­pale. Ozon reprend les ingré­di­ents qui font toute la saveur de Gouttes d’eau…, de Sit­com, de Huit femmes dans une moin­dre mesure. Ces manies de fétichiste du décor, des couleurs, voire des acteurs, ajoutent une dimen­sion sup­plé­men­taire à l’attirail bur­lesque du scé­nario. Il utilise ces arti­fices tout en main­tenant une cohérence de l’ensemble qui empêche le film de vers­er dans l’artificiel.

Et si le cast­ing est impres­sion­nant, ce n’est pas tant par les grands noms qu’il con­voque, mais par l’utilisation de ces grands noms : Cather­ine Deneuve en bon­bonne chou­croutée un peu niaise (une pre­mière scène tout à fait jubi­la­toire où elle s’extasie sur les ani­maux ren­con­trés lors de son jog­ging !), Gérard Depar­dieu en com­mu­niste, coupe à la Bernard Thibault, Judith Godrèche en grande duduche (rôle où elle excelle, mais, cinéastes, pro­posez-lui aus­si d’autres choses !), Karin Viard en secré­taire piquante et Fab­rice Luchi­ni en patron à lunettes réac et intran­sigeant. Ce n’est pas seule­ment drôle, ça fait sens. Ozon s’amuse avec ses acteurs qu’il dirige très pré­cisé­ment et s’autorise de savoureux clins d’œil, notam­ment avec le cou­ple Deneuve / Depar­dieu.

Sorte de “cinéaste Shi­va”, François Ozon nous rav­it autant dans l’élégance et l’émotion d’un Sous le sable, ou d’un 5x2. Mais on adore tout autant sa façon de surfer avec tal­ent sur la légèreté et le bur­lesque.